P.\RA1K)XE
Texte de la Correspondance de Grimm.
Manuscrit de Naigeon, LE COMÉDIEN, Erastb amant de Lucile.
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et j'y romps pour ja-
[maîs; Puisque vous le voulez, que je perde la vie, Lorsque de vous parler, je reprendrai Tenvie.
LUCILE, maliresse d'Erasle et femme du comédien.
Tant mieux, c'est m'obliger.
LE COMÉDIEN, Ehaste amant de Lucile.
Non, non,n'ayez pas peur...
LUCILr n^aitresse d'Erastc et femme du combien.
... Je ne vous crains pafi.
Que je fausse parole ; eussai-je un foible
[cœur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avaii-
|tage... Cest le malheur [que vous voulez dire.
De me voir revenir
LLCILE, raaflresse d'Eraste et femme du comédien.
... Ceseroitbien en vain
LE COMÉDIEN, Erasts amant de Lucile.
Ma miey Vous êtes une fieffée gueuse à qui f apprendrai
[à parler,
LUCILK, matlrcssc d'Eraste et femme du comédien.
Moi-même de cent coups je percerois mon
[sein... Plut à Dieu,
Si j'avois jamais fait cette bassesse indigne...
[Pourquoi pas celle-là après tant d'autres.
LUCILE, matlrcssc d'Erasle et femme du comédien.
Soit, n'en parlons donc plus.
Et ainsi du reste. Après cette double scène, l'une d'amans et l'autre d'époux, lorsqu'Eraste reconduisoit sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serroit le bras d'une violence à arracher la chair à la chère femme, et répondoità ses cris parles propos les plus insultants et les plus amers.
Si j'avois entendu ces deux scènes simultanées, je crois que de ma vie je n'aurois remis le pied au spectacle ^ .
* La phrase « Si j'avois entendu..... le pied au spectacle » a été ajoutée après coup ; elle
Teji'te de la Correspondance de Grimm»
Manuscril de Naigeon.
Si vous prétendez que cet acteur et celte actrice ont senti, je vous demanderai si c'est dans la scène des amans ou dans la scène des époux , ou dans Tune et l'autre ? *
Mais écoutez la scène suivante entre la même comédienne et un autre acteur son amant^. Tandis que Tamant parle, la comédienne dit de sonmari^: C'est un indigne; il m'a appelée... Je n'oserois vous le répéter... Tandis qu'elle répond, son amant lui dit* : Ejsl-ce que vous n'y êtes pas encore faite? Et ainsi de couplets en couplets... Ne soupons-nous pas ce soir?... Je le voudrois bien ; mais comment s'échapper ^ . .. C'est votre affaire.. . Et s'il vient à le savoir... 11 n'en ëera ni plus ni moins; et nous aurons par devers nous une soirée douce... Qui auronsnous?... Qui vous voudrez... Mais d'abord le chevalier qui est de fondation... A propos du chevalier savez-vous qu'il ne tiendroit qu'à moi d'en être jaloux ?...
Et qu'à moi que vous eussiez raison...
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous
Var.
est écrite en très petits caractères, d'une oncre blanche qui est celle d'un assez grand nombre d'additions, marginales pour la plupart.
* La phrase suivante, à partir de « ont senti» jusqu'à « Tune et Tautre » remplace le texte suivant, lisible sous les ratures : « sentirent^ vous conviendrez au moins que ce n'ctoit pas dana la scène tendre et pathétique qui faisoit coider leurs larmet et les vôtres, »
- La scène suivante entre la comédienne et son amant.
•' Tandis que l'amant parle, elle dit de son mari :
■* Tandis qu'elle répond, son amant dit,
"Ce 'soir?... Je l'espère; mais comment m'échapper !
Texte de la Correspondance de Grimm.
Manuscrit de Saigeon.
sembloienl tout entiers à la scène haute que TOUS entendiez, tandis qu'ils n'étoient vraiment qu*à la scène basse que vous n'entendiez pas ^ Et vous vous écriiez : il faut avouer que cette femme est une actrice charmante ; que personne ne sait écouter comme elle, et qu'elle joue avec une intelligence, une gràce,un intérêt, une finesse, une sensibilité peu communes ; et moi je riois de vosexclamalions.Cependant cette actrice trompe son mari avec un autre acteur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième que le chevalier surprend entre ses bras. Celui-ci a médité une grande vengeance^. Il se placera aux balcons, sur les gradins les plus bas ^. Alors le comte de Lauragais n^en avoit pas encore débarrassé notre scène.
Là il s'est promis * de déconcerter Finfidèle par sa présence et par ses regards méprisans^, de la troubler et de Texposer aux huées du parterre. La pièce commence; sa traîtresse paroîl; elle apperçoit le chevalier, et sans s'ébranler dans son jeu, elle dit en souriant : Fi!, le vilain boudeur qui se fâche pour rien. Le chevalier sourit à son tour... elle continue...
Var.
* Tandis qu'ils n'éloient qu a la scène basse. — Le mot vraiment comme tous ceux qui ont été ajoutés au texte dans les phrases précédentes, est écrit au-dessus du texte.
2 Cet acteur avec le chevalier, le chevalier avec un autre a médité une vengeance éclatante.
3 Aux balcons, sur le banc le plus bas.
* Là il se promit bien de déconcerter.
^ Par sa présence et ses regards.
Après le mot « méprisans », venait la phrase La pièce commence, l actrice paroit ; les quatre premiers mots sont raturés et surmontés de
la correction » de les troubler jusqu'à
a sa traîtresse paroit. »
Texte de la Correspondance de Grimm.
Garrick monire sa tête entre les deux battants d'une porte, et je vois en deux secondes son visage passer rapidement de la joie extrême à l'étonnement, de Tétonnement à la tristesse, de la tristesse à rabattement, de rabattement au désespoir, et descendre avec la même rapidité du point où il est à celui d'où il est parti. Est-ce que son «^me a pu éprouver successivement toutes ces passions et exécuter, de concert avec son visage, cette espèce de gamme? Je n*en crois rien.
Manuscrit de Naigeon.
vous venez ce soir... Il se tait... Elle ajoute : finissons cette plate querelle, et faites avancer votre carrosse... Et savez vous dans quelle scène on intercaloit celleci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée où cette comédienne sanglottoit et nousfaisoit pleurer à chaudes larmes^ ... Cela vous confond ; c'est pourtant l'exacte vérité. — C*est à me dégoûter du théâtre.- Et pourquoi? Si ces gens-là n'étoient pas capables de ces tours de force, c'est alors qu'il n'y faudroit pas aller ^.
Ce que je vais vous raconter, jeTai vu.
Garrickpasse ^ sa tête entre les deux bat tans d'une porte, et dans l'intervalle de quatre à cinq^ secondes, son visage passe successivement delà joye folle à la joye modérée, de cette joye à la tranquillité, de la tranquillité à la surprise^, de la surprise à l'étonnement, de Tétonnement à la tristesse , de la tristesse à Tabbatement, de l'abbatement à l'effroi, de l'effroi à l'horreur^, de l'horreur au désespoir, etremonte de ce dernier degré à celui d'où il étoit descendu. Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations, et exécuter de concert avec son visage cette espèce de game ? Je n'en crois rien, ni vous non
Var.
* Dans une scène touchante de La Chaussée, où cette comédienne pleuroit et nous faisoit pleurer.
2 Qu'il n'y faudroit pas mettre le pié.
3 Garrick motitre sa le te.
*Dans rinlervalle de cinq à six secondes.
^ De cette joye à la surprise. — Les mots « tranquillité, de la tranquillité à la » ont été ajoutés au-dessus du texte.
«De Tabbatement à Thorreur. — Les mots « à l'effroi, de l'effroi » ont été ajoutés comme les précédents.
Tea:te de la Contspondance de Grirnm.
ManusctU de Sai/feon,
plas. Si vous demandiez à cet homme célèbre ' qui a lai seul mériloi t au tan[ qu'on fil le Toyage d'Anglelerre que tous les restes de Rome mérifeut qu^oo fasse le voyage d'Italie ; si vous lui demandiez,disje, la scèae du petit garçon pâtissier, il TOUS la jouoit ; si vous lui demandiez tout de suite la scène d'Hamlet, il vous la jouoit, également prêt à pleurer la cliute de ses petits pâtés, et à suivre dans Tair le chemin d'un poignard ?£st-ce qu'on rit ?
Est-ce qu*oa pleure à discrétion ? On en fait la grimace plus ou moins fidelle, plus ou moins trompeuse^, selon qu on est ou qu'on n*est pas Garrick.
Je persifle ^ quelquefois, et môme avec assez de vérité pour en imposer aux hommes les plus déliés. Lorsque je me désole de la mort simulée de ma sœur dans la scène avec Tavocat bas>normand ; lorsque, dans la scène avec le premier commis de la marine, je m'accuse d'avoir fait un enfant à la femme d'un capitaine de vaisseaux, j'ai tout à fait Tair d'éprouver de la douleur et de la honte ; mais suis-je affligé ? suis-je honteux ? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société où j avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre.
Var.
^ Si vous demandiez à cet acteur la scène...
— Le mot acteur a été raturé et remplacé par homme célèbre, ajouté au-dessus du texte ; tout ce qui suit, depuis « qui lui seul » jusqu'à a dis'je • forme une addition marginale.
2 La grimace plus ou moins trompeuse. — Les mois « fidelle, plus ou moins » ont été ajoutés au-dessus du texte entre plus ou moim et trompeuse.
'^Je persillé, etc.— Tout ce développement jusqu'à « Sedaine donne », etc., forme une addition marginale.
Texte de la Correspondance de Grimm.
Sedaine donne son Philosophe sans le tavoir :
la pièce chancelle à la première représentation, et j^en suis affligé; à la seconde, son succès va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain je cours après Sedaine, il faisait le froid le plus rigoureux ; je vais dans tous les endroits où j'espère le trouver. J'apprends qu*il est à l'extrémité du faubourg Saint- Antoine ; je m'y fais conduire, je l'aborde, je lui jette les bras autour du cou ; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues.
