LE PREMIER INTERLOCUTEUR
N'en parlons plus.
LE SECOND INTKRLOCUTEUR.
Pourquoi ?
(1) Quand Diderot, dans ses écrits, rencontre le mot paradoxe, il l'accompagne, en souvenir peut-être de Rousseau, d'une mention très peu flatteuse : t Avec quelque art que vous sachiez entasser les erreurs de l'ignorance sur les absurdités du paradoxe, etc. » Diderot, Œuvres compl, t. III, p. 405. — Cf. id, id,, tome X, p. 417. On peut donc s'étonner qu'ilait donné pour titre à un de ses ouvrages ce terme pour lequel il a marqué plus d'une fois son aversion. Cette difficulté n'en est plus une, si le choix de ce titre est de Naigeon. Il est aisé de s'imaginer, non pas Diderot, mais Naigeon pressé de recourir à cette appellation, par la raison qu'elle était à la mode. Voici comment s'exprime Morellel, dans son pamphlet contre Linguet, publié en 1775, c'est-à-dire à une date qui a forcément précédé l'époque de la rédaction du manuscrit de Naigeon : « Notre siècle voit se multiplier les ouvrages où le Paradoxe se montre dans tout son éclat, et Ton peut bien donner sérieusement la théorie d'un art, lorsque l'art lui-même est continuellement pratiqué et généralement répandu. » Théorie du Paradoxe, p. 19. A Amsterdam, 1775.
(2) L'épigraphe, placée en tête du manuscrit de Naigeon, ne se rencontre ni dans Tédition de 1830, ni dans le manuscrit de Saint-Pétersbourg. Les mots « A Zerbina penserete », tirés de la Servante maUresse^ se retrouvent dans un passage du Neveu de Rameau que nous aurons plus loin l'occasion de rappeler à propos d'un développement de la fin du Paradoxe. C'est précisément un passage où le neveu de Rameau fait l'acteur. « El puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de VUe des Foms, du Peintre amoureux de son modèle^ du Maréchal Ferrant^ delà Plaideuse, et de temps en temps il s'écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : « Si cela est beau, mordieul si cela est beau! comment peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE PREMIER
C'est Touvrage (i) de votre ami.
LE SECOND
QuMmporte ?
Li£ PREMIER.
Beaucoup. A quoi bon vous mettre dans ralternalive de mépriser ou son talent ou mon Jugement, et de rabattre de la bonne opinion que vous avez de lui ou de celle que vous avez de moi ?
LE SECOND
Cela n'arrivera pas, et, quand cela arriverait, mon amitié pour tous les deux, fondée sur des qualités plus essentielles, n'en souffrirait pas.
Peut-être.
LE SECOND
J'en suis sûr. Savez-vous à qui vous ressemblez dans ce moment? A un auteur de ma connaissance qui suppliait à genoux une femme à
une pareille question? » Il commençait à entrer en passion et à chanter tout bas, il élevait le ton à mesure qu'il se passionnait davantage : vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps, et je dis : « Bon, voilà la tôle qui se perd et quelque scène nouvelle qui se prépare... »
En effet, il part d'un éclat de voix. Je suis un pauvre misérable,*. Monseigneur, Monseigneur, laissez-moi partir,.. terre, reçois ton or, conserve bien mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie! terre!... Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non venire... A Zerbina penser ete... Sempre in contrasti con tesista... Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse -taille il descendait jusqu'aux enfers, tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs; imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s'emporte ; il est esclave, il obéit; il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit; jamais hors de ton, démesure, du sens des paroles et du caractère de l'air. » Diderot. Le Neveu de Rameau, Œuvres complètes, t. V, p, 463.
(t) Garrick ou les Auteurs (sic) anglais {note du Manuscrit).
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
laquelle il était attaché, de ne pas assister h la première représentation d'une de ses pièces.
LE PREMIER
Voire auteur était modeste et prudent.
Il craignait que le sentiment tendre qu'on avait pour lui ne tînt au cas que l'on faisait de son mérite littéraire.
LE PREMIER
Cela se pourrait.
LE SECOND
Quune chute publique ne le dégradât un peu aux yeux de sa maîtresse.
LE PREMIER
Que, moins estimé, il ne fût moins aimé. Et cela vous parait ridicule ?
LE SECOND
C'est ainsi qu'on en jugea. La loge fut louée, et il eut le plus grand succès ; et Dieu sait comme il fut embrassé, fêté, caressé.
LE PREMIER
Il l'eût été bien davantage après la pièce sifllée.
LE SECOND
Je n'en doute pas.
LE PREMIER
Et je persiste dans mon avis.
LE SECOND
Persistez, j^y consens; mais songez que je ne suis pas une femme, et qu'il faut, s'il vous plaît, que vous vous expliquiez,
LE PREMIER
Absolument?
LE SECOND
Absolument.
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Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LE PREMIER
Il me serait plus aisé de me taire que de déguiser ma pensée.
