SUÎTK ET FIN DES OBSERVATIONS DE
M. Diderot, Sur la brochure intitulée Garrick, etc.
C'est ici le lieu de vous parler de l'influence perfide d'un mauvais partner sur un grand comédien. Celui-ci a conçu grandement ; mais il est forcé d'abandonner son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec qui il est en sc^né.
Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Ce sont deux hommes dont les modèles ont, proportion gardée, ou Tégalité ou la subordination qui convient aux circonstances dans lesquelles le poète les a placés, sans quoi l'un sera trop fort ou l'autre trop faible ; et pour sauver la dissonance, le fort n'enlèvera pas le faible à sa hauteur, mais d'instinct ou de réflexion il descendra à sa petitesse.
Manuscrit de Naigeon.
me juste ; au théâtre, le comédien qur aura la tête froide. Votre scène des rues est à la scène dramatique, comme une horde de sauvages à une assemblée d'hommes civilisés.
C'est ici le lieu de vous parler de l'influence perflde d'un médiocre partener sur un excellent comédien. Celui-ci a conçu grandement ; mais il sera forcé de renoncer à son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec lequel il esf" en scène. Il se passe alors d'étude et de bon jugement * ce qui se fait d'instinct à la promenade ou au coin du feu. Celui qui parle bas abaisse le ton de son interlocuteur ; ou si vous aimez mieux une autre comparaison, c'est comme au wisth, on vous perdrez une portion de votre habileté, si vous ne pouvez pas compter sur votre joueur. Il y a plus, La Clairon vous dira, quand vous voudrez, queleKain par méchanceté la rendoit mauvaise ou médiocre à discrétion, et que de représailles elle Texposoit quelquefois aux sifïlets.
Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Deux per»
sonnages dont les modèles ont, proportion gardée, ou l'égalité ou la subordination qui convient aux circonstances où le poète les a placés ; sans quoi l'un sera trop fort ou trop foible ; et pour sauver celte dissonance, le fort élèvera ^rarement le foible à sa hauteur, mais de réflexion il descendra à sa petitesse ; et savez-vous l'objet
Var.
ni se passe là d'étude et de raison ce qui se fait d'instinct. — Ici, comme plus haut, les mots « alors » et « bon jugement » sont placés au-dessus du texte.
^ Le fort enlèvera rarement.
Tejrle (le la Correspondance de Grimm,
En un mot, à quel âge est-on grand «omédien ? Est-ce à Tàge où Ton est plein de feu, où le sang bout dans les veines, où Tesprit s'enflamme de la plus légère étincelle, où le moindre choc porte un irouble terrible aa fond des entrailles ?
Manuscrit de Naigeon.
de ces répétitions si multipliées* ? Cest d'établir une balance entre les talens divers des acteurs, de manière qu'il en résulte une action générale qui soit une ; et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance, c'est toujours aux dépens de la perfection du tout, et au dé* triment de notre plaisir ; car il est rare que l'excellence d'un seul nous dédommage de la médiocrité des autres qu'elle fait ressortir^. J'ai vu quelquefois la personnalité d'un grand acteur punie; c'est lorsque le public^ prononçoit soltement qu'il éloit outré, au lieu de sentir que son partener étoit foible.
A présent, vous êtes poète ; vous avez une pièce à faire jouer, et je vous laisse le choix ou d'acteurs à profond jugement et à têtes froides, ou d'acteurs sensibles.
Mais avant que de vous décider, permettez que je vous fasse une question. Â quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à Tàge où l'on est plein de feu? Où le sang bouillonne dans les veines ? Où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle^ ? Où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles ? 11 me semble que non. Ce-
Var.
* Et savez-vous le but principal de ces répétitions multipliées ?
* De la médiocrité des autres qu'elle exagère. 2 Après a c'est lorsque le public r, l'auteur
du manuscrit avoit écrit o au lieu de sentir que »; il a efTacé ces derniers mots, et continué la phrase comme elle écrit.
* Les mots « où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle ? » avaient été reportés, en manière de correction, après les mots «< au fond des entrailles » ; mais l'auteur du manuscrit les a ensuite bifTés à cette place, et il ne les a pas raturés plus haut.