Voilà Thomme sensible et médiocre. Sedaine, froid, immobile, me regarde et
Manuscrit de Naigeon.
Qu'est-ce donc qu*un grand comédien f Un grand persifleur tragique ou comique^ à qui le poète a dicté son discour.s.
Sedaine donne le ^ Philosophe sans le savoir. Je m'intéressois plus^ vivementqu€ lui peut-être au succès de sa pièce. La jalousie de talens est un vice qui m'est étranger. J'en ai assez d'autres sans celuilà ; j'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendoit de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime'. Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première^, à la seconde représentation, et j'en suis aflligé. A la troisième ^ il va aux nues, et j'en suis transporté de joye. Le lendemain malin je me jette dans un fiacre ®. Je cours après Sedaine. C*étoit en hy ver. Il faisoit le froid le plus rigoureux. Je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du fauxbourg St-Antoine. Je m'y fais conduire. Je l'aborde. Je jette mes bras autour de son cou. La voix me manque et les larmes me coulent le long des joues.
Voilà l'homme sensible et médiocre.
Sedaine, immobile et froid \ me regarde
Var.
* Sedaine donne son Philosophe sans le savoir.
-^ Je m'intéressois vivement au succès de sa
pièce.
3 J'atteste tous mes confrères, si lorsqu'ils m'ont consulté sur les ouvrages, je n'ai pas fait de mon mieux pour répondre à leur estime.
♦ Chancelle à la première représentation.
'^ A la seconde, il va aux nues.
6 Je me jette dans une voiture.
7 Sedaine froid, immobile, me regarde et dit.
Texte de la Correspondance de Grimm, Manuscrit de Naigeon,
me dit : Ah ! Monsieur Diderot^ que vous et me dit : i4 A I Monsieur Diderot, que vous êtes beau ! voilà Tobservateur et rhorome êtes beau I Voilà l'observateur et Thomme ^e génie. de génie.
Ce fait je le racootois un jour à table, chez un homme que ses talens supérieurs destiooient à occuper la place la plus importante de l'état, chez M. Necker ; il y avoit un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel, que j aime et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironiquement : Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique, et que Sedaine garde son sens froid à la vue d*un ami qui fond en larmes*, c'est Voltaire qui estrhomme médiocre, et Sedaine l'homme de génie.
Cette apostrophe* me déconcerte et me réduit au silence, parce que l'homme sensible comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd la tôte et ne se retrouve qu'au bas de Tescalier. Un autre, froid et maître de lui-même ^, auroit répondu à Marmontel : Votre réflexion seroit mieux dans une autre boa> che que la vôtre, parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine, et que vous faites aussi de fort belles choses ^ et que courant la même carrière que lui, vous
Var.
* Tout le passage depuis « à table • jusqu'à H fond en larmes » a été substitué à cette première rédaction, lisible sous les ratures : a au milieu d'une assemblée de gens de lettres. Marmontel me dit ironiquement : Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'un ami qui fond en larmes... ».
2 Cette riposte me déconcerte.
3 Froid et maître de soi.
^ Et que vous faites de fort belles choses.
Tejrte de la Correspondance de GiHmm.
Manuscrit de Naigeon.
pouviez laisser à votre voisin le soin d*aprélier impartialement son mérite ', mais sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire, ni Voltaire à Sedaine, pourriez me dire ^ ce qui seroit sorti de la léte de Tauleur du Philosophe sans le savoir ^, du Déserteur et de Paris sauvé, si au lieu de passer 35 ans de sa vie à gâcher le plâtre et à couper la pierre, il eût employé tout ce tems^ comme Voltaire, vous et moi*, à lire et à méditer Homère, Virgile, le Tasse, Cicéron, Démosthène et Tacite * ?
Nous ne saurons jamais ^ voir comme lui, et il auroit appris à dire comme nous^. Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare, ce Shakespeare que je ne comparerai nia l'Apollon duBelveder,ni au Gladiateur, ni à TAntinotts, ni à l'Hercule de Glycon, mais bien au St-Christophe de notre Dame, colosse informe, grossièrement sculpté, mais entre les jambes duquel nous passerions tous, sans que notre front touchât à ses parties honteuses^.
Mais un autre trait où je vous montrerai un personnage ^^ dans un moment rendu
Var.
* Le soin d'aprétier son mérite.
2 Pourriez-vous m'apprendre ce qui seroit sorti.
' L'auteur du Philosophe sans le savoir, de la délivrance de Paris et du Déserteur.
* 35 ans de sa vie à couper de la pierre et à gâcher du plâtre, il eût employé le même tems.
s Comme Voltaire et vous.
8 Le Tasse, Démosthène, Cicéron et Tacite.
"^ Vous ne saurez jamais voir comme lui.
^ Appris à dire comme vous,
* Tout le passage depuis « Je le regarde »
jusqu'à « parties honteuses » est une addition marginale.
*o Mais un autre trait où un même person-
Texte de la Correspondance de Grimm.
Manuscrit de Naigeon.
plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant, sublime par le sens froid qui succéda à la sensibilité étouffée, le voici. Un littérateur dont je tairai le nom^ étoit tombé dans Textréme indigence. Il avoit un frère ^ théologal et riche. Je demandai à rindigenl pourquoi son père ne le secouroit pas. C'est, me répondit-il, que j'ai de grands torts avec lui. J*obtins de celui-ci' la permission d'aller voir M. le théologal. J'y vais. On m'annonce. J'entre^.
Je dis au théologal que je venois lui parler de son frère. Il me prend brusquement par la main, me fait asseoir, et m'observe qu'il est d'un homme sensé de connoltre celui dont iP se charge de plaider la cause; puism'apostrophant avec force :
Connoissez-vous mon frère ?... Je le crois... Etes- vous instruit de ses procédés à mon égard *?... Je le crois... Vous le croyez? Vous savez donc... Et puis voilà mon théologal qui me débite avec une rapidité et une véhémence surprenante' une suite ^ d'actions plus atroces, plus révol-
Var.
nage vous montrera dans un môme moment la sensibilité plate et sote, et dans le moment suivant la sensibilité étouffée et le sens froid sublime, le voici.
* Un littérateur appelé Rivière.
2 Un frère du môme nom, théologal de Notre- Dame, et riche.
3 Son frère riche ne le secouroit pas. C'est que j'ai, etc. Après avoir entendu V histoire de CCS torts f j'obtins de mon homme.
*iy vais. J'entre. On m'annonce. Je dis au théologal.
^ Celui dont on se charge de plaider la cause.
^vDe ses procédés arec moi.
'' Une rapidité et une véhémenee incroyables.
«Une suite effrayante d'actions plus atroces les unes que les autres.
Tejte (te la Cort^espondance de Grimm,
Manuscrit de Naiffeon,
tantes les ânes qae les autres. Ma tête s'embarrasse : je me sens accablé : je perds le courage de défendre un aussi abominable monstre que celui qu'on me dépeignoit * ; heureusement mon théologal, un peu prolixe dans sa philippique ^, me laissa le lems de me remettre. Peu à peu Thomme sensible se retira, et fit place àThomme éloquent. Car j'oserai dire que je le fus dans cette occasion ^.
M',dis-je froidement au théologal*, votre frère a fait pis, et je vous loue de me celer le plus criant de ses forfaits \ — Je ne cèle rien. — Vous auriez pu ajouter à tout ce que vous m'avez dit qu'une nuit, comme vous sortiez de chez vous pour aller à matines, il vous avoit saisi ^ à la gorge, et que tenant un couteau qu'il tenoit caché sous son habit % il avoitété sur le point de vous renfoncer dans le sein *. — Il en est bien capable ; mais si je ne l'en ai pas accusé, c'est que cela n'est pas vrai ; et moi me levant subitement et attachant sur lui un regard ferme et sévère, je m'écriai d'une voix tonnante, avec toute la véhémence ^ et l'emphase de l'indignation : Et quand cela seroit vrai, est-ce qu'il ne faudroit
Var.
* Que celui qu'on me peignoit.
2 Mon Théologal, prolixe dans son plaidoyer.
3 Car j'ose dire que je le fus.
*M., dis-je à l'abbé Rivière.
^ Et vous me dissimulez le plus criant de ses forfaits; vous pouvez ajouter qu'une nuit.
*^ll vous avoit pris à la gorge.
7 Caché sous sa veste.
* Dans le sein. Aussitôt Vabbéme répond : je ne Ten ai pas accusé ; c'est que cela n'est pas vrai.
^ Ferme et sévère, je lui dis avec toute la véhémence.
Texte de la Correspondance de Gnmm. Manuscrit de Saigeon.
paseocore doooer* du paio à voire frère...
Le théologal écrasé, terrassé, confondu, reste muet, se promène, revient à moi, et m'accorde une pension annuelle pour son frère *.
Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami,ou votre maîtresse que vous composerez un poème sur sa mort ? Non.
Malheur à celui qui jouit alors de son talent. C'est lorsque la grande douleur est passée ' ; quand lextréme sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que ràmeestcaIme,qu*on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d*aprétier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à Timagination, Tune pour retracer, Tautre pour exagérer* la douceur d'untemspassé,qu'on se possède, et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, maison ne pleure pas, lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux ou si les larmes coulent, la plume tombe des mains, on se livre à son sentiment et Ton cesse de composer '.
Mais il en est des plaisirs violens ainsi que des peines^ profondes; ils sont muets. Un ami tendre et sensible revoit son ami
Var.
* Quand celaseroit waii, Monsieur, il faudroit encore donner.
'2 Le théologal écrasé sous cette réponse, se taitf se promène en silence et m'accorde.
3 C'est quand la grande douleur est tombée.
* L'une pour retracer, l'autre pour surfaire la douceur.