LE SECOND
Je le crois.
LE PREMIER
Je serai sévère.
LE SECOND
C*est ce que mon ami exigerait de vous.
LE PREMIER
Eh bien ! puisqu'il faut vous le dire, son ouvrage, écrit d'un style tourmenté, obscur, entortillé, boursouflé, est plein d'idées communes. Au sortir de cette lecture, un grand comédien n*en sera pas meilleur, et un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais (i). C'est à la nature à donner les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse. C'est à Tétude des grands modèles, k la connaissance du cœur humain, à Tusage du monde, au travail assidu, à l'expérience, et à l'habitude du théâtre, à perfectionner le don de nature. Le comédien imitateur peut arriver au point de rendre tout passablement ; il n'y a rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu.
(1) L'expression de Diderot « un médiocre acteur n'en sera pas moins pauvre • était irréprochable ; la correction du manuscrit de Naigeon « un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais » n'améliore en rien le premier texte ; elle l'alourdit. De même, dans ce qui suit, « les qualités de la personne i est moins juste que « les qualités extérieures » ; « l'étude des grands modèles » est moins net et moins précis que « l'étude des grands maîtres » ; « le comédien imitateur • est une expression fausse substituée à une définition concise : « le comédien d'imitation. » Quant aux idées nouvelles introduites dans le passage par l'addition de ces mots: « à la connaissance du cœur humain, à l'usage du monde ». elles ne sont pas sans doute en désaccord avec le sentiment général de Diderot sur l'art du comédien, mais, ce qu'elles nous rappellent le plus, c'est ce « plan d'études » ambitieux tracé par la Clairon dans ses Mémoires : « J'ai trouvé sur mon chemin beaucoup de jeunes auteurs et de belles dames qui pensaient que rien n'était plus facile que de jouer Mahomet, Mérope, etc.. » Tout ce chapitre qui a pour titre Réflexions sur la détlamation thcâtiale semble avoir passé, sous les yeux de Naigeon. Nous verrons que son manuscrit en reproduit textuellement une ou deux expressions tout à fait caractéristiques.
Manuscrit de Saint-Pétershourg,
LK SECOND
Ou tout est à reprendre.
LE PREMIER
Comme vous voudrez. Le comédien de nature est souvent détestable, quelquefois excellent. En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité soutenue (1). Avec quelque rigueur qu*un débutant soit traité, il est facile de pressentir ses succès à venir (2). Les huées n'étouffent que les ineptes. Et comment la nature sansl'art formerait- elle un grand comédien, puisque rien ne se passe exactement sur la scène comme en nature, et que les poèmes dramatiques sont tous composés diaprés un certaiti système de principes? Et comment un rôle serait-il joué de la même manière par deux acteurs différents, puisque dans Técrivain le plus clair, le plus précis, le plus énergique, les mots ne sont et ne peuvent être que des signes approchés d'une pensée, d'un sentiment, d'une idée, signes dont le mouvement, le geste, le ton, le visage, les yeux, la circon&tancd donnée, complètent la valeur (3)? Lorsque vous avez entendu ces mots:
(1) « En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité soutenue. » Cette idée, qui traverse le développement de Diderot et en rompt l'unité, Naigeon Taurait-il empruntée au manuscrit du Neveu de Rameau^ dont nous savons qu'il a eu l'original ou la copie entre les mains pendant quelques années? Il en avait ajourné la publication ainsi que celle de la Religieuse et de Jacques le Fataliste : cette publication, faite par d'autres, a toute une histoire dont le détail n'importe pas ici. Ce qui nous intéresse, c'est de remarquer que la Clairon, si souvent mise en cause dans le Paradoxe, tient aussi une certaine place dans le Neveu de Rameau ; et l'on reconnaîtra que tout au moins Tun des endroits, où elle est nommée, mérite d'être rapporté : « Celui-là est en joueur d'échecs ce que M"« Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l'un et l'autre tout ce qu'on en peut apprendre. — Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes. — Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dçins ces genres f »
(2) w II est facile de pressentir ses succès à venir w au lieu de : « Il a tôt ou tard au théâtre le succès qu'il mérite. » Est-il besoin de faire remarquer combien la correction rend l'idée fausse? On s'explique très-bien qu'un acteur, sifflé, à ses débuts, pour son inexpérience, puisse réparer cet échec et se faire plus tard applaudir ; mais il est moins facile de comprendre que son échec même avertisse ceux qui y assistent de tous les succès qui lui sont réseiTés.
(3) « Les signes absolus d'une idée, d'un sentiment, d'une pensée » s'entendait
90 PARADOXE SL'U LE COMEDlEiN
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
... Que fait là votre main ?
Je tdte votre habit, l'étoffe en est moelleuse (1).