Texte de la Correspondance de Grimm,
Nullemeat. C'est lorsque la longue expérience est acquise, lorsque les passions sont tombées, que Tàme est froide et que la tête se possède.
Baron jouait à soixante ans passés le comte d'Essex, Xipharès, Britannicus, et les jouait bien ; M'^« Gaussin excellait dans la Pupille à Tàge de cinquante ans ;
un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces Tout tout à fait abandonné, ou quand la supériorité de son
Manuscrit d& S<ûg on.
lui que la nature a signé comédien, n'excelle dans son art que quand la longae expérience est acquise ; lorsque la fougue des passions est tombée ; lorsque la télé est calme et que Tâmese possède. Le via de la meilleure qualité est âpre et bourru, tant qu'il fermente ; c'est par uo long séjour dans la tonne * qu'il devient généreux.
Gicéron, Sénèque et Plularque me représentent les trois âges de l'homme qui compose : Gicéron n'est souvent qu'un feu de paille qui réjoui t mes yeux ; Sénèque un feu de sarment qui les Liesse ; au lieu que si je remue les cendres du vieux Plutarque, j'y découvre les gros charbons d'un brasierqui m'échauffent doucement^.
Baron jouoit à60 ans passés le comte d'EsseX; Xipharès, Britannicus, et les jouoit bien. La Gaussin enchantoil dans rOracle et la pupille à 50 ans. — Elle n'avoil guère le visage de son rôle. — Il est vrai ; et c'est là peut-être un des obstacles insurmontables à l'excellence d'un spectacle ^.
Pour être excellent, il faut s'être promené pendant longues années sur les planches, et le rôle exige quelquefois la première jeunesse, S'il s'est trouvé une actrice de 17 ans capable du rôle de Monime, de Didon, de Pulchérie, d'Hermione, c'est un prodige qu'on ne reverra plus. Cependant un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné, ou que la supériorité de son jeu ne
Var.
* Un long séjour dans le cellier.
2 Tout le passage depuis «Gicéron, Sénèque et Plutarque « jusqu'à « m'échaufTenl doucement » forme une addition marginale.
•Cn des obstacles invincibles à la perfection d*un spectacle.
Texie de la Correspondance de Grimm,
talent ne suffit pas pour sauver le contraste de sa vieillesse avec la jeunesse de son rôle.
De nos jours M''* Clairon et Mole ont joué, en débutant, comme des automates ; ensuite ils sont devenus grands comédiens. Comment cela s'est-il fait? Est-ce que Tàme, est-ce que la sensibilité, estce que les entrailles leur sont venues?
Si cet acteur, si cette actrice étaient
Manuscrit de Saigeon.
sauve pas le contraste' de sa vieillesse et de soo rôle. Il en est au théâtre comme dans^ la société, où Ton ne reproche la galanterie à une femme que quand elle n'a ni assez de talens ni assez d'autres vertus pour couvrir un vice.
De nos jours la Clairon et MoIé ont, en débutant, joué ^ à peu près comme des automates. Ensuite ils se sont montrés de^ vrais comédiens. Comme cela s'est-il fait?
Est-ce que rame '^^ la sensibilité, les entrailles leur sont venues, à mesure quMls avançoient en âge ?
il n'y a qu'un moment qu*apiës 10 ans d'absence du théâtre la Clairon voulut y reparoître •. Si elle joua médiocrement, estce qu'elle avoit perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles ? Aucunement, mais bien la mémoire de ses rôles. J'en appelle à l'avenir. — Quoi, vous croyez qu'elle nous reviendra? —Ou qu'elle périra d'ennuyé Que voulez-vous qu'on mette au la place dei'applaudissementpublic'etd'une grande passion ?
Si cet acteur, si cette actrice étoient
Var.
* Ou que la supt^riorilé de son talent ne suffit pas pour sauver le contraste.
2 11 en est du théâtre comme de la société,
3 La Clairon et Mole ont joué, en débutant, à peu près...
^lls se sont montrés vrnis comédiens.
* Los mots « est-ce que » répétés devant « la sensibilité » et devant « les entrailles » ont été raturés.