5 Tout le passage depuis « On dit qu'on pleure, » jusqu'à « de composer » forme une addition marginale.
* Ainsi que des douleurs profondes.
T€j:te de la Correspondance de GiHmm,
Manuscrit de Naigeon.
qa'il avoit perdu par une longue absence.
Celui-ci reparoit dans un moment inattendu * , et aussitôt le cœur du premier se trouble ; il court, il embrasse, il veut parler ; il ne sauroil^ il ne sait ce qu'il dit ; il n'entend rien de ce qu'on lui répond. S'il pouvoit s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, combien^ il souffriroit. Jugez, parla vérité de cette peinture, delà fausseté ^ de ces entrevues théâtrales où deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vousdirois-je pas de ces insipides etéloquentes disputes à quimourra^, ou plutôt à qui ne mourra pas ; si ce texte, sur lequel je ne finirois point, ne nous éloignoit de notre sujet ^? C'en est assez pour les gens d'un goût grand et vrai ; ce que j'ajouterois n*apprendroit rien aux autres. Mais *^ qui est-ce qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre' ? Le comédien, sans doute, et quel comédien !
Il est mille circonstances pour une où la sensibilité est aussi nuisible dans la société que sur la scène. Voilà deux amans, ils ont l'un et l'autre une déclaration à faire. Quel est celui qui s'en tirera le mieux ? Ce n'est pas moi, je m'en souviens. Je n*approchois de l'objet aimé qu'en tremblant : le cœur me battoit :
Var.
* Longue absence. Cet ami se montre dans un instant inattendu.
2 N'est pas partagé, il souffriroit.
3 Par la vérité de cette peinture, combien sont fausses ces...
* Que ne vous dirois-je pas de ces disputes à qui mourra.
s Ne nous éloignoit jjos de notre sujet.
^ Entre les mots « notre sujet » et « qui estce qui » la phrase « c'en est assez », jusqu'à « mais», forme une addition marginale.
7 Si communes sur la scène ?
Texte de la Correspondance de Grimm»
L'homme sensible obéit à l'impulsion
Manuscrit Ce Xaigeon,
mes idéej se brouilloient ; ma voix s'embarrassoit, j'eslropîois tout ce que je disois ; je répondois non quand il falloit répondre oui ; je commettois mille gaucheries, des maladresses sans fin ; j*étois ridicule de la tète aux pies ; je m'en aperce vois ; je n'en devenois que plus maladroit et plus ridicule. Tandis que sous mes yeux un rival, qui plaisant et léger, se possédoit, jouissant de lui-môme, n'échappant aucune occasion * de louer et de louer finement, amusoit, plaisoit, étoit heureux ; il sollicitoit une main qu^on lui abandonnoit ; il 8*en saisissoit quelquefois sans Tavoir sollicitée ^ : il la baisoit, il la baisoit encore ^ ; et moi, retiré dans un coin, détournant mes regards d'un spectacle qui m'irritoit, étouffant mes soupirs, faisant craquer mes doigis à force de serrer les points^, accablé de mélancolie, couvert d'une sueur froide, je ne pouvois ni montrer ni celer mon chagrin. On a dit que l'amour qui ôtoit l'esprit à ceux qui en avoient, en donnoit à ceux qui n'en avoient point ; c'esl-à-dire, en autre françois, qu'il rendoit les uns sensibles et sols et les autres froids et entreprenans ^.
L'homme sensible obéit aux impulsions^
Var.
* Se possédoit, jouissoit... n'échappoit aucune occasion.
2 II s'en emparait quelquefois sans Tavoir sollicitée.
3 II la baisoit, et moi, retiré... — « Il la baisoit encore » est ajouté au-dessus du texte.
♦Faisant craquer mes doigts, abimé de mélancolie. — Les mots « à force de serrer les points • (sic) sont ajoutés au-dessus du texte.
'^ Les uns sensibles et sots, les autres froids et entreprenans,
^ Gb^U à rimpulsion de la nature.
Texte de la Correspondance de Grimm.
de la nalure, et ne rend précisément que ce que son propre cœur lui fournit ;
le comédien observe, se saisit des phénomènes, que le premier lui présente, et découvre encore d'étude et de réflexion tout ce qu'il peut y ajouter pour le plus grand effet.
A la première représentation d'Inès de Castro, on amène les enfants, et le parterre se met à rire. La Duclos, qui faisait Inès, indignée, s'écrie : Ris doncy sot parierre^ au plus bel endroit de la pièce. Le parterre Tentendit, se contint; Tactrice reprit son rôle et ses larmes, et celles du spectatear coulèrent. Quoi donc ! Est-ce qu'on passe ainsi rapidement d'un sentiment profond à un autre sentiment profond, de rindignation à la douleur? Je ne le conçois pas, son indignation était réelle et sa douleur simulée.
Quinault-Dufresne joue le rôle de Sévère dans Polyeucte. 11 était envoyé par l'empereur Décius pour persécuter les chrétiens ; il confie à son ami ses sentiments secrets sur cette secte calomniée. Cette
Manuscint de Naigeon.
de la nature et ne rend précisément que le cri de son cœur. Au moment où il tempère^ ou force ce cri, ce n'est plus lui ; c'est un comédien qui joue ^.
Le grand comédien observe les phénomènes, l'homme sensible lui sert de modèle, il le médite et trouve de réflexion ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux ^. Et puis des faits encore après des raisons.
A la première représentation d'Inès de Castro, à Tendroit où les enfans paroissent, le parterre se mit à rire. La Duclos qui faisoit Inès,indignée, dit au parterre:
Ris donc, sot parterre^ au plus bel endroit de la pièce. Le parterre l'entendit, se contint, l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc ? Est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à Tindigation, de rindignation à la douleur ? je ne le conçois pas. Mais ce que je conçois très bien, c'est que * l'indignation de la Duclos étoit réelle et sa douleur simulée.
Quinault du Fresne joue le rôle de Sévère dans Poliencte. Il étoit envoyé par l'empereur Décius, pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentimens secrets à son ami ^ sur cette secte calomniée ; le
Var.
* Au moment où il affoiblit ou force ce cri.
2 C'est un hippocrite (sic) qui joue.
3 Les phénomènes, dont l'homme sensible lui fournit des modèles, et découvre de réflexion ce qu'il peut y ajouter pour le mieux.
*Je ne le conçois pas. L'indignation de la Duclos... — Les mots t mais ce que je conçois très-bien, c'est que » sont ajoutés au-dessus du texte.
^ Il confie à son ami ses sentimens secrets.
Texte de la Correspondance de Grimm.
confidence, qui pouvait lui coûter la vie, ne pouvait se faire à voix trop basse ; le parterre lui crie : Plus haut 1 Il répond subitement au parterre : Et vous^ Messieurs^ plus bas I Est-ce que, s'il eût été vraiment Sévère, il eût été si prestement Dufresne? Non, vous dis-je, il n'y a que Thomme qui se possède, comme sans doute il se possédait, Tacteur rare, le comédien par excellence, qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Manuscrit de Naigeon.
sens commun exigeoit que cette confidence qui pouvoit lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, sa liberté, et peut-être la vie, se fît à voix basse ^. Le parterre lui crie : Plus haut ! il réplique au parterre : Et vous^ Messieurs^ plus bas!
Est-ce que s'il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinaut ?
Non, vous dis-je, non. 11 n'y a que Thomme qui se possède comme sans doute il se possédoit, Facteur rare, le comédien par excellence qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Le Kain Ninias descend dans le tombeau de son père, il y égorge sa mère :
il en sort les mains sanglantes, il esl rempli d'horreur ; ses membres tressaillent ^y ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser sur sa tête; vous sentez frissonner les vôtres ; la terreur vous saisit ; vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant Le Kain Ninias pousse du pié vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de l'oreille d'une actrice. Et cet acteur là sent? Cela ne se peut. Direz-vous qu'il est mauvais acteur ? Je n'en crois rien. Qu'est-ce donc que Le Kain Ninias?C'est^ un homme froid qui ne sent rien, mais qui simule supérieurement la sensibilité, il a beau s'écrier' :
Où suis-je ? Je lui répons : Où lu es ? Tu
Var.
* Qui pouvoit lui coûter sa dignité, la faveur du prince, la liberté et la vie, se fît à voix frè.ç-basse.
2 Ses membres tremblent ; ses yeux sont égarés.
3 Qu'est-ce donc que Le Kain Ninias ? Un homme froid.
* La sensibilité, e^/orsgw't7s'ecne: où suis-je?
Texte de la Correspondance de Grimm.
Un acleur s*est pris de passion pour une actrice ; une représeatation les met en scène dans un moment de jalousie.
La scène y gagnera, si Tacleur est un homme médiocre ; elle ^ perdra, s'il esl un grand homme : il sera lui, et il ne sera plus le modèle idéal et sublime qu*il s'était fait d'un jaloux. La preuve qu'ils se rabaissent Tun et l'autre à la vie commune, c*est que s'ils gardaient leurs échasses, ils se riraient au nez tous les deux.
Je dis plus, un excellent mo^ en pour jouer petitement, mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, vous ôles un misanthrope, vous jouerez un tartuffe, vous jouerez un misanthrope, et vous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poète a fait : car il a fait, lui, le Tartuffe, le Misanthrope ; et vous, vous
Manuscrit de Naigeon.
le sais bien. Tu es sur des planches, et tu pousses du pié une pendeloque vers la coulisse.
Un acteur est pris de passion pour une actrice. Une pièce les met par hazard en scène dans un moment de jalousie : la scène y gagnera, si l'acteur est médiocre.