Que savez-vous? Rien. Pesez bien ce qui suit, et concevez combien il est fréquent et facile à deux interlocuteurs, en employant les mômes expressions, d'avoir pensé et de dire des choses tout à fait différentes. L'exeaiple que je vous en vais donner est une espèce de proiige : c'est l'ouvrage môme de votre ami. Demandez à un comédien français ce qu'il en pense, et il conviendra que tout en est vrai. Faites la même question à un comédien anglais, et il vous jurera by god qu'il n'y a pas une phrase à changer el que c'est le pur évangile de la sc^ne. Cependant comme il n'y a presque rien de commun entre la manière d'écrire la comédie et la tragédie en Angleterre et la manière dont on écrit ces poèmes en France, puisque, au sentiment même de Garrick, celui qui sait rendre parfaitement une sc>ne de Shakespeare ne connaît pas le premier accent de la déclamation d'une scène de Racine; puisque, enlacée parles vers harmonieux do ce dernier comme par autant de serpents dont les replis lui étreignent la tête, les pieds^ les mains, les jambes et les bras, son action en perdrait toute sa liberté (2), il s'ensuit évidemment que Tacteur français et l'acteur anglais,
fort bien ; la correction du manuscrit de Naigeon « des signes approchés », etc., n'introduit qu'embarras et obscurité dans une phrase auparavant nette et claire. Cette lourde surchage est expressive de la manière d'écrire de Naigeon; je dirais : « c'est son style *, s'il en avait un. Voici une phrase de son Adresse à V Assemblée nationale en 1790 : « Il serait d'autant plus circonspect que pour tout homme qui calcule ou qui procède par une autre méthode d'investigation, ce qu'on appelle communément hasard, n'est que l'expression ou le signe abrégé d'une suite, d'un enchaînement de causes assujetties, comme celles dont nous connaissons plus ou moins la manière d'agir, à des lois constantes et nécessaires, mais que nous ignorons, et dont nous n'apercevons ni la liaison ni la dépendance. » P. 22-23.
(1) Remarquons, la première fois, qu'elle s'offre à nous, cette sorte d'amplification par les exemples. Dans le remaniement du texte de Diderot, les additions de cette nature abonderont, eu raison même de leur facilité.
(2) « Puisqu'enlassé par les vers harmonieux de ce dernier, comme par autant de serpens dont les replis lui étreignent la tête, les pies, les mains, les jambes et les bras, son action en perdroit toute sa liberté. » L'introduction de ce membre de phrase dans la période bien agencée de Diderot ne va pas sans quelque difficulté de construction ; mais l'image est intéressante : elle est, en effet, de Diderot lui-même. Elle a été suggérée à Naigeon par la lecture des lettres à M"« Jodin, inédites jusqu'en 1821 : « Garrick me disait un jour qu'il lui
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
qui convieDnent unanimemeal de la vérité des principes de votre auleur, ne s^eatendent pas, et qu'il y a dans la langue technique du théâtre une latitude, un vague assez considérable pour que des hommes sensés, d'opinions diamétralement opposées, croient y reconnaître la lumière de l'évidence (i). Et demeurez plus que jamais attaché à votre maxime : Ne vous expliquez point, si vous voulez vous entendre.
LE SECOND
Vous pensez qu'en tout ouvrage, et surtout dans celui-ci, il y a deux sens distingués (2), tous les deux renfermés dans les mêmes signes, Tun à Londres, l'autre à Paris?
LE PREMIER
Et que ces signes présentent si nettement ces deux sens, que votre ami même s'y est trompé, puisqu'en associant (3) des noms de comédiens anglais à des noms de comédiens français, leur appliquant les mêmes préceptes et leur accordant le môme blâme et les mêmes éloges, il a sans doute imaginé que ce qu'il prononçait des uns était également juste des autres.
LE SECOXD.
Mais, à ce compte, aucun autre auteur n'aurait fait autant de vrais contre-sens.
serait impossible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient immobile ; Garrick sentait bien et disait bien. » Diderot, Œuvres compL, XIX, 396.
(1) « Ne puissent y reconnoître la vérité » s'entendait fort aisément ; « croyent y reconnoître la lumière de l'évidence » dit tout le contraire, ou ne dit rien qui ait un sens satisfaisant; ici la correction aboutit à rininlelligible.
(2) « Distingués », mis pour « distincts », est un archaïsme. Naigeon emploie de préférence cette forme: « La foi nous enseigne que IVime est distinguée &m corps. »... « Un être Qsi d'istinguè d'un autre être. » Encycl. méthodique, l. III, p. 173.
(3) « Puisqu'en associant des noms » au lieu de « puisqu'en fourrant, tout au travers de sa traduction, des noms », etc. Dans ses xMomoires sur la vie et les ouvrages de Diderot, Naigeon déclare que les meilleurs manuscrits de cet écrivain ne sauraient être édités sans avoir d'abord été soumis à une revision sévère . « Il avait, en écrivant ses derniers ouvrages, deux tons très disparates, un ton domestique et familier qui est mauvais, et un ton réfléchi qui est ex-
LE PKbMIER.