* La Clairon voulut y rentrer.— « Reparoître » est écrit à la suite de rentrer qui est raturé.
^ Les mots « ou qu'elle périra d'ennuy » sont écrits au-dessus des mots raturés : t j'en suis
SIÎD).
* f De l'appplaudissement public » remplace « d'wie grande célébrité, »
Texte de la Correspondance de Grimm.
profondément pénétrés, comme OQ le suppose, Tun aurait-il le tempsde jeter un coup d'œil sur les loges, l'autre de diriger un sourire vers la coulisse ?
Ce n'est pas, encore un coup, celui qui ^st hors de lui-môme, c'est celui qui est froid, qui se possède, et qui est maître de son visage, de sa voix, de ses actions, 4e ses mouvements, de son jeu, qui disposera de moi.
Manuscrit de ^iaigeon,
profondément pénétrés, comme on le suppose, dites-moi si Tun penseroit à jeter un coup d'oeil sur les loges, Tautre à diriger un souris vers la coulisse, presque tous à parler au parterre *, et si l'on iroit aux foyers interrompre les ris immodérés d*un troisième et Tavertîrqu'il est tems de venir se poignarder^.
Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène entre un comédien et sa femme qui se détestoient ; scène d'amans tendres et passionnés ; scène jouée publiquement, sur les planches, telle que je vais vous la rendre et peut-être un pea mieux; scène où deux acteurs ne parurent jamais plus fortement à leurs rôles ; scène où ils enlevèrent les applaudissemens continus ' du parterre et des loges ; scène que nos battemens de mains et nos cris ^ interrompirent dix fois. C'est la troisième du quatrième acte du Dépit amoureux de Molière, leur triomphe.
ERASTB amant de Lucile. Llcile maîtresse d'Erasle et femme du comédleo.
Non, non; ne croyez pas Madame [flamme.
Que je revienne encor vous parler de ma
LUCILE maltresse d'Eraste et femme da comédieo.
Je vous le conseille C'en est fait...
,., je V espère Je me veux guérir et connois bien,
Var.
* Les mots « presque toujours à parler aupaj^ terre et » ont été ajoutés au-dessus du texte.
' Qu'il est temps de se poignarder. — « Venir » a été ajouté au-dessus du texte.
3 Les applaudissemens du parterre et des loges. — c Continus » a été ajouté au dessus du texte.
* Scène que nos cris et nos battemens de pies et de mains interrompirent.
Texte de la CoiTespojidance de Grimm,
Manuscrit de Naigeon.
Ce que de votre cœur a possédé le mien...
[plus que vous n'en méritiez.
Un courroux si constant pour Tombre d'une
[offense Vous, rrC offenser? Je
[ne vous fais pas cet honneur.
Et je dois vous montrer que les traits du mé-
[pris... le plus profond.
Sont sensibles surtout aux généreux esprits...
[oui, aux généreux.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans \e^
[vôtres- Des charmes qu'ils n'ont pu trouver dans tous*
[les autres — Ce n'est [pas faute d'en avoir vues '.
Et le ravissement où j'étois de mes fers Les auroit préférés à des sceptres offerts...
[Vous en avez fait meilleur marché...
Je vivois tout en vous... cela est faux, et vous...
et je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j aurai, quoiqu'on-
[tragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé...
[cela seroit fâcheux.
Possible que, malgré la cure quelle essaye,-
Mon âme saignera longtemps de cette playe...
[Ne craignez rien ; la gangrène y est.
Et qu'affranchi du joug qui faisoit tout mon»
[bien.
Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien....
[Vous trouverez du retour.
Mais enfin il n'importe, et puisque votre
[haine- Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous
[ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
MJCILE, maîtresse d'Erasle et femme du comédien.
Vous pouvez faire au mien la grâce toute-
[entière,
LE COMÉDIEN,- Erastb amant de Lucile.
Mon cœur, vous êtes une insolente, et vous vous
[€n repentirez.
Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
Var.
* Ce n'est pas faute d'en voir.— Au-dessus de « voir » non raturé, on a écrit avoir et aprèsvoir on a ajouté vues.