Elleyperdra,s'il est grand comédien. Alors ce grand comédien devient lui ; et n'est plus le modèle idéal et sublime qu'il s'étoit fait d'un jaloux ^ Une preuve qu'alors Tac leur et Tactrice se rabaissent Tun et Tau- Ire à la vie commune, c'est que s'ils gardoient leurs échasses, ils se riroient au nez. La jalousie ampoulée et tragique ne leur sembleroit souven t * qu'une parade de la leur. — Cependant il y aura des vérités de nature. — Comme il y en a dans la statue du sculpteur qui a rendu fidellement un mauvais modèle. On admire ces vérités, mais on trouve le tout pauvre et méprisable '.
Je dis plus. Un moyen surde jouerpetitement,mesquinemenl,c'est d'avoir àjouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, un avare, un misanthrope. Vous jouerez un tartuffe, un avare,un misanthrope et vous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poète a fait ; car il a fait lui le Tartuffe, TAvare et le Misanthrope. — Quelle différence mettez-vous donc entre
Var.
il ne Vignorepas.il sait qu'il est sur des planches, et quil pousse du pié une pendeloque vers une coulisse.
* Le modèle idéal et sublime qu'il s'étoit fait.
-^Ne leur sembleroit qu'une parade. — Le mot souvent a été ajouté au-dessus du texte.
s Tout le passage depuis «Cependant il y aura » jusqu'à « méprisable » forme une addition marginale.
PAIUDOXE.
Texte de la Correspondance de Grimm.
D'tHes qu'un individu, et communément fort au-dessous du modèle de la poésie.
Manuscrit de Xaiffeon.
un tartuffe, et le Tartuffe * ? — Le commis Billard est un Tartuffe ; mais il n'est pas le Tartuffe^. Le financier Toinard étoit un avare, mais il n'étoit pas TAvare : TAvare et le Tartuffe ont été faits d'après tous les Toinards et lous les Grizels du monde. Ce sont leurs traits les plus généraux et les plus marqués, et ce n*est le portrait exact d'aucun. Aussi personne ne s'y reconnoit-il.
Les comédies de verve et même de caractères sont exagérées. La plaisanterie de société est une mousse légère qui s'évaporeroit sur la scène ; la plaisanterie de théâtre est une arme tranchante qui blesseroit dans la société. On n*a pas pour des êtres imaginaires le ménagement qu'on doit à des êtres réels.
La satyre est d'un tartuffe, et la comédie est du Tartuffe. La satyre poursuit un vicieux : s'il n'y avoit eu qu'une ou deux précieuses ridicules, on en auroit pu faire une satyre, mais non pas une comédie ^
Allez-vous en chez La Grenée ; demandez lui la peinture ; et il croira avoir satisfait à votre demande lorsqu'il aura
Var.
» Entre un Tartuffe et le Tartuffe. —L'abbé Grizel est un Tartuffe.— Les mots «Le commis Billard est un Tartuffe » ont été ajoutés audessus du texte.
2 Mais il n'est pas le Tartuffe ; le Tartuffe a été fait d'après tous les Grizels. — Les mots « Le Tartuffe a été fait » ont été raturés et remplacés, en marge, par le texte « Le Financier Toinard )>,etc .jusqu'à « tous les Toinards et tous. . . »
3 Le passage « La satyre poursuit un vicieux» jusqu'à « non pas une comédie » a été ajouté après coup, et forme, en partie, une addition marginale.
ol
Texte de la Correspondance de Grhnm.
Manuscrit de Naigeon,
placé sur sa toile * uoe femme devant un chevalet, la palette passée dans le pouce, et le * pinceau à la main. Demandez lui la Philosophie, et il croira Tavoir faite, lorsque devant un bureau^ la nuit, à la lueur d'une lampe, il aura appuyé sur le coude une femme en négligé, échevelée et pensive, qui lit ou qui médite ^.Demandezlui la Poésie, et il peindra * la même femme dont il ceindra la tête d'un laurier, et à la main de laquelle il placera un rouleau'^; la musique, ce sera encore la même femme S avec une lyre, au lieu du^ rouleau. Demandez lui la Beauté ; demandez même cette figure à un plus habile que lui; ou je me trompe fort, ou ce dernier se persuadera que vous n'exigez de son art que la figure d'une belle femme ^ Votre acteur et ce peintre tombent tous deux dans un ^ même défaut; et je leur dirai: votre tableau, votre jeu ne sont que des portraits d'individus fort au dessous de l'idée générale que le poète a Iracée, et du mo-
Var.
* Lorsqu'il aura placé une femme devant un chevalet. — Les « mots sur la toile » ont été ajoutés au-dessus du texte.
2 Et un pinceau à la main.
3 Sur le coude une femme pensive qui lit ou qui médite. — Au-dessus du mot pensive raturé, on a écrit « en négligé, échevelée et pensive. »
* Demandez lui la poésie et il vous représentera une femme, la tête ceinte d'un laurier, un rouleau à la main.
' La tête ceinte d'un laurier, un rouleau à la main.
* La musique, ce sera la même femme.
' Au lieu d'un rouleau.
^ Ou ce dernier même croira que vous n'exigez que la figure de belle femme.
•^ Votre acteur et le peintre tombent tous deux dans le même défaut.
Texte de la Correspondance de Grlmm.
Manuscrit de Naigeon,
dèleiHéaldoni je me promeltois la copie*.
Votre ^ voisîne est belle, très belle. D accord ; mais ce n'est pas la Beauté '. Il y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle, que de votre modèle à ridéal...Mais ce modèle idéal ne seroit-il pas une chimère? — Non. — Mais pu'squ'il est idéal, il n'existe pas ; or il n'y a rien dans Tentendement qui n'ait été dans la sensation. — Il est vrai : mais prenons un art à son origine, la sculpture par exemple ; elle copia le premier modèle qui se présenta; elle vit ensuite qu'il y avoit des modèles moins imparfaits, qu'elle préféra ; elle corrigea les défauts grossiers de ceux-ci^puis les défauts moins grossiers, jusqu'à ce que par une longue suite de travaux, elle atteignit une figure qui n'étoit plus dans la nature. — Et pourquoi ? — C'est qu'il est impossible que ledéveloppementd'une machine aussi compliquée qu'un corps animal, soit régulier. Allez aux Tuilleries ou aux Champs Eliséesiin beau jour de fêle ; considérez toutes les femmes qui rempliront les allées, et vous n'en trouverez pas une seulequi ait les deux coins de la bouche parfaitement semblables. La Danaée du Titien est un portrait, TAmourplacé au pied de sa couche
Var.
* Du modèle idéal dont je vous demandais la copie.
*^ Ma voisine est belle.
3 Après les mots « la Beauté » le manuscril continuoit ainsi : « Mais Quinaut ». Naigeon a raturé ces deux mots, et, ajournant le développement dont ils sont le début, il a inséré ici toute une autre amplification qui va depuis : « 11 y a aussi loin >>,elc.,jusqu'à « des questions assez oiseuses.» Cette amplification, écrite en petit texte, n'a pu se loger toute entière dans la page 24 du manuscrit; elle remplit une partie de la marge de la page 25.
Texte de la Coirespondaiice de Gnmm.
Mais QuÎDault-Dufresne , orgueilleux par caractère, jouail merveilleusemeot l'orgueilleux. — Et qui est-ce qui vous a dit qu'il se jouait lui-même ?
Et, dans cette supposition même, qui est-ce qui tous a dit que la nature ne Tavait pas fait tout proche du modèle idéal ?
Mais Quinault-Dufresûe n'était pas
Manuscril de Naigeon.
est idéal. Dans un tableau de Raphaël qui a passé de la galerie de M. de 1 hiers dan»
celle de Catherine seconde, le St-Josepb est une na ture commune, la Vierge esfe une femm e réelle, Tenfant Jésus est idéal.
Mais si vous en voulez sçavoir davantagesur ces principes spéculatifs de Tart, jevous communiquerai mes Salions. — J'en ai entendu parler avec éloge par unhomme d*un goût fin et d'un esprit délié.
— M. Suard.
— Et par une femme qui possède tout ce que la pureté d'une àme angélique ajoute à la finesse du goût. — Madame Necker. — Mais rentrons dans notre sujet.
— J'y consens, quoique j'aime mieux louer la vertu que de discuter des questions assez oiseuses. Quinaut Dufresne glorieux de caractère jouoit merveilleusement le Glorieux. — Il est vrai. Mais d'où savezvous qu'il se jouât lui-même ^ ? Ou pourquoi la nature n'en auroil-elle pas fait un glorieux très aproché de la limite qui sépare le beau [réel du beau idéal, limite sur laquelle se jouent les différentes écoles ^ ?^
— Je ne vous entends pas. — Je suis plus clair dans mes {^allons, où je vous conseille de lire le morceau sur la Beauté en général. En attendant, dites moi, Quinaut
* Mais qui est ce qui vous a dit qu'il sejouait lui-même.
* Ou pourquoi nature n'en auroit-elle pas fait un glorieux tiès aproché du modèle idéal? Mais Quinaut dufresne n'étoitpas Orosmane : qui est ce qui Ta remplacé, etc. — Les mots entre « aproché » et « qui Ta remplacé » sont raturés ; l'expression « du modèle idéal » a été remplacée par c de la limite », etc. jusqu'au mot « écoles ». Tout le reste du développement jusqu'à c qui Ta remplacé » forme une addition marginale.
Texte de la Correspondance de Grimm,
Orosmane, et qui est-ce qui le remplace ou le remplacera jamais dans ce rôle ? 11 n'était pas rhomme du Préjugé à la Mode^ et avec quelle perfection ne le jouait-il pas ?
Un des hommes les plus droits, les plus francs, les plus honnêtes qui aient exercé la profession difficile de comédien, Montménil, jouait, avec le même succès, Arisle dans la Pupille, Tartuffe, l'Avocat Patelin, Mascarille dans les Fourberies de Sca' pin;
je Tai vu, et à mon grand étonnement, il avait le masque de ces rôles. Ce n'était pas naturellement, caria nature ne
Manuscrit de Saigeon,
Dufresne est-il Orosmane ? Non. Cependant qui est ce qui Ta remplacé et le remplacera dans ce rôle? Etoit-il Thomme du Préjugé à la mode ? Non. Cependant avec quelle vérité ne le jouoit-il pas' ?
