‹ Paradoxe sur le comédien. Ed. critique avec introd., notes, facimiléChapitre 8 sur 13 · OBSERVATIONS DE M. DIDEROT · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE M. DIDEROT

Sur une brochure intitulée Garrkk, ou les Acteurs anglais; ouvrage contenant des réflexions sur l'art dramatique, sur l'art de la représentation et le jeu des acteurs ; avec des notes historiques et critiques sur les différents théâtres de Londres et de Paris ; traduit de l'anglais.

Epig. a Zerbina penserete.

La serva padrona.

N'en parlons plus '. — Pourquoi ? — C'est l'ouvrage de votre ami. — Qu'importe ? — Beaucoup. A quoi bon vous mettre dans ralternalive de mépriser ou^ son talent ou mon jugement, et de rabattre de la bonne opinion que vous avez de lui, ou de celle que vous avez de moi ? — Cela n'arrivera pas, et, quand cela arriveroit', mon amitié pour tous les deux^ fondée sur des qualités plus essentielles, n'en souffriroit pas. — Peut être. — J'en suis sûr. Savez-vous à qui vous ressemblez dans ce moment ? A un auteur de ma connoissance qui supplioit à genoux une femme à laquelle il étoit attaché, de ne pas assister à la première représentation d'une de ses pièces. — Votre auteur étoit modeste et prudent. — Il craignoit

Variantes. Les mots soulignés sont ratures sur le manuscrit

' Croyez-moi ; n'en parlons plus.

- De mépriser son talent. — Le premier ou a été ajouté au-dessus du texte.

^ C'est que cela n'arrivera pas, et que, quand cela arriverait.

*Mon amitié pour /'«n et pour l'autre, (ondée sur des qualités...

PAHADOXF. SLR LK COMKDIKX

Texte de la Corref^pondance dp Grimm,

Ouvrage écrit d'un style obscur, entortillé, boursouflé et plein d'idées communes. Je réponds qu'au sortir de cette lecture un grand acteur n'en sera pas meilleur, et qu'un médiocre acteur n'en sera pas moins pauvre.

C'est à la nature à donner les qualités extérieures, la figure, la voix, la sensibilité, le jugement, la finesse ; c'est à l'étude des grands maîtres, à la pratique du théâtre, au travail, à la réflexion à perfectionner les dons de la nature. Le co-

Manuscrîl de Xaifjeon.

que le sentiment tendre qu'on avoit pour lui, ne tînt au cas qu'on faisoit de son mérite littéraire. — Cela sepouvoit. — Qu'une chute publique ne le dégradât un peu aux yeux de sa maîtresse. — Que moins estimé, il ne fût moins aimé ; et cela vous paroît ridicule ? — C'est ainsi ' qu'on en jugea ; la loge fut louée, et il eut le plus grand succès, et Dieu sait ' comme il fut embrassé, fêté, caressé. — Il l'eût été bien davantage, après la ^ pièce sifflée. — Je n'en doute pas ; et je persiste dans mon avis. — Persistez, j'y consens ; mais songez que je ne suis pas une femme, et qu'il faut, s'il vous plaît, que vous vous expliquiez. — Absolument. — Absolument ?

— Il me seroit plus aisé de me taire que de déguiser ma pensée. — Je le crois. — Je serai sévère. — C'est ce que mon ami* exigeroit de vous. — Hé bien, puisqu'il faut vous le dire, son ouvrage écrit d'un style tourmenté, obscur, entortillé, boursouflé, est plein d'idées communes. Au sortir de cette lecture un grand comédien n'en sera pas meilleur, et un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais. C'est à la nature à donner les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse ; c'est à l'étude des grands modèles, à la connaissance du cœur humain^, à l'usage du monde, au travail assidu*, à l'expérience, et à l'habitude du théâtre à

Vau.

* Ce fut ainsi qu'on en jugea.

-La loge fut louée, — Et il eut. — Le plus grand succès. — Et Dieu sait...

^ Après une pièce sifflée.

*C'cst ce qu'il exigeroit de vous.

