‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 90 sur 131 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

» Au-delà de ma cendre étendra-t-il ses coups?

» De vengeance affamé , constant dans son courroux y

» Voudrait-il , prolongeant son effroyable joie ,

» Ainsi que sa colère éterniser sa proie ?

» Contre un être mortel son pouvoir est borné ,

M Par les décrets du sort lui-même est enchaîné.

» Mais si , de son courroux renaissante victime ,

» L'Éternité sans fond m'ouvrait son noir abîme!...

» L'Eternité ! ce mot fait dresser mes cheveux ,

» Et gronde autour de moi comme un tonnerre affreux.

» Mon âme et cette argile , également punies ,

» Pour souffrir à jamais seraient donc réunies!

» C'est peu , de mon destin triste fatatité !

» Je lègue donc la mort à ma postérité !

» Que n'en puis-je épuiser la coupe toute entière ,

» Et sa première proie être aussi la dernière !

» Mon nom serait béni par mes derniers neveux :

» Pourquoi les innocents seraient-ils malheureux?

» Innocents ! le sont-ils ? non : de toute ma race

» Le levain de mon crime a corrompu la masse :

» Leur âme , leur esprit , leur cœur, leurs volontés,

» Sont autant de ruisseaux dans leur source infectés.

» O Ciel! à tes rigueurs il faut donc se résoudre!

» Mon aveugle raison est contrainte à t'absoudre ;

» Et même , en t' accusant , elle parle pour toi.

y Mais ce monde futur est malheureux par moi!

a3o PARADIS PERDU ,

» Puisque seul , de ce Dieu j'ai bravé la défense ;

» Si ce Dieu sur moi seul déchargeait sa vengeance!..:

» Que dis-tu , misérable ? ah frémis d'un tel vœu !

» Peux-tu soutenir seul tout le courroux d'un Dieu ,

» Ce courroux plus affreux que la foudre qui grondé ;

» Ce courroux plus pesant que la masse du monde ?

» Ah ! quand de ce fardeau ta femme , par pitié ,

» Coupable comme toi , porterait la moitié ,

» Pourriez-vous soutenir ce poids insupportable ?

» Ainsi donc , ô douleur! ô destin lamentable !

» Mes prières , mes vœux i mon espoir , mon effroi ,

» Le passé , l'avenir , tout s'arme contre ^oi !

» Chef-d'œuvre du malheur , qu'en tremblant je contemple

» Qui sera sans égal , et qui fut sans exemple ,

» Satan , Satan lui seul , ô remords! ô tourment!

» Aussi bien qu'en forfait , m'égale en châtiment.

» Conscience terrible! inexorable juge!

» Contre Dieu , contre moi, je suis donc sans refuge !

» Dans un gouffre sans fin je m'enfonce avec toi ,

» Et l'abîme , en tombant , s'approfondit sur moi. »

Dans le calme profond de la nuit ténébreuse , Tel Adam exhalait sa plainte douloureuse ; Nuit effroyable , hélas! qu'elle ressemble peu A ces charmantes nuits des favoris de Dieu , Qu'égayait d'un vent frais l'haleine douce et pure ! La sombre horreur ajoute aux tourments qu'il endure :

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