Les mêmes mois doDl il se sert énonçaol une chose au carrefour de Bussy et une chose différente à Drury-Lane, il faut que je Tavoue à regret. Au reste je puis avoir tort. Mais le point important sur lequel nous avons des opinions tout à fait opposées, votre auteur et moi, ce sont les qualités premières d'un grand comédien. Moi, je lui veux beaucoup de jugement. Il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille (i). J'en exige, par conséquent^ de la pénétration et nulle sensibilité; Tart de tout imiter, ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles (2).
LE SECOND
Nulle sensibilité ?
LE PREMIER
NuUe.Jen ai pas encore bien enchaîné mes raisons,et vous me permettrez devons les exposer comme elles me viendront, dans le désordre de l'ouvrage même de votre ami (3).
Si le comédien était sensible, de bonne foi, lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marbre à la troisième. Au lieu qu'imitateur attentif et réfléchi
cellent ». Naigeon applique ici son principe de critique ; il remplace le mot trivial, mais propre, par un terme plus relevé, mais moins exact.
(1) La suppression des mots « de la nature humaine » après t spectateur froid et tranquille » change ou même détruit le sens.
(2) Diderot avait dit: (^ nulle sensibilité, ou, ce qui est la même chose, Tart de tout imiter, et une égale aptitude à toute sorte de caractères et de rôles ». Dans le manuscrit de Naigeon, les mots « ce qui revient au même » sont rejetés plus loin ; ils n'expliquent plus Texpression intéressante « nulle sensibilité » ; ils établissent, à tort, une sorte d identité entre deux expressions: a Tart de tout imiter » et « une égale aptitude, etc. », dont la seconde marquait une progression sur la première.
(3) Ce a désordre », dont Tauteur du Paradoxe s'excuse par avance, il ne faut pas le mettre sur le compte de l'auteur anglais, comme le fait Naigeon ; il ne faut pas davantage y voir le décousu de l'improvisation de Diderot. Les pages, improvisées par Diderot pour la correspondance de Grimm, sont très bien enchaînées ; c'est en y insérant des morceaux de rapport que l'interpolateur en a disloqué la structure.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
de la nature, la première fois qu'il se présentera sur la scène sous le nom d'Auguste, de Cinna, d'Orosmane, d'Agamemnon, de Mahomet (1), copiste rigoureux de lui-même ou de ses études, et observateur continu de nos sensations, son Jeu, loin de s'affaiblir, se fortifiera des réflexions qu'il aura recueillies ; il s'exaltera ou se tempérera, etvo.js en serez de plus en plus satisfait. S'il est lui quand il joue, comment c^ssera-t-il d'être lui (2)? S'il veut cesser d'être lui, comment eaisira-t-il le point juste auquel il faut qu'il se place et s'arrête ?
Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est Tinégalité des acteurs qui jouent d'âme. Ne vous attendez de leur part à aucune unité ; leur jeu est alternativement fort et faible, chaud et froid, plat et sublime. Ils manqueront demain l'endroit où ils auront excellé aujourd'hui ; en revanche, ils excelleront dans celui qu'ils auront manqué la veille. Au lieu que le comédien qui jouera de réflexion, d'étude de la nature humaine,d'imilation constante d'après quelque modèle idéal, d'imagination, de mémoire, sera un, le même à toutes les représentations,toujours également parfait : tout a été mesuré, combiné, appris, ordonné dans sa tête ; il n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance (3). La chaleur a son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême (4) : ce sont les mêmes accents, les mêmes positions, les mêmes mouvements.
(1) c< Sous le nom d'Auguste, de Cinna, d'Orosmane, d'Agamemnon, de Mahomet. » Ce procédé d'amplification par énumération de noms propres sera plus d'une fois employé, et non sans gaucherie, pour allonger le texte.
(2) « S'il est lui, quand il joue, comment cessera-t-il d'être lui ? » Cette phrase ajoutée en marge du manuscrit de Naigcon, est de la même main, mais non de la même encre que le texte. Il semble qu'elle se rattache, avec un certain nombre d'autres additions marginales, à un second remaniement. Quoi qu'il en soit, elle est la reproduction de ce que nous appelions plus haut une expression caractéristique des Mémoires de la Clairon : « Quelle étude ne faut-il pas faire d'abord pour cesser d'être soi ? » Mémoires de 3fï'« Clairon^ p. 27, édit. Buisson, Paris, an VII, 1799.
(3) L'addition marginale : « 11 n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance » n'ajoute pas, elle ôterait plutôt à la clarté du développement.