A vous entendre le grand comédien est tout et n'est rien. — Et peut-être est-ce parce qu'il n'est rien qu'il est tout par excellence, sa forme particulière ne con« trariant jamais les formes étrangères qu'il doit prendre.
Entre tous ceux qui ont exercé l'utile et belle profession de comédiens, ou de prédicateurs laïcs, un deshommes les plus honnêtes, un des hommesquienàvoientleplus la physionomie, le ton, et le maintien, le frère du Diable boiteux, de Gil Blas, du bachelier de Salamanque, Montménil. — Le fils de Le Sage, père commun^ de toute cette plaisante famille, faisoit avec un égal succès Ariste dans la Pupille, Tartuffe dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies deScapin, l'avocat ou M. Guilla ume ' dans la Farce de Pathelin. — Je l'ai vu. — Et à votre* grand étonnement, il avoit le masque de ces différens visages.
Var.
* Après « ne le jouoil-il pas ? » l'auteur du manuscrit continuait ainsi : « Un des hommes les plus honnêtes et qui en avoit le plus le ton et le visage entre tous ceux qui ont exercé la profession de comédien^ le frère du diable boiteux, etc. » Le texte a été raturé jusqu'à « le frère » et il a été remplacé, en marge, par le développement qui commence ainsi : « à vous entendre » jusqu'au mot « maintien » inclusivement.
■^ Père commun de tous ces enfants, faisoit.
3 L'avocat dans la farce de Pathelin. — Les mots « ou M. Guillaume » ont été ajoutés audessus du texte.
* Je l'ai vu, et à mon grand étonnement.
exle de la Correspondance de Grimm.
lavail doûDé qu*UD, le sîeD : il tenait les autres de Tart ? Est-ce qu'il y a ensibililé artificielle ?
Pour un endroit où le poète a senti plus fortement que Tacteur, il y eu a cent où Tacleur sent plus fortement que le poêle; et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant jouer la Clairon dans une de ses
Manuscrit de Naigeon,
Ce n'étoit pas naturellement, car Nature neluiavoit donné que le sien. Il tenoit tous les autres de l'art.
Est-ce qu'il y a une sensibilité artificielle ? Mais soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous les rôles. Quelle est donc la qualité * acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans TAvare, le Joueur, le Flatteur, le Grondeur, le Médecin malgré lui^, l'être le moinssensibleel le plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois gentilhomme, le Malade, et le Cocu imaginaire ^ ; dans Néron, Mithridate, \lrée, Phocas, Sertorius et tant d'autres caractères tragiques ou * comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à l'esprit du rôle ? La facilité de connoîlre el de copier toutes natures. Croyez-moi, ne multiplions pas les causes, lorsqu'une suffit à tous les phénomènes °.
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien ; tantôt, et plus souvent peut-être, le comédien a conçu plus fortement que le poète : et rien n'est plus dans la nature que cette exclamation de Voltaire entendant^ la Clairon dans une de ses
Var.
— Votre a remplacé mon^ et le correcteur a séparé le mot « vu » du mot « et » par un trait indiquant le changement d'interlocuteur.
— Ilavoitle masque de tous ces personnaifcs.
* La qualité naturelle ou acquise.
2 Le Médecin malgré lui,leBourgeoisgentilhomme. — Les mots « VtHre le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait imaginé « ont été ajoutés au-dessus du texte.
3 Le Bourgeois gentilhomme, le Cocu, le Malade imaginaire.
* Tragiques et comiques.
' Ne multiplions pas les causes, quand une suftlt à tous les effets,
* Entendant jouer la Clairon dans une de ses pièces.
Texte de la Correspondance de Grimm,
pièces : Est-ce bien moi qui ai fait cela ?
D'où cela venait-il ? Est-ce que M"« ClairOD en sait plus que M. de Voltaire ? Sans doute ; son modèle idéal, en déclamant, était bien au delà du modèle idéal que le poète s'était fait en écrivant : mais ce modèle idéal n'était pas elle. Que faisaitelle donc ? Elle copiait de génie ; elle imitait le mouvement^ les actions, les gestes, toute la nature d'un être fort au-dessus d'elle ; elle jouait, et jouait sublimement.
Manuscrit de Naiyeon,
pièces : Est-ce bien moi qui ai fait cela? Est-ce que la Clairon en sait plus que Voltaire ? Dans ce moment, du moins, son modèle idéal en déclamant, étoitbien au delà du modèle idéal qu« le poêle s'étoit fait en écrivant. Mais ce modèle idéal n'étoit pas elle. Quel éloit donc son talent ? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie. EUeimitoit le mouvement, les actions, les gestes, toute rexpression d'un être fort au dessus d'elle. Elle avoit trouvé ce qu'Eschine, récitant une oraison de Démosthène, ne put jamais rendre, le mugissement de la bête.
Il disoit à ses disciples : Si cela vous affecte si fort, qu*auroit-ce donc été, si audivissetis bestiam mugientem ? Le poète avoit engendré Fanimal terrible ; la Clairon le faisoit mugir.
Ce seroit un singulier abus des mots que d'appeler sensibilité cette facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, celle disposition * compagne de la foiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, delà vivacité de l'imagiuatibn, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai^, du bon et du
Var.
* La sensibilité est ce semble, cette disposition. — Les mots « selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme » ont été ajoutés au-dessus du texte.
^ Du vrai, du bon et du beau, et à être fou.
Texte de la Correspondance de Grimm.
Manuscrit de Naigeon.
beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles^ et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions, les éloges et les blâmes outrés*.
Poètes, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible ? renfermez vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine. Elle se sauveroit des boucheries de Shakespear ; ces âmes foibles sont incapables de supr porter des secousses violentes. Gardezvous bien de leur présenter des images trop fortes, montrez leur si vous voulez
Le fils tout dégoûtant du meurtre de son père Et sa tête à la main demandant son salaire ;
mais n'allez pas au delà. Si vous osiez leur dire avec Homère : « Où vas-tu, malheu- « reux, tu ne sais donc pas que c'est à moi <( que le ciel envoyé les enfans des pères <c infortunés ; tu ne recevras point lesder- « niers embrassemens de ta mère ^ ; déjà « je te vois étendu sur la terre ; déjà je « vois les oiseaux de proye rassemblés « autour de ton cadavre, l'arracher les a yeux de la tète, en bâtant les ailes de " i^y^ > » toutes nos femmes s'écrieroienl en détournant la tête : « ah ! Thorreur ! > Ce seroit bien pis, si ce discours prononcé par un grand comédien, étoit encore fortifié de sa véritable déclamation.
Var.
— Au dessus du mot et raturé, le correcteur a écrit les mots, t à être injuste ».
* En môme proportion les injustices en tout genre, les éloges elles blâmes outrés. — Au-dessus du mot injustices raturé, le correcteur a écrit « bonnes et mauvaises actions >k
2 Les derniers embrassemens de ton père et de ta. mère.
Teaie de la Correspondance de Grimm.
Manuscrit de Naigeon.
Je te prends à témoin, Roscius anglois, célèbre Garrick, toi qui du consentement unanime de toutes les nations subsistantes passepour lepremiercomédien qu'elles ayent connu ; prodige de la nature qui mérite autant à toi seul, que pour te voir et t'entendre,on visite ta contrée, que les chef-d'œuvres de l'art qui couvrent de voyageurs les routes de l'Italie ; rends hommage à la vérité ; ne m'as tu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action seroit foible si, quelle que fut la passion, ou le caractère que tu avois à rendre, tu ne sçavois t'élever par la pensée à quelque fantôme homérique auquel tu cherchois à t'identifîer. Lorsque je Tobjeclai que ce n'étoit donc pas d'après toi que tu jouois, confesse ta réponse ; ne m'avouas-tu pas que tu t'en gardois bien, et que tu ne paroissois si grand sur lascène, que parce que tu y exposois toujours un être d'imagination qui n'étoit pas toi ?
L'âme d'un grand comédien a été paitrie de Télément subtil dont notre philosophe remplibsoit le vuide, qui n'est ni chaud, ni froid, ni pesant, ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée, et qui, également susceptible de toutes, n'en conserve aucune.
Un grand comédien n'est ni un pianoforte, ni une harpe, ni un violoncelle, ni un clavecin, ni un violon ; il n'a point d'accord qui lui soit propre; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J'ai une haute idée du talent d'un grand comédien. Cet homme est rare, aussi rare, peut-être plus que le grand poète.
Celui qui dans la société se propose et
PxVRADOXE SUR LE COxMÉDIEN
Texie de la Correspondance de Grimm.
Manuscril de Naigeon.
a le malheureux talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui appartienne, qui le distingue, qui transporte de Joye les unSy et qui fatigue les autres. Il parle toujours et toujours bien. C'est un adula* teur de profession. C'est un grand courtisan, c'est un grand comédien.
Un grand courtisan, accoutumé depuis qu'il respire au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes sous la ficelle qui est entre les mains de son maître.
Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.
Un courtisan, un comédien qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu'elle fût, ne sont que deux mauvais pantins.
Mon dessin n'est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime, je parle de celle de comédien. Je serois désolé que mes observations més-interprétées, devinssent une marque de mépris pourdes hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, pour les fléaux les plus redoutables des ridicules et des vices, pour les prédicateurs les plus éloquens de rhonnélelé et des vertus, pour la verge dont l'homme de génie se sert et châtie tous les méchans et tous les faux. Mais tournez les veux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni grands défauts ni grandes qualités, que les plaisans de profession communément sont des hommes frivoles, et que ceux qui tels que le comte d'Albaret, Touzai, l'abbé de Canaye et quelques autres, n'ont point de caractère, excellent aies jouer tous.