"A la connoissance de l'homme.

^Au travail assidu, à la réflexion, h. l'expérience.

Tejle de Ut Correspondance de Grhnm.

médien d'imitation fait toutpassablement, il n'y a rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu ; le comédien de nature, Tacteur de génie est quelquefois détestable, quelquefois excellent.

Avec quelque sévérité qu'un débutant soit jugé, il a tùt ou tard au théâtre le succès qu'il mérite ; les siftlets n'étouffent que les ineptes.

Et comment la nature, sans Fart, formerait-elle un grand comédien, puisque rien ne se passe rigoureusement sur la scène comme en nature, et que les drames sont tous composés d'après un certain système de conventions et de principes ? Et comment un rôle serait-il joué de la même manière par deux acteurs différents, puisque dans l'écrivain le plus énergique, le plus clair et le plus précis, les mots ne peuvent jamais être les signes absolus d'une idée, d'un sentiment, d'une pensée ?

Ecoutez l'observation qui suit, et concevez combien, en se servant des mêmes expressions, il est facile aux hommes de dire des choses tout à fait diverses : l'exemple que je vais vous en donner est

Manuscrit <lc Suifieoa.

perfectionner le don de nature. Le comédien imitateur ' peut arriver au point de rendre tout passablement ; il n"y aura rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu. — Où tout est à reprendre. — Comme vous voudrez. Le comédien de nature est souvent détestable, quelquefois excellent. En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité soutenue. Avec quelque rigueur qu'un débutant soit traité, il est facile de pressentir ses succès à venir. Les huées n'étouffent que les ineptes. Et comment la nature sans l'art formeroitelleun grand comédien, puisque rien ne se passe exactement sur la scène comme en nature, et que les poèmes dramatiques sont tous composés d'après un certain système de principes ? Et comment un rôle seroit-il joué de la même manière par deux acteurs différens, puisque dans l'écrivain le plus clair, le plus précis, le plus énergique, les mots ne sont et ne peuvent être que des signes approchés d'une pensée, d'un sentiment, d'une idée, signes dont le mouvement, le geste, le ton^ le visage, les yeux, la circonstance donnée ', complètent la valeur? Lorsque vous avez entendu ces mots, que fait là voire main ? je tâtevolre habit, l'étoffe en e&t moelleuse. Que savez-vous ? Rien. Pesez bien ce qui suit, et concevez combien il est fréquent et facile à deux interlocuteurs, en employant les mêmes expressions, d'avoir pensé et de dire des choses tout à fait différentes ; l'exemple que je vais vous en

Var.

'Le comédien iVimitation.

-Le geste, la voix, le visai^e.

M.es yeux, la circonstance, complètent... — «Donnée» a été ajouté au dessus du texte.

Texte de la Correspondance de Grlmm.

une espèce de prodige, c'est 1 ouvrage même en entier dont il est question. Faites-le lire à un comédien français, et il conviendra que tout en est vrai ; faites-le lire à un comédien anglais, il vous jurera hygod(\\x\\ n'y a pas un motàen rabattre, que c'esl l'évangile du théûtre.

Cependant, mon ami, puisqu'il n'y a presque rien de commun enire la manière d'écrire la comédie et la tragédie en Angleterre, et la manière dont nous écrivons <;es poèmes en France; puisqu'au jugement même de Garrick, celui qui sait rendre parfaitement une scène de Shakespeare ne sait pas le premier mot de la déclamalion dune scène de Racine, et réciproquement, il est évident que l'acteur français et l'acteur anglais, qui conviennent l'un •et l'autre de la vérité des principes de l'auteur dont je vous rends compte, ne «'entendent pas, et qu'il y a dans la lan- :giie technique de leur métier un vague, une latitude assez considérables pour que deux hommes d'un sentiment diamétralement opposé ne puissent y reconnaître la vérité. Et demeurezplus que jamais attaché à votre maxime: Nil explicare. Ne vous expliquez point, si vous voulez vous entendre (\).