(4) « Son commencement, son milieu, sa fin » est le développement d'une idée unique, l'idée de suite progressive ; dans la le(;on remaniée du manuscrit de Naigeon « son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême », les mots « ses élans, ses rémissions » introduisent une idée d'une nature un peu différente.
yi PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
S'il y a quelque différence d'une représentation à l'autre, c'est ordinairement à l'avantage de la dernière. II ne sera pas journalier, c'est une glace toujours disposée àmontrer les objets, et à les montrer avec là même précision, la môme force et la même vérité (1). Ainsi que le poète, il va sans cesse puiser dans le fonds inépuisable de la nature, au lieu qu'il aurait bientôt vu le terme de sa propre richesse. %
Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? Cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle. Sans doute, elle s'est fait un modèle auquel elle a d'abord cherché à se conformer ; sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'il lui a été possible ; mais ce modèle qu'elle a emprunté de Thistoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme (2), ce n'est pas elle ; si ce modèle n'était que de sa hauteur, que son action serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée le plus près qu'elle a pu, tout est fini. Se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui diriez : Vous y êtes! Combien de fois elle vous répondrait: Vous vous trompez!... C'est comme le Quesnoy, à qui son ami saisissait le bras et criait : « Arrêtez ! le mieux est Tennemi du bien : vous allez tout gâter. » — t Vous voyez ce que j'ai fait, répliquait Tarliste, haletant, au connaisseur émerveillé ; mais vous ne voyez pas ce que j'ai là et ce que je poursuis (3). »
(1) Les termes de Diderot '< avec la même précision et la même vérité » s'apj»liquent fort bien à la nature de la glace qui, par définition, réfléchit nettement l'image véritable des objets ; mais Texpression « avec la même force », introduite dans le manuscrit de Naigeon, et appliquée à un sujet non actif, est loin d'être juste comme les deux autres.
(2) « Son imagination a créé comme un grand fantôme. » Ici Naigeon semble se souvenir d'une note de Griram, placée à la fin de la seconde lettre de Diderot, note sur laquelle nous aurons à revenir au cours de nos observations. Entre autres indications dont Tinterpolateur a fait son profil, il a retenu et reproduit, à sa façon, cette formule saillante : « Le mensonge surfait toujours ; le fantôme de l'imagination est plus grand que l'image de la nature. » Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. IX, p. 156.
(3) Ce rapprochement et cette anecdote paraissent bien avoir été fournis par un des Salons, celui de 1767, publié par Naigeon, pour la première fois, en 1798 :
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
Je De doute poiot que la Clairon n'éprouve le tourment du Quesnoydans ses premières tentatives ; mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son faatôme, elle se possède, elle se répète sans émotion. Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve (1), sa tète louche aux nues, ses mains vont chercher les deux confins de Thorizon ; elle est Tàmed un grand mannequin qui l'enveloppe : ses essais Ton! fixé sur elle. Nonchalamment étendue sur une chaise longue, les bras croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s'eotendre, se voir, se juger, et juger les impressions qu'elle excitera. Dans ce moment, elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine (2).
LE SECOND
Rien, à vous entendre, ne ressemblerait tant à un comédien, sur la scène ou dans ses éludes, que les enfants qui, la nuit, contrefont les revenants sur les cimetières, en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc au haut d'une perche, et faisant sortir de dessous ce catafalque une voix lugubre qui effraye les passants.
« Le Quesnoy répondit à un amateur éclairé qui le regardait travailler, et qui craignait qu'il ne gâtât son ouvrage pour le vouloir plus parfait : Vous avez raison, vous qui ne voyez que la copie ; mais j'ai aussi raison, moi qui poursuis l'original qui est dans ma tête. » Diderot, OEuv. compL, t. XI, p. 223.
(1)« Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve. » Ce que le manuscrit de Naigeon ajoute ici au développement fourni par Diderot, est encore du Diderot, et vient du Rêve ded'Alembert, qui fut publié en 1830, un peu après le Paradoxe, et par les mêmes éditeurs. « m"« de l'esplnasse. — Docteur, vous avez raison. Il m'a semblé plusieurs fois en rêve... que je devenais immense... que mes bras et mes jambes s'allongeaient à l'infini, que le reste de mon corps prenait un volume proportionné : que TEncelade de la fable n'était qu'un pygmée ; que l'Amphitrite d'Ovide, dont les longs bras allaient former une ceinture immense à la terre, n'était qu'une naine en comparaison de moi, et que j'escaladais le ciel, et que j'enlaçais les deux hémisphères. » Diderot, QEuv. compL, t. II, p. 154.
