‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 93 sur 131 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Le doux ressouvenir fait parler la pitié.

L'objet de ses désirs, sa plus chère moitié, Dont son amour naguère idolâtrait les charmes , Prosternée à ses pieds qu'elle baigne de larmes , Embrassant ses genoux , implorant son appui , Résolue à mourir s'il faut vivre sans lui, Ont insensiblement désarmé sa colère.

Il la fixe en silence , et d'un ton moins sévère : « Imprudente ! dit-il , quelle nouvelle erreur » Vient cncor t' abuser d'un délire trompeur ! 5> Tu veux seule , dis-tu , supporter la tempête ; » Contente-toi des maux qui pèsent sur ta tête. » Comment peux-tu de Dieu soutenir le courroux , S> Quand tu ne peux souffrir celui de ton époux? » Tu ne vois que l'essai de nos longues misères : » Si j'espérais d'un Dieu fléchir les lois sévères , • » Je te devancerais au lieu du jugement , M J'appellerais sur moi tout son ressentiment ; » J'irais, m'humiliant sous sa main vengeresse , » De ton sexe fragile excuser la faiblesse , » Dé ce sexe imprudent que j'ai dû protéger, » Et que j'ai laissé seul s'exposer au danger. » Lève-toi ; bannissons ces discordes cruelles; » N'allons pas aux remords ajouter les querelles; » Que la paix , que l'amour consolent nos deux cœurs ; » Aidons-nous l'un et l'autre à porter nos douleurs.

a36 PARADIS PERDU;

» Notre mort, je le vois, n'est pas encor prochaîne r » Son terme est reculé , son heure est incertaine ; » Pour augmenter nos maux elle ^dent pas à pas : » Par combien de douleurs s'achète le trépas ! » Hélas ! au même sort ma race est condamnée ! » O déplorable père ! ô race infortunée ! »

Eve à ces cris plaintifs répond modestement : « Le cruel souvenir de mon égarement y.

» Et les dures leçons de mon expérience , » Cher époux, me devraient condamner au silence ; » Mais puisque dans tes bras daignant me recevoir , :» Ton pardon généreux relève mon espoir , » DoiS'je rien oublier, époux sublime et tendre , » Pour conserver ce cœur que tu viens de me rendre? » Permets donc que ma voix te confie un dessein » Qui peut calmer le trouble élevé dans ton sein. » Si j'en crois tes discours, ta douleur la plus vive, » C'est cette désolante et longue perspective » Des fléaux réservés à nos derniers neveux, » Du crime paternel héritiers malheureux , » Et dont l'affreuse Mort doit faire un jour sa proie. » Ah ! comment en effet conserver quelque joie » En songeant qu'après nous , notre postérité » Doit subir un arrêt par nous seuls mérité , » Et terminer ,, hélas ! de douleurs poursuivie, » Par l'horreur de la mort , les horreurs de la vie ?

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