Cet ouvrage, intitulé Garrick, a donc deux sens très distincts, tous les deux

(1) C'esl depuis longtemps le premier de mes aphorismes, et chaque jour m'en conlirme l'utilité et la sagesse. Mais l'emploi des mêmes mots, par deux hommes qui exprijiient des idées si diverses sur la mT-me chose,

Manuscrit de Nuifieon.

donner est une espèce de prodige. C'esl l'ouvrage même de votre ami. Demandez à un comédien français ce qu'il en pense, et il conviendraque tout en est vrai, l-'aites lamêmc qucstionà un comédien anglais, et il vous jurera By god, qu'il ny a pas une phrase à changer, et que c'est le pur évangile delascène '. Cependant, comme il n'y a presque rien de commun enlre la manière d'écrire la comédie et la tragédie en .\nglelerre, et la manière dont on écrit ces poèmes en France ; puisqu'au sentiment même de Garrick, celui qui sait rendre parfaitement une scène de Shakespear, ne connoit pas * le premier accent de la déclamation d'une scène de Racine ; puisqu'enlassé par les vers harmonieux de ce dernier, comme par autant de serpens, dont les replis lui élreignenl latête,les pies, les mains, les jimbes et les bras ', son action en perdroit toute sa liberté, il s'ensuit évidemment que l'acteur françois et l'acteur anglois qui conviennent unanimement de la vérité des principes de votre auteur, ne s'entendent pas, et qu'il y a dans la langue technique du théâtre, une latitude, un vague assez considérable pour que des hommes sensés d'opinions diamétralement opposées, croyent y reconnoître la lumière de l'évidence ; et demeurez plus que jamais attaché à votre maxime ne. vous expliquez point si vous voulez vous entendre.

■ — Vous pensez qu'en tout ouvrage et surtout dans celui-cy il y a deux sens dis-

Vak.

^ A changer; (jue c'est l'évangile de la scène. ^Ne sait pas le premier accent de la dérlamalion 'Les pies, les mains, les braf^, les jambes.

PARADOXE Sin Lr: COMÉDIRX

Texte de la Correspondance de Grimin.

renfermés sous les mêmes signes, l'un à Londres, l'autre à Paris ; et ces signes présentent si neltement ces deux sens, que le traducteur s'y est trompé, puisqu'en fourrant tout en travers de sa traduction les noms de nos acteurs français à côté des nomsdesacteursanglais, ila cru sans doute que les choses que son original disait des uns étaient également applicables aux autres. Je ne connais pas d'ouvrage où il y ait autant de vrais contresens que dans celui-ci ; les mots y énoncent assurément une chose à Paris, et toute une autre chose à Londres.

Au reste je puis avoir lort ; mais j"ai d'autres idées que l'auteur sur les qualités premières d'un grand acteur. Je lui veux beaucoup de jugement ; je le veux spectateur froid et tranquille de la nature humaine ; qu'il ait par conséquent beaucoup de [inesse, mais nulle sensibilité, ou, ce qui est la même chose, l'art de tout imiter, et une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles :

^ne vient-il pas plutôt de ce que les principes généraux sont une espèce de patron qui va k tout habit ? Demandez à un vieux partisan de la musique de Lulli et à un homme de goût, passionné pour la musique de Grétry, quels sont les caractères d'une bonne musique, ils se serviront tous deux dos mèmt's ternies; mais, dans l'application, l'un niera que la musique sur laquelle l'autre s'extosle ait aucun des caractères qu'il lui attribue. {Grimm.)

