LIVRE X. iâ
» De loi dépend le sort de ces infortunés :
» Ces fils déjà proscrits né sont pas encor nés;
» Le néant seul , hélas ! ignore la souffrance :
» Pour prévenir leurs maux, empêchons leur naissance ;
» Et, regrettant la proie échappée à ses coups,
» Que l'avide Trépas ne dévore que nous.
» S'il te paraît trop dur , dans un hymen austère ,
» De n'oser être époux, de n'oser être pèi*e;
» S'il nous faut , renonçant à nos doux entretiens ,
» Moi, repousser tes vœux, toi , résister aux miens; "
» Qui peut nous arrêter? appelons à notre aide
» Cette Mort , des douleurs prompt et dernier remède ;
» Et si , sourde à nos cris , nous l'appelons en vain ,
» Au défaut de ses traits, nous avons notre main.
» De l'horrible Trépas, dont l'attente nous lasse ,
» Faut-il donc supporter l'éternelle menace ?
» Marchons sans hésiter au terme de nos jours;
» Les chemins sont ouverts , choisissons les plus courts ;
» De notre sort affreux abrégons la misère;
» Périssant avec toi , la mort me sera chère. »
Elle dit : le Trépas, qu'invoque sa douleur, A déjà sur son front imprimé sa pâleur.
Adam , d'un cœur plus ferme et d'un esprit plus sage , En ces mots consolants relève son courage :
« Ce mépris de la vie et de ses vains plaisirs, » Chère Eve , annonce un cœur maître de ses désirs.
a4o PARADIS PERDU,
Soit que des corps choqués où dort la flamme oisive , S'échappe , en pétillant , l'étincelle captive : Ainsi nous avons xn , dans les plaines des airs , Des nuages heurtés rejaillir les éclairs , Et les pins embrasés, de leur cime brûlante, Envoyer jusqu'à nous la flamme consolante Qui remplace le jour et sa douce chaleur.
Dieu , chère Eve , crois-moi , plaindra notre malheur ; Il hâtera les arts , dont les secours utiles Rendront nos maux plus doux et nos champs plus fertiles Jusqu'à l'heure où la Terre , en ses paisibles flancs , Pour les rendre au repos , reprendra ses enfants. Nous, cependant, allons aux lieux où la clémence. De l'Homme criniinel adoucit la sentence ; Prions le Dieu vengeur , tombons à ses genoux ; Par les cris du remords désarmons son courroux ; Pleurons , Eve , pleurons ; que nos voix gémissantes , Du repentir sincère expressions touchantes , S'élèvent vers son trône : ah! même en nous jugeant, S'il a traité ses fils comme un père indulgent , N'en doutons point , nos vœux, notre ardente prière , Chère Eve , nous rendront sa tendresse première. » Tandis que de ses maux il s'entretient ainsi , Adam verse des pleurs , Eve en répand aussi.
Cependant tous les deux volent où la clémence , De l'Homme criminel prononça la sentence ;