‹ Paradoxe sur le comédien. Ed. critique avec introd., notes, facimiléChapitre 9 sur 13 · V.VR · texte numérisé non relu

V.VR

* Comme toutc.'i les paroles de son rôle.

- Elle a approclié de cette \dve, le plus près quil lui a clé possible.

■^ Le texte portait : < tout est liai. Mais si vous assistiez ». Mais a été raturé et reqiplacé en marge par l'addition « se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoii-e ; si vous... »

^Que la Clairon n'éprouve le même tourment dans ses...

PAllADOXE SLR LE GO.\l K I» I KX

IJ

Texte de la Correspondance de (Irinim.

momenls passés, sou àme est calme ; elle se possède, elle se re'pète sans presque aucune émolion intérieure,

ses essais ont tout fixé, tout arrêté dans sa tête : nonchalamment étendue dans sa chaise longue, les yeux fermés, elle peut, en suivant en silence sonrôle de mémoire, s'entendre, se voir sur la scène, se juger et juger les impressions qu'elle excitera.

Il n'en est pas ainsi de sa rivale, la Dumesnil : elle monte sur les tréteaux sans savoir ce qu'elle dira ; les trois quarts du

Manuscrit de Naigeon.

lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son fantôme ', elle se possède ; elle se répèle sans (motion. Comme il nous arrive quelquefois- dans le rêve, sa tête touche aux nues; ses mains vont chercher les deux confins de l'horizon ; elle est l'àme d'un grand mannequin qui l'enveloppe ; ses essais l'ont fixé sur elle ; nonchalamment étendue sur ^ une chaise longue, les bras ' croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rôle de mémoire, s'entendre, se voir, se juger, et juger les impressions qu'elle excitera. Dans ce moment elle est double, la petite Clairon et la grande Agrippine '. — Rien, à vous entendre, ne ressembleroit tant à un comédieu sur la scène ou '^ dans ses études, que les enfans, qui la nuit contrefont les revenans sur les cimetières, en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc' au bout d'une perche, et qui font sortir de dessous ce catafalque une voix lugubre qui effraye les passans, — Vous avez raison. Il n'en estpns de la Dumesnil ainsi que de la Clairon ; elle monte sur les planches sans savoir ce qu