Manuscrit de yaif/eon.

tingués, tous les deux renfermé» ' dans les mêmes signes, Tun à Londres, l'autre à Paris. — Et que ces signes présentent si nettement ces deux sens que votre ami même s'y est trompé ; puisquen associant des noms de comédiens anglois à des noms de comédiens françois, leur appliquant les mêmes préceptes, et leur accordant le même blâme et les mêmes éloges, il a sans doute imaginé que ce qu'il prononçoit des uns étoit également juste des autres. — Mais à ce compte aucun autre auteur n'auroilfait autant de vrais contresens ? — Les mêmes mots, dont il se sert, énonçant une chose au carrefour de Bussy, et une cho?e différente à Drury-lane, il faut que je l'avoue à regret. Au reste, je puis avoir lort. Mais le point important sur lequel nous avons des opinions tout à fait opposées, votre auteur et moi, ce sont les qualités premières d'un grand comédien. Moi, je lui veux beaucoup de jugement ; il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille ; j'en exige par conséquent de la pénétration et nulle sensibilité ; l'art de tout imiter, ou ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles — JS Nulle sensibilité ! — Nulle. Je n'ai pas encore bien-enchainé mesraisons, etvous me permettrez de vous les exposer comme

Yar.

' Tous deux renfermés. — Les est ajouté audessus du texte.

^ .le n'ai point encore enchaîné. — Le mot bien a été ajouté au-dessus du texte.

l'AUA IttiXi: Slll LK Cd.MKDIKN

Te.rlc de la Correspondance de Grimm.

S'il était sensible, il lui serait impossible déjouer dix fois de suite le même rôle avec la même chaleur et le môme succès : très chaud à la première représentation, il serait épuisé e( froid comme le marbre à la troisième ; au lieu qu'imitateur réfléchi de la nature, en entrant la première fois sur la scène, il sera imitateur de luimême ;

à la dixième fois, son jeu, loin de s'affaiblir, se fortifiera de toutes les réflexions nouvelles qu'il aura faites ; et vous en serez de plus en plus satisfait.

Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est l'inégalité des acteurs qui jouent d'àme. Ne vous attendez point de leur part à aucune unité ; a'ternativement leur jeu est fort et faible, chaud et froid, plat

Manuscrit de Xaif/eon.

elles me viendront, dans le désordre de l'ouvrage même de votre ami'.

Si le comédien étoit sensible, de bonne foi, lui seroit-il permis^ déjouer deux fois de suite un même rôle, avec la même chaleur et le même succès ? Très chaud, à la première représentation, il seroit épuisé et froid comme un marbre, à la troisième. Au lieu qu'imitateur attentif et disciple réfléchi' de la nature, la première fois qu'il se présentera sur la scène, sous le nom d'Auguste, de Cinna, d'Orosmane, d' AgamemnoQ, de Mahomet \ copiste rigoureux de lui-même ou de ses études, et observateur continu de nos sensations ; son jeu, loin de s'afToiblir, se fortifiera des réflexions nouvelles qu'il aura recueillies, et vous en serez de plus en plus satisfait. S'il est lui quand il joue; comment cessera-t-il d'être lui ? S'il veut cesser d'être lui, comment saisira-t-il le point juste auquel il faut qu'il se place et s'arrête ^?

Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est l'inégalité des acteurs qui jouent d'âme. Ne vous attendez de leur part à aucune unité. Leurjeu eslalternativement fort et foible, chaud et froid, plat et su-

Var.

* Dans le désordre mrmc de l'ouvrage de votre ami. — Le mot « même » a été reporté plus loin.

' Lui seroit-il possible de jouer.

3 Imitateur rcfîcchi et disciple attentif. — II y a eu interversion des épithètes.

'Sous le nom de (^inna, Auguste, Orosmane, copiste...

« Il s'exaltera ou se tempérera » est une addition postérieure, et ne se trouve pas sur le manuscrit de Xaiiieon.

^'Tout le passage depuis : « S'il est lui (|uand il jouC') jusqu'à « et s'arrête» forme une addition marginale.

l'Ait ADO. \i; SLR LK CO.M K l> I H X

Texte de la Correspondance de Grimm.

et sublime ; ils manqueront demain l'endroil où ils ont excellé aujourd'hui ; en revanche, ils excelleront dans celui qu'ils avaient manqué la veille, au lieu que ceux qui jouent de réflexion, d'étude de la nature humaine, d'imitation, d'imagination,-de mémoire, sont uns, les mêmes à toutes les représentations, toujours également parfaits ; tout est mesuré, tout est appris ; la chaleur a son commencement, son milieu, sa fin. Ce sont les mêmes accents, les mêmes positions, les mêmes mouvements ; s'il y a quelque difl'érence d'une représentation à une autre, c'est toujours à l'avantage de la dernière. Ils ne sont presque point journaliers : ce sont des glaces parfaites, toujours prêtes à montrer les objets, et à les montrer avec la même précision et la même vérité.