Texte de la CoiTespondance de Grimm,
Mannscnt de Naigeon,
Un comédieQ nVt-il pas un père, une mère, une femme, des enfants, des frères, des sœurs, des connoissances, des amis, une maîtresse? S il étoil doué de cette exquise sensibilité qu^on regarde comme la qualité principale de son état, poursuÎTi comme nous et atteint d'une infinité de peines qui se succèdent, et qui tantôt fié* trissent, tantôt déchirent nos âmes, combien lui resteroit-il de jours à donner à notre amusement ? Très peu. Le gentilhomme de la chambre interposeroil inulilementson autorité souveraine. Lecomédien seroit souvent dans le cas de lui répondre : Monseigneur, je ne saurois rire aujourd'hui, ou, c'est d'autre chose que des soucis d'Agamemnon que je veux pleurer. Cependant on ne s'aperçoit pas que les chagrins de la vie aussi fréquens pour eux que pour nous, elbeaucoup plus contraires au libre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde^ lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids, fastueux, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux, d'un esprit assez rassis au spectacle d'un événement fâcheux, ou au récit d'une avanture pathétique, isolés, vagabonds, peu de mœurs, point d'amis, presqu aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les nôtres. Celte sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font-ils donc ?Lalaissent-ils sur les planches quand ils en descendent, pour la reprendre quand ils y remontent ?
Qu'est-ce qui leur chausse le soc ou le cothurne? Le défaut d'éducation, la mi-
Teite de la Conespondance de Grimm. Manuscrit de yaigton.
sère el le libertinage ; jamais la vertu, jamais le désir de servir la société ; aucun des motifs honnêtes qui pour roienl conduire un esprit droit, un cœur chaud, une âme sensible vers une aussi belle condition.
On a dit qu'ils n'avoient aucun caractère, parcequ'ils perdoient celui que nature leur avoit donné, en les jouant tous.
Je crois qu'on a pris la cause pour l'eRel, et qu'ils sont propres à les jouer tous, parcequ'ils n'en ont point.
J'ai beau les examiner, je n'y vois rien qui les distingue du reste des citoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourroit appeler insoleace, une jalousie qui remplit de haines et de trouble leur comité ; entre toutes les associations, il n'y enapeutètre aucune où l'intérêt commun et celui du public soientptus constamment et plus évidemment sacriiiésAde misérables petites prétentions. L'envie est encore pire entre eux qu'entre les auteurs; c'est beaucoup dire, mais cela est vrai. Un poêle pardonne plus aiiêment à un poète le succès ' d'une pièce, qu'une actrice à une actrice des applaudissemens qui la désignent à quelqu'illuslre ou riche débauché '; vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de l'ame, dites-vous; moi, je les vois vils, petits el bas dans la société, parce qu'ils n'en ont point. Avec les propos elle Ion de Camille et du vieil Horace, toujours lesmœurs deFrosine et de Sganarelle. Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je m'en rapporte à des discours d'emprunt que l'on sait rendre
' A quelque illustre diïliauché. — Le mot débauche 3. ^Xi raturé eti'aulcur du manuscrit a lîcril à la suite « ou rictie débauclii5. u
Texte de la Coirespondance de GHmm.
Manuscrit de Saigeon.
merveilleusement, ou à la nature des actions et à la teneur de la vie ?
Mais jadis Molière et Montmeni, mais aujourd'hui Brizard et Cailleau. — Qui est également bien venu chez les grands et les petits, à qui vous conûeriez sans craintevotre secret et votre Lourse, etavec lequel vous croiriez Thonneur de votre femme et Tinnocence de voire Qlle beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur de la cour ou tel pieux ministre de nos aulels. — L'éloge n'est pas exagéré ; ce qui me fâche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre d'acteurs qui le méritent ; ce qui me surprend, c'est qu'entre ces propriétaires par état d'une vertu, la source précieuse et féconde de tant d'autres,un comédien galant homme, une actrice honnête femme soient des phénomènes si rares.
Concluons de là qu'il est faux qu'ils en ayent le privilège spécial, et que la sensibilité qui les domineroit dans le monde comme sur la scène s'ils en étoient doués, n'est ni la base de leur caractère, ni la raison de leurs succès, qu'elle ne leur appartient ni plus ni moins qu'à telle ou telle autre condition de la société, et que si Ton voit si peu de grands comédiens, c'est que les parens ne destinent point leurs enfans au théâtre, c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse, c'est qu'une troupe de comédiens n'est point comme elle devroit rétre chez un peuple où l'on attacheroit à la fonction déparier aux hommes rassemblés pour être amusés et instruits, l'importance, les honneurs et les récompenses qu'elle mérite, une corporation formée, comme les autres communautés,
Tejrte de la CoiTespondance de Grimm.
Manuscrit de Xaigeon.
de sujets tirés de (ouïes les families de la société, el conduits sur la scène, comme au service, au palais, à Téglise, par choix ou pargoût, et duconsenlement de leurs tuteurs naturels.
A quoi rêvez-vous ?
— Je suis votre idée, et je pense à Tinfluence qu*obtiendroil sur le bon goût et les mœurs, une troupe de comédiens honorés, et gens de bien. Où est le poète qui oseroit proposer à des hommes bien nés de redire publiquement des discours plats ou grossiers, à des femmes sages à peu près comme les nôtres, de débiter effrontément devant une multitude rassemblée, des propos qu'elles rougiroient d'entendre dans le secret de leurs foyers ?
Bientôt nos auteurs atteindroient à une pureté, une délicatesse, une élégance dont ils sont encore plus loin quMls ne le soupçonnent : et Tesprit national ne s*en ressenliroit-il pas ? — On pourroit peut-être vous objecter que les pièces anciennes que vos comédiens rayeroient inrailliblement de leur répertoire, sont précisément celles que nous jouons en société? — Et que m'importe? Que nos citovens se rabaissent à la condition des plus vils histrions, en seroit-il moins à souhaiter que nos histrions s*élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens ?
— Celte métamorphose n'est pas aisée.
Un jeune dissolu, au lieu d'être assidu dans l attelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui l'a adopté, a perdu les années de sa vie les plus précieuses, et reste à vingt ans sans ressource et sans talent ; que voulez-vous qu'il devienne ?
Soldat ou comédien? Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne ; il
Texte (le la Correspondance de Grimm,
Allez chez M"* Clairon , et voyez-la
Manuscrit de Naigeon.
rôde jusqu'à ce qu'il puisse se promeltre un début heureux dans la capitale. Une malheureuse créature a croupi dans la fange de la débauche ; lasse de Tétat le plus abject, celui de basse courtisanne, elle apprend par cœur quelques rôles ; elle se rend un malin chez la Clairon, comme Tesclave ancien chez le préteur ; celle-ci la prend par la main, lui fait faire une pirouellC) la touche de sa baguette et lui dit : va faire rire ou pleurer les badauls.
Ils sont excommuniez. Ce public qui ne peut s'en passer, les méprise. Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d'un autre esclave. Croyez-vous que tant de marques d'un avilissement continu restent sans effet, et qu'une àme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de celle de Corneille, sous le fardeau de l'ignominie?
Ce despotisme qu'on excerce sur eux, ils l'exercent sur les auteurs, et je ne sçais quel est le plus vil ou du comédien insolent ou de l'auteur qui le s.oufTre.
— On veut être joué. — A quelque condition que ce soit ?
Ils sont tous las de leur métier ; donnez votre argent à la porte, et ils se passeront de voire présence et de vos applaudissemens. Suffisamment reniés par les petites loges, ils ont presque décidé ou que Tauteur renonceroit à son honoraire, ou que sa pièce ne seroitpasacceptée.
— Mais ce projet n'alloit à rien moins qu'à étouflFer le génie dramatique. — Qu'est ce que cela leur fait ? — Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire. — Vous vous trompez.
Il faut que je vous prenne parla main et que je vous conduise chez la Clairon,
Texte de la Cotresponciance de GHmm.
dans les transports réels de sa colère ; si elle y conserve son maintien, ses accents, son action théâtrale, elle vous fera rire, et vous l'auriez admirée au théâtre ;
que faites-vous donc dans ce cas, et que signifie votre rire, si ce n'est que lasensibilité réelle et la sensibilité simulée sont deux choses fort diverses ;
que la colère réelle de M"« Clairon ressemble à de la colère jouée, et que, par conséquent, il y a deux colères que vous savez fort bien discerner ?
Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images ; ce sont donc des portraits outrés, assujettis à des règles de convention. Or, je demande quel est l'acteur qui se renfermera le plus strictement dans ces règles données? Quel est celui qui saisira le mieux cette emphase prescrite, ou de l'homme qui est dominé par son propre caractère, ou de celui qui s'en dépouille pour en prendre un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé ? On est soi de nature, on est un autre d'imitation ; le cœur qu'on se suppose n'est pas celui qu'on a. Quelle est donc la ressource en pareil cas ? C'est de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme qu'on emprunte, de s'adresser à l'expérience de ceux qui nous voient, et de les tromper par rimilation de ces symptômes d'emprunt, qui deviennent nécessairement la règle de leurs
Manuscrit de Naigeon,
cette inimitable magicienne. — Celle là du moins étoit fi ère de son état. — Et avec juste raison ; il faut que je vous la montre dans les transports réels de sa colère. Si par hazard elle y conservoit son maintien, ses accents, son action théâtrale, avec tout son apprét,avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés, et pourriez-vôus contenir vos éclats ? Que m'apprenez- vous alors ? Ne prononcez- vous pas que la sensibilité réelle et la sensibilité simulée sont deux choses fort différentes ? Vous riez de ce que vous auriez admiré au théâtre ?
Et pourquoi cela ? C'est que la colère vraie de la Clairon ressemble à delà colère
jouée, et que vous avez un discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images. Ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandes caricatures, assujetties à des règles de convention. Or interrOgez-vous ; demandez-vous à vous-même quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données? Quel est le comédien qui saisira le mieux celte boufîssure prescrite, ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de l'homme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour en revêtir un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé. On est soi de nature. On est un autre d'imitation. Le cœur qu'on se suppose n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est ce donc que le vrai talent ?