(2) « Dans ce moment, elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine. » Addition marginale, en petits caractères, tracés de la même main, mais d'une autre encre. Il est permis de voir ici une réminiscence du Salon de 17C7, cité plus haut : « Ah I j'entends à présent. — Quoi, l'abbé ? — Je fais deux rôles, je suis double ; je suis Le Couvreur et je reste moi. C'est le moi Le Couvreur qui frémit et qui souffre, et c'est le moi tout court qui a du plaisir. » Diderot, Œuvres compL, t. XI, p. 119.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE PREMIER
Vous avez raisoD. Il n'en est pas de la Dumesnil ainsi que de la Clairoa. Elle monte sur les planches sans savoir ce qu'elle dira ; la moitié du temps, elle ne sait ce qu'elle dit ; mais il vient un moment sublime. Et pourquoi Tacteur différerait-il du poète, du peintre, de Toraleur, du musicien ? Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les traits caractéristiques se présentent ; c'est dans des moments tranquilles et froids, dans des moments tout-à-fait inattendus. On ne sait d'où ces traits viennent; ils tiennent de rinspiralion ; c'est lorsque, suspendus entre la nature et leur ébauche, ces génies portent alternativement un œil attentif sur Tune et l'autre. Les beautés d'inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent dans leurs ouvra* ges (i), et dont Tapparition subite les étonne eux-mêmes, sont d'un effet et d'un succès bien autrement assurés que ce qu'ils ont jeté de boutade. C'est au sang-froid à tempérer le délire de l'enthousiasme (2).
Ce n'est pas l'homme violent qui est hors de lui-même qui dispose de nous ; c'est un avantage réservé à Thomme qui se possède. Les grands poètes dramatiques surtout sont spectateurs assidus de ce qui se passe autour d'eux dans le monde physique et dans le monde moral.
LE SECOND
Qui n'esl qu'un (3).
(1) Cette correction « les beautés cT inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent, etc. » introduit un contresens complet dans le texte remanié. Diderot opposait au contraire les beautés obtenues par une comparaison attentive, reposée, de la nature et du premier crayon qu*on en avait tracé, aux beautés plus contestables et moins profondes de Tébauche. « Jette de boutade » n'a pas non plus le même sens que a jetés dans la première boutade. » Les corrections introduites dans ce développement n'arrivent donc qu'à l'obscurcir.
(2) L'addition marginale, a c'est au sens froid à tempérer le délire de l'enthousiasme • , qui veut résumer le morceau, n'en traduit nullement l'idée.
(3) « Dans le mende physique et dans le monde moral — qui n'est qu'un. » Cet aphorisme sur l'unité du monde physique et moral est une formule du Credo de Jacques le Fataliste : « La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. » Diderot, (Em\ compl.y t. VI, p. 180, On trouve encore ailleurs, dans Diderot : « Le monde moral est tellement lié au monde physique, qu'il n'y a guère d'apparence que ce ne soit une seule et môme machine. » Dieu et l'homme. (Euv. comp., t. IV, p. 93. La première édition française de Jacques le Fataliste n'est pas antérieure à Tan V (1796). Dieu et
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LE PREMIER
Ils saisissent tout ce qui les frappe ; ils en font des recueils. C'est de ces recueils formés en eux, à leur insu^ que tant de phénomènes rares passent dans leurs ouvrages.
Les hommes chauds, violents, sensibles, sont en scène ; ils donnent le spectacle, mais ils n'en jouissent pas. C'est d'après eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poète-", les grands acteurs, et peut-être en général les grands imitateurs delà nature, quels qu'ils soient, doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très sûr, sont les êtresies moins sensibles. Ils sont également propres à trop de choses ; ils sont trop occupés à regarder, à reconnaître et à imiter, pour être vivement affectés au dedans d'eux-mêmes. Je les vois sans cesse le portefeuille (1) sur les genoux et le crayon à la main.
Nous sentons, nous ; eux, ils observent, étudient et peignent. Le diraije? Pourquoi non ? La sensibilité n'est guère la qualité d'un grand génie. Il aimera la justice, mais il exerceracette vertu sans en recueillir la douceur.Ce n'est pas son cœur, c'est sa tète qui fait tout. A la moindre circonstance inopinée, l'homme sensible la perd; il ne sera ni un grand roi, ni un grand ministre, ni un grand capitaine, ni un grand avocat, ni un grand médecin (2). Remplissez la salle du spectacle de ces pleureurs-là, mais ne m'en
V homme ÎMi publié pour la première fois dans l'édition Belin, en 1818. Voir Diderot, (Euv. comp., édit. Assézat et Tourneux, t. IV, p. 90, note, et t. VI, p. 4, pour rhistorique de ces publications. Mais il n'est pas sans intérêt de retrouver chez Naigeon lui-même cette formule introduite par lui dans le Paradoxe, Dans Tarticle Manichéisme^ du Dictionnaire encyclopédique, il écrit : « La distinction du monde moral et du monde physique est chimérique et contraire à la saine philosophie », etc.
(1) Cette image du « portefeuille », introduite dans le manuscrit de Naigeon, se retrouve dans ces Lettres à Mademoiselle Jodin , que nous avons déjà eu Foccasion de rapprocher du Paradoxe : « Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de Tamour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images. » Diderot, Œuvre compL, t. XIX, p. 388.