Ainsi que le poète, ils vont sans cesse puiser dans le fonds inépuisable de la nature, au lieu qu'on aurait bientôt vu le terme de leur propre richesse.

Quel jeu plus parfait que celui de M"" Clairon? Cependant suivez-la, éludiez-la,

Manuscrit de Xaigeon.

blime. Ils manqueront demain l'endroit où ils auront excellé aujourd'hui. En revanche ils excelleront dans celui qu'ils auront manqué la veille '. Au lieu que le comédien qui jouera de réflexion, d'étude de la nature humaine, d'imitation constante d'après quelque modèle idéal, d'imagination, de mémoire, sera un ; le même à toutes les représenlalions; toujours également parfait. Toulaé lé mesuré, combiné, appris, ordonné dans sa tète ; il n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance'. La chaleur a sonprogrès, sesélans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême '. Ce sont les mêmes accens, les mêmes positions, les mêmes mouvemens. S'il y a quelque difTérence d'une représentation à l'autre^, c'estordinairement à l'avantage de la dernière. 11 ne sera pas ^ journalier. C'est une glace toujours disposée à montrer les mêmes objets, et à les montrer avec la même précision, la même force, et la même vérité. Ainsi que le poète, il va sans cesse puiser dans le fond impérissable de la nature ; au lieu qu'il auroit bientôt vu le terme de sa propre richesse.

Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? Cependant suivez-la ; étudiez-la ;

^Dans celui qu'ils flro/(?«< manqué laveille.

2 La phrase «il n'y a dans sa déclamation ni monotonie, ni dissonance », est une addition marginale.

3La chaleur a son progrès, son commencement, son milieu, son extrême. — Les mots « ses élans, ses omissions » ont été ajoutés au-dessus du te.xle,

^Quelque différence d'une représentation à la suivante.

^11 ne sera point journalier.

l'AHADOXE SUR LE COMEDIEN

Texte de la Correspondance de Grimni.

et vous vous convaincrez bientôt qu'elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme toutes les paroles de son rôle. Elle a eu sans doute dans sa tête un modèle auquel elle s'est étudiée d'abord à se conformer ; sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'elle a pu ; mais ce modèle, ce n'est pas elle : si ce modèle était ellemême, que son imilation serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de ce modèle idéal le plus près qu'il lui a été poss'ble, tout est fait.

Je ne doute point qu'elle n'éprouve en elle un grand tourment dans les premiers momenis de sesétudes ; maisces premiers

Manuscril de \aif/eon.

et vous resterez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu, comme tous les mots de son rAle'. Sansdoule elle s'est fait un modèle auquel elle a d'abord cherché à se conformer. Sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait, qu'il lui a été possible. Mais ce modèle qu'elle a emprunté de l'histoire, ou que son imagination a créé, comme un grand fantôme, ce n'est pas elle ; si ce modèle n'étoit que de sa hauteur, que son action seroit foible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de celte idée, le plus près qu'elle a pu ^ tout est fini; se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoire' ; si vous assistiez à ses éludes, combien de fois vous lui diriez, vous y êtes ! Combien de fois elle vous répondroit, vous vous trompez ! C'est comme le Quesnoi à qui son amisaisissoit lebraset crioil,aryv}/e2 ; le mieux est Vennemi du bien ; vous allez tout gâter. Vous voyez ce que f ai fait, répliquoit l'artiste haletant au connoisseur émerveillé ; mais vous tie voyez pas ce que j'ai là, et ce que je poursuis.

Je ne doute point que la Clairon n'éprouve le* tourment du Quesnoi dans ses premières tentatives, mais la lutte passée.

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