Celui de bien connoître les symptômes extérieurs de l'âme d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent et qui nous voyent, et de les trom-
Texte de la Correspondance de Grimm,
jugemeots ; car il leuresl impossible d'apprécier autrement ce qui se passe au •dedans de nous.
Celui qui connaît le mieux et qui Tend le plus parfaitement ces signes, d'après le modèle idéal le mieux conçu est le plus grand comédien; celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
Quand, par une longue habitude du 'théâtre, on garde dans la société Temrphase théâtrale, et que Ton continue à y être Brutus, Cinna, Burrhus, Milhridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous •ce qu'on fait ? On réunit à une âme petite ou grande, de la mesure précise que la «nature Ta donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas, et de là naît le ridicule.
Oh I la cruellesatire que je viensde faire, sans y penser, des auteurs et des acteurs I Il est, je crois, permis à tout hommed'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos,rac- 'tion de son âme, et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais être ridicule. Que s'ensuit-il de là? Vous le vdevinez de reste :
Manuscrit de Naigeon,
per par Timitation de ces symptômes, par une imitation qui aggrandisse tout dans leur tète, et qui devienne la règle de leur jugement, car il leur est impossible d'apprétier autrement ce qui se passe au dedans de nous ; et que nous importe en effet qu'ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions ?
Celui donc qui connoit le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs, d'après le modèle idéal le mieux conçu, est le plus grand comédien. Celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
Quand par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société, l'emphase théâtrale, et qu'on y promène Brutus, Cinua, Burrhus, Mithridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu*on fait ? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que nature l'a donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas: et de là nait le ridicule. — La cruelle satyre que vous faites là, sans y penser, des acteurs et des auteurs. — Comment cela?— Il est, je crois, permis à tout le monde d'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d''avoir le maintien, le propos et l'action de son âme ; et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais être "ridicule. Que s'ensuit il delà? — Je vous devine. — Ahl * traitre, vous n'osez le dire, mais
* Je vous devine. Ahl traître. — L'auteur du manuscrit a raturé une première fois le mot ah ! qu'il a remplacé par le trait — indiquant le changement d'interlocuteur.
Texte de la Correspondance de Grimm,
C'est que la vraie tragédie est encore à Itou ver, et qu'avec tous leurs défauts les aaciens en étaient peut-être plus voisins que nous.
... Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire ; je crains bien que nous n*ayons pris, cent ans de de suite, l'héroïsme de Madrid pour celui de Rome.
Manuscrit de Naigeoji.
j'achèverai pour vous. C'est que la vraie tragédie est encore à trouver, et qu'avec leurs défauts, les anciens en étoient peut-être plus voisins que nous. — 11 est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoctète dire si simplement et si fortement à Néoptolème qui lui rend les flèchesd'Hercules qu'il lui avoit enlevées à Tiristigation d'Ulysse. « Vois quelle action « tu avois faite. Sans t'en apercevoir tu.
a condamnois un malheureux t périr ici de « douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre. Ton repentir est à toi.
« Tu n'aurois jamais pensé à l indignité i( que tu as commise, si tu avois été seul, a Conçois donc, mon enfant, combien il « importe à ton âge de ne fréquenter « que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu « avois à gagner dans la compagnie d'un- « scélérat, et pourquoi t'associois-tu à un «homme de ce caractère? Etoil-ce là ce- « lui que ton pèreauroit choisi pour son « compagnon et pour ton ami ?Ce digne a père, qui ne se laissa jamais aprocher* (c que des plus distingués personnages de t l'armée, que te diroit-il, s'il te voyoit «avec un Ulysse? » Ya-t-il là dedans* autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirois au vôtre?* Cependant cela est beau, et le ton de ce discours prononcé sur la scène différeroit-il du ton dont on les prononceroit dans la aociété ? — Je ne le crois pas. — Plus les actions sont fortes et les propos simples,, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour l'héroïsme de- Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique.
Texte de la Correspondance de Grimm.
En effety quel rapport entre la simplicité et la force du discours de Régulus dissuadant le Sénat et le peuple romain de réchange des captifs, et le ton déclamatoire et ampoulé que nos tragiques lui auraient donné ? Il dit :
« J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Carlhage ; j'ai vu le soldat privé de ses armes, qui n'avaient pas été teintes d'une goutte de sang ennemi ; j*ai vu Toubli de la liberté, et des citoyens les bras attachés sur le dos; j'ai vu les portes des villes ouvertes et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés : et vous croyez que, rachetés à prix d'or, ils reviendront plus courageux? Vous ajoutez une perte à Tignominie; la verlu, une fois sortie d'une âme qui s*est avilie, n'y rentre plus. N'attendez rien de celui qui a pu mourir, et qui s'est laissé lâchement garrotter. Garthage ! que tu es grande et fière de notre honte I »
Tel fut son discours, telle sa conduite.
Il se refuse aux embrassements de sa femme et de ses enfants ; il s'en déclare indigne comme un vil esclave ; il tient ses veux farouches fixés en terre ; et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené le Sénat au conseil que lui seul était capable de donner, et qu'il
Manuscrit de Naigeon,
Avant que de me contredire, je désirerois que vous n'allassiez à la représentation d'une des pièces de Corneille, qu'au sortir de la lecture des lettres de Cicéron à Âlticus. Combien je trouve nos auteurs dramatiques ampoulés! Que leurs déclamations me sont dégoûtantes, lorsque je me rappelle la simplicité et le nerf du discours de Régulus dissuadant le Sénat et le peuple romain de l'échange des captifs. C'est ainsi qu'il s'exprime dans une ode, poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologue tragique. Il dit :
« J'ai vu nos enseignes suspendues dans « les temples de Garthage. J'ai vu lesol- (( dat romain privé de ses armes qui n'a- « voient pas été teintes d'une goûte du c sang ennemi. J'ai vu l'oubli de la liberté, « et des citoyens, les bras attachés sur « leur dos. J'ai vu les portes des villes a ouvertes, et les moissons couvrir les c champs que nous avions ravagés. Et « vous croyez que, rachetés à prix d'ar- « gent, ils reviendront plus courageux.
« Vous ajoutez une perte à l'ignominie.
« La vertu sortie une fois d'une âme qui « s'est avilie, n'y rentre plus. N'attendez « rien de celui qui a pu mourir, et qui « s'est laissé lâchement garoter.Carthage,
que tu es grande et fière de notre
honte I 9
Tel fut son discours et telle sa conduite.
H se refuse aux embrassemens de sa
femme et de ses enfans; il s'en croit in- (c digne, comme un vil esclave. II tient ses « regards farouches attachés à la terre, « et dédaigne les pleurs de ses amis, jus- « qu'à ce qu'il ait amené les sénateurs à « un avis qu'il étoit seul capable de don-
Texte de la Correspondance de Grimm.
lui soit permis de retourner dans son exil.
Mais le moment du héros, le voici. Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait : cependant il reprend sa sérénité ; il se dégage de ses proches, qui cherchaient à différer sou départ, avec la même liberté dont il se dégageait autrefois de la foule de ses clients pour aller se délasser de la fatigue des affaires dans ses champs de Vénafre et à sa maison de Tarente.
Mettez la main sur la conscience et ditesmoi s'il y a dans nos tragédies un mot du ton qui convient à une vertu aussi haute et aussi familière, et quel air pourraient avoir dans cette bouche ces sentences ambitieuses et la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille?
combien de choses que je n'ose confier qu'à vous ! Je serais lapidé dans les rues si Ton me savait coupable de ce blasphème, et je ne me soucie point du tout de la couronne du martyre.
Si jamais un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, l'art de l'acteur sera bien autrement difficile.
Au reste, lorsque je prononce que la sensibilité est le caractère de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, je fais un effort dont peu d^hommes sont capables; car, si la nature a fait une àme sensible, vous le savez, c'est la mienne.
Manuscrit de Saigeo?!.
a ner et qu'il lui fut permis de retourner « à son exil. »
Cela est simple et beau; mais j'estime le moment du héros: c'est le suivant. — Vous avez raison. — « Il n'ignoroit pas le « supplice qu'un ennemi féroce lui prépaie roit. Cependant il reprend sa sérénité ; « il se dégage de ses proches qui cher- « choient à différer son retour, avec la <( même liberté dont il se dégageoitaupa- « ravant de la foule de ses clienls, pour t< aller se délasser de la fatigue des affai- « res dans les champs de Vénafre, ou à sa « campagne de Tarente. » — Fort bien. — A présent, mettez la main sur la conscience, et dites moi s'il y a dans nos poètes le premier mot du ton propre à une vertu aussi haute et aussi familière, et ce que vous sembleroient dans cette bouche au nos tendres jérémiades ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
Combien de choses que je n'ose confier qu'à vous I Je serois lapidé dans les rues, si Ton me savoil coupable de ce blasphème, et je ne me soucie aucunement de la couronne du martvr.
S'il arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, 1 art du comédien sera bien autrement difficile, car la déclamation cessera d'être un chant.
Au reste, lorsque j'ai prononcé que la sensibilité étoit la caractéristique de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n*est pas ordinaire. Car si nature a paitri une ame sensible, vous le savez, c'est la mienne.
L'homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand
Texte de la Correspondance de Grinun,
Je devrais m'arrêter ici, mais j*aime mieux une preuve déplacée qu'une preuve omise. Voici une expérience que vous aurez faite quelquefois : appelé par un acteur ou par une actrice, chez elle, en pelit comité, pour juger de son talent, vous lui aurez trouvé de Tâme, de la sensibilité ; vous Taurez accablée d'éloges ; vous vous en serez séparé et vous Taurez laissée avec la conviction du plus éclatant succès. Le lendemain, elle parait, elle est siffïée ; et vous prononcez en vous-même, malgré vous, que les sifflets ont raison. D'où cela vient-il ? Estce qu'elle a perdu son talent d'un jour à l'autre ? Aucunement ; mais chez elle vous étiez terre à terre avec elle, vous Técoutiez. Abstraction faite des conventions ; elle était telle vis-à-vis de vous ; il n'y avait aucun autre terme de comparaison.