(2) Tout ce développement sur la sensibilité, répété d'ailleurs dans la seconde moitié du Paradoxe, on le retrouve, avec une partie des termes mêmes, dansleR(?i'c de d^Alembert, déjà mis à contribution : « Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle (la sensibilité), s'occupera
Manuscrit de Saint'Pélersbourg,
placez aucun sur la scène. Voyez les femmes ; elles nous surpassent, et de fort loin, en sensibilité : quelle comparaison d'elles à nous dans les instants de la passion I Mais autant nous le leur cédons quand elles agissent, autant elles restent au-dessous de nous quand elles imitent. La sensibilité n'est jamais sans faiblesse d'imagination. La larme qui s'échappe de rhomme vraiment homme nous touche plus que tous les pleurs d'une femme. Dans la grande comédie du monde, celle à laquelle j'en reviens toujours, toutes les âmes chaudes occupent le théâtre ; tous les hommes de génie sont au parterre. Les premiers s'appellent des fous, les seconds, qui s'occupent à copier leurs folies, s'appellent les sages. C'est Tceil du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint, et qui vous fait rire, et de ces fâcheux originaux dont vous avez été la victime, et de vous-même. C'est lui qui vous observait, et qui traçait la copie comique et du fâcheux et de votre supplice (i).
Ces vérités seraient démontrées, que les grands comédiens n'en conviendraient pas : c'est leur secret. Les acteurs médiocres ou novices (2)
sans relâche à TafTaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à conserver à l'origine du faisceau (nerveux) tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera ; on rétonnera ditïicilement ; il aura quarante-cinq ans; il sera grand roi, grand ministre, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poète, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-môme et sur tout ce qui l'environne. » Diderot, Œuv. compL^ t. II, p. 471.
(1) « Et de vous-même... et de votre supplice ». Addition inutile, et surcharges sans intérêt.
(2) a Les grands comédiens..., les acteurs médiocres, etc. >> Ici encore l'amplification du manuscrit de Naigeon n*a d'autre effet que d'obscurcir l'idée première. Quant à la comparaison entre le « comédien qui croit sentir » et le « superstitieux qui croit croire d, elle est à rapprocher d'une expression qui viendra plus loin « il pleure comme le prêtre incrédule qui prêche la passion »; elle indique une préoccupation du même ordre. Diderot, nous le savons par une note de Xaigeon lui-même, était le premier à plaisanter son disciple sur ce qu'il appelait son tic : « Diderot, souvent témoin de la colère et de l'indignation avec lesquelles je parlais des maux sans nombre que les prêtres, les religions et les dieux de toutes les nations avaient faits à Tespèce humaine, et des crimes de toute espèce dont ils avaient été le prétexte et la cause, disait des vœux ardents que Je formais pec/ore a6 imo pour la destruction des idées religieuses, quel qu'en fût l'objet, que c'était mon tic, comme celui de Voltaire
Manuscrit de Saint Pétevsbourg,
sont faits pour les rejeter, et Ton pourrait dire de quelques autres qu'ils
croient sentir, comme on a dit du superstitieux qu il croit croire ; et que,
sans la foi pour celui-ci, et sans la sensibilité pour celui-là, il n'y a point
de salut.
Mais quoi I dira-t-on, ces accents si plaintifs, si douloureux, que cette
mère arrache du fond de ses entrailles, et dont les miennes sont si violemment secouées, ce n'est pas le sentiment actuel qui les produit, et ce n'est pas le désespoir qui les inspire ? Nullement ; et la preuve, c'est qu'ils sont mesurés; qu'ils font partie d'un système de déclamation ; que, p^us bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton (i), ils sont faux ; qu'ils sont soumis à une loi d'unité ; qu ils sont comme dans l'harmonie, préparés et sauvés ; qu'ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu'ils concourent k la solution d'un problème proposé; que, pour être poussés justes, ils ont été répétés cent fois, et que, malgré ces fréquentes répétitions, ou les manque encore. C'est qu*^vant de dire : « Zaïre, vous pleurez !» ou : « Vous y serez, ma fille » (2), l'acteur s'est longtemps écouté lui-même ; c'est qu'il s'écoute au moment oCi il nous trouble, et que tout son talent consiste non pas à senlir,comme vous le supposez^mais à rendre si scrupuleusement (3) les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace (4). Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir, et où les larmes couleront ; attendèz-lès à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt, ni plus lard. Ce tremblement de la voix, ces mois suspendus^ ces sons étouffés ou traînés, ce fré-
était d'écraser Vinfàme. » satire i. Sur les caractères et les mots de caractère. Ed. Assézat et Tourneux. CEuv. compL, t. VI, p. 315.
(1) L'expression « plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton » est puérilement hyperbolique.
(2) Nous avons déjà dit que raraplification par les exemples est un des traits caractéristiques du remaniement mis sous nos yeux par le manuscrit de Naigeon.
(3) « Scrupuleusement » veut renchérir sur t parfaitement j> et dit moins toutefois.
(4) « Devant une glace » et « il tirera son mouchoir » sont de petites touches, vulgairement minutieuses, qui n'ajoutent rien au mérite de ce morceau, improvisé par Diderot dans la Corre.sponc/ance, avec tant de vigueur, de franchise et d'éclat.
Manuscrit de Saint-Péiershourg .
missement des membres, ce vacillemeot des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d'avance, grimace pathétique (1), singerie sublime dont l'acteur garde le souvenir longtemps après Tavoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il Texécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui 6te, ainsi que les autres exercices, que la force du corps ! Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge (2) ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d'âme. C'est vous qui emportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous triste : c*est qu'il s*est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S'il en était autrement, la condition du comédien serait la plus malheureuse des conditions ; mais il n'est pas le personnage, il le joue, et le joue si bien que vous le prenez pour tel, Pillusion n'est que pour vous ; il sait bien, lui, qu'il ne Test pas.
Des sensibilités diverses qui se concertent (3) (entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s'aiïaiblissenl, qui se fortifient, qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : <c C'est Texlrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Les larmes du comédien descendent de son cerveau ;
(1) « Grimace pathétique • est une alliance de mots qui n'est pas sans valeur ; mais au lieu d'ajouter inutilement cette expression à « singerie sublime », qu'elle double, Naigeon aurait mieux fait de ne pas laisser tomber, quelques lignes plus loin, Texcellent trait « qui n'effleure pas son âme » ; il est loin de nous en avoir donné l'équivalent dans cette lourde correction : « qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit ».
(2) Au mot familier « chemise », il fallait bien, pour se conformer à la règle de critique de Naigeon que nous avons citée plus haut, qu'on substituât le mot « linge », comme moins trivial.
(3) L'expression de Diderot « qui se concertent entre elles pour produire le plus grand effet possible » était claire et d'une bonne langue ; Naigeon y ajoute, sous prétexte de l'expliquer, un certain nombre d'équivalents, ou, si l'on veut, il change la pièce en menue monnaie ; mais cette monnaie n'est pas toujours du meilleur aloi ; « se diapasonnent », notamment, pourrait bien n'être qu'une sorte de barbarisme assez prétentieux.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
celles de Thomme sensible montent de son cœur : ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tèle de l'homme sensible ; c'est la tête du comédien qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles ; il pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la Passion (1) ; comme un séducteur aux genoux d'une femme qu'il n'aime pas, mais qu'il veut tromper ; comme un gueux dans la rue ou à la porte d'une église qui vous injurie lorsqu'il désespère de vous loucher; ou comme une courtisane qui ne sent rien, mais qui se pâme entre vos bras (2).
Avez-vous jamais réfléchi à la différence des larmes excitées par un événement tragique, et des larmes excitées par un récit pathétique? On entend raconter une belle chose : peu à peu la tête s'embarrasse, les entrailles s'émeuvent et les larmes coulent. Au contraire, à Taspect d'un accident tragique, l'objet, la sensation et l'effet se touchent; en un instant, les entrailles s'émeuvent, on pousse un cri, la tète se perd et les larmes coulent; celles-ci viennent subitement ; les autres sont amenées. Voilû l'avantage d'un coup de théâtre naturel et vrai sur une scène éloquente ; il opère brusquement ce que la scène fait attendre ; mais l'illusion en est beaucoup plus difficile à produire ; un incident faux^ mal rendu, la détruit. Les accents s'imitent mieux que les mouvements, mais les mouvements frappent plus violemment (3). Voilà le fondement d'une
(i) Cette idée d'assimiler le prêtre au comédien ne serait pas invraisemblable chez un homme comme Diderot, mais elle est surtout venue à Voltaire, que Naigeon « l'athée» imitait déjà dans la Théologie portative au point qu'on y put voir la marque de Ferney. Il est assez curieux de trouver ce rapprochement des deux mois comédien et prêtre dans une lettre de Voltaire précisément adressée à M"e Clairon, et relative au mémoire d'Huerne de Lamotte sur l'excommunication des gens de théâtre : « Or, comme un prêtre serait noté d'infamie s'il choquait les bonnes mœurs dans l'église, et qu'un prêtre n'est point infâme en remplissant les fonctions de son état, il est évident que les comédiens ne sont point infâmes par leur état, mais qu'ils sont comme les prêtres, des citoyens payés par les autres citoyens pour parler en public bien ou mal. »
(2) Cette dernière ligne nous ramène à Diderot. On ht dans l'article Sur les Femmes, publié en 1772 par Diderot, dans la Correspondance de Grimm : « Elles simuleront l'ivresse de la passion, si elles ont un grand inl«''rèt à vous tromper ; elles l'éprouveront, sans s'oublier. Le moment où elles seront tout à leur projet sera quelquefois celui même de leur abandon. » Diderot, (Euv- compl.j t. II, p. 25i.
(3) Au lieu de « les mouvements frappent avec une bien autre violence » le cor-