Vous étiez content ^de son âme, de ses entrailles, de sa voix, de ses gestes, de son maintien ; tout élait en proportion avec le petit auditoire, le pelit espace ; rien n'exigeait de l'exagération ; sur la scène tout a disparu ; là il fallait un autre modèle qu'elle-même, puisque tout ce qui l'environnait a changé : sur un petit théâtre particulier, dans un appartement, vous spectateur de niveau avec Tacteur,
Manuscrit de Naigeon.
magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur de la nature à moins qu'il ne sache s'oublier ou se distraire de lui-même, et qu'à l'aide d'une imagination forte, il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir ses regards fixés sur des fantômes qui lui servent de modèles. Mais alors ce n'est plus lui qui agit ; c'est l'esprit d'un autre qui le domine.
Je devrois m'arrêter ici, mais vous aimerez mieux une preuve déplacée qu'omise :
c'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois ; lorsqu'apellé par un débutant ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé de l'âme, de la sensibilité, des entrailles, vous l'aurez accablée d'éloges, vous vous serez séparé d'elle et Taurez laissée avec l'espoir du plus grand succès. Cependant qu'en arrive- t-il ? Elle paroit, elle est sifilée, et vous vous avouez à vous môme que les sifflets ont raison. D'où cela vient- • il ? Est-ce qu'elle a perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles du matin au soir ?
Non. Mais à son entre solle, vous étiez terre à terre avec elle,- vous Técoutiez sans égard aux conventions; elle étoit vis à vis de vous; il n'y avoit entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison. Vous étiez satisfait de sa voix, de son geste, de son expression, de son maintien; tout étoit en proportion avec l'auditoire et l'espace.
Rien ne demandoit de l'exagération. Tout a changé sur les planches. Là il falloit un autre personnage, puisque tout ce qui l'environnoit s'étoit agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un sallon où le spectateur est presque de
Texte de la Correspondance de Gnmm.
le vrai modèle dramatique vous aurait paru outré, et en vous en retournant vous n'auriez pas manqué d'en faire la confidence à votre ami, et le lendemain le succès au théâtre vous aurait étonné.
Ces dernières lignes sont lâches et froides, mais elles sont vraies. Je vous demande encore si un acteur fait ou dit rien dans la société précisément comme sur la scène ; et je finis.
Non, je ne finis pas ; il faut que je vous raconte un fait que je crois décisif.
Il y a à Naples un poète dramatique dont j'ai su le nom. Lorsque sa pièce
est faite, il cherche dans la ville les personnes les plus propres, de figure, de voix et de caractère, à remplir ses rôles: comme il s'agit de l'amusement du souverain, personne ne s'y refuse. La troupe pour la pièce formée, le poète exerce ses acteurs pendant six mois ensemble et séparément; et quand croyez-vous qu'ils commencent à s^entendre, à bien jouer, à s'avancer vers la perfection que l'auteur exige ? C'est lorsqu'ils sont épuisés par ces répétitions sans nombre, lorsqu'ils sont ce que nous appelons blasés : dès ce ce moment les effets sont prodigieux; c'est à la suite de cet exercice pénible que les représentations se font ; et ceux qui en ont vu conviennent qu'on ne. sait pas ce que c'est que de jouer la comédie quand on n'a pas vu jouer celle-là. Ces
Manuscrit de Naigeon.
niveau avec l'acteur, le vrai personnage dramatique vous auroit paru énorme et gigantesque, et au sortir de la représentation, vous eussiez dit en confidence à votre ami : elle ne réussira pas, elle est outrée ; et son succès au théâtre vous auroit étonné. Encore une fois que ce soit bien ou mal fait, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société, précisément comme sur la scène. C'est un autre monde.
Mais un fait décisif qui m'a été raconté par un homme vrai, d'un tour d'esprit original et piquant, Tabbé Galiani, et ensuite confirmé par un autre homme vrai, d'un tour d'esprit aussi original et piquant, le marquis deCarraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'il y a dans celte ville, la patrie de l'un et Tautre, un poète dra<iiatique dont le soin principal n'est pas décomposer la pièce, mais de trouver dans la société des personnages d'âge, de figure, de voix, de caractères propres à remplir ses rôles ; on n'ose le refuser, parce qu'il s'agit de l'amusement du souverain. 11 les exerce pendant six mois ensemble et séparément ; et quand imaginez-vous que ces acteurs commencent à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige ? C'est lorsqu'ils sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons blazés. De cet instant, les progrès sont surprenans ; et c'est à la suite de ce pénible exercice que commencent des représentations qui se continuent six autres mois de suite, et que le souverain et ses sujets jouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion théâtrale. Et celte illusion aussi
Texte de la Correspondance de Grimm.
représentations se continuent six autres mois de suite, et le roi et la cour jouissent du plus grand plaisir que l'illusion théâtrale puisse donner : et cette illusion, à votre avis, aussi grande et même plus parfaite à la dernière représentation qu'à la première, peut-elle être Teffet de la sensibilité ?
Au reste, laquestion dont il s'agit a été autrefois entamée entre un médiocre liltéraleur, Rémond de Sainte-Albine, et un grand comédien, Riccoboni : le littérateur était pour la sensibilité, et le comédien était contre; (1) c'est une anecdote que j'i-
(1) Je ne sais si Riccoboni était aussi grand acteur que son adversaire Rémond de Sainte- Albine était médiocre littérateur ; mais je me rappelle qu'ils ont écrit tous deux des choses fort communes sur cette question.
Quant au philosophe, il n'aurait pas encore fini s'il avait su le fait que je vais rapporter ici. C'est que M"** Arnould, cette Sophie si touchante au théâtre, si folle à souper, si redoutable dans la coulisse par ses épigrammes, emploie ordinairement les moments les plus pathétiques, les moments où elle fait pleurer ou frémir toute la salle, à dire tout bas des folies aux acteurs qui se trouvent avec elle en scène ; et lorsqu'il lui arrive de tomber gémissante, évanouie, entre les bras d'un amant au désespoir, et tandis que le parterre crie et s'extasie, elle ne manque guère de dire au héros éperdu qui la tient : Ah, mon cher Pillot, que tu es laid ! Quel parti notre philosophe aurait tiré de cette anecdote ?
J'aurais pu remarquer que les acteurs de rOpéra-Italien sont en usage de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet, mais on m'aurait répondu peut-être qu'ils jouent avec assez peu de chaleur et de vérité pour pouvoir se livrer à ces sortes d extravagances ; ce qu'on ne pourra pas dire des facéties de Melpomène Arnould : non seulement son jeu
Manuscrit de Naigeon.
forte à la dernière représentation qu'à la première, à votre avis peut-elle ôtrereffet de la sensibilité ?
[Ici finit le manuscrit de Naigeon dans létai où il nous est parvenu. Cf. plus loin p. 160 et suiv.]
Texte de la Cotrespondance de Grimm.
^norais et que je viens d'apprendre : vous pouvez comparer leurs idées avec les
m'en souffre point, mais il est impossible •^u'un spectateur qui la voit dans ces moments décisifs suppose qu'elle soit assez peu afTectée pour dire des billevesées. Au reste, ces idées mériteraient d'être plus approfondies ; elles tiennent à une théorie des arts d'imitation qui n'est pas encore bien éclaircie . Ces arts sont toujours fondés sur une hypothèse : ce n*est pas le vrai qui nous charme dans les ouvrages de Fart, c'est le mensonge approchant de la vérité le plus possible ; mais le mensonge surfait toujours, le fantôme de l'Imagination est toujours plus grand que l'image de la nature. Qu'est-ce qui fait donc l'essence du grand acteur, du comédien de génie ? Ce n'est pas la sensibilité : à cet égard, je suis parfaitement d'accord avec notre philosophe; mais ce n'est pas non plus la volonté contraire : j'ai connu des hommes de pierre, ayant d'ailleurs une extrême fînesse dans l'esprit, hors d'état de jouer médiocrement une scène de comédie. Le grand comédien est celui qui est né avec le talent déjouer supérieurement la comédie, et qui a perfectionné ce talent par l'étude. Je sais bien que celte définition n'apprend rien, mais c'est le cas de toutes les définitions exactes ; contentez-vous-en ; ou si vous les généralisez, vous n'aurez plus que des mots vagues, et les esprits peu justes croiront que vous leur avez appris des vérités importantes, quand vous n'aurez fait que bavarder. Ce qui fait qu'un homme est grand acteur, grand poète, grand artiste, ne tient pas à des qualités générales, mais à des modifications si fines que nous avons à peine assez d'yeux pour les apercevoir, et encore moins des termes pour les exprimer, mais qu'il suffit d'une ligne de plus ou de moins pour ôter le talent, ou pour le porter à son comble. La sensibilité est donc une qualité neutre et étrangère au talent d'un grand comédien ; elle peut se trouver ou ne pas se trouver dans le sujet qui possède ce talent éminent ; cela ne fait rien à la chose : le caractère moral, et le génie et le
Teœie de la Correspondance de Grimm,
miennes. Pour le coup, vous en voilà quittée! moi aussi ^.
talent, sont deux composés de qualités très indépendantes les unes des autres, de sorte que le génie peut se rencontrer indistinctement avec l'âme la plus sensible ou la plus insensible. On trouve de tout dans ce monde, et la variété des combinaisons est inépuisable. {Grimm )
^ Ici se termine l'étude de Diderot, telle qu'elle fut publiée dans la Correspondance de Grimm, Cf. plus loin p. 160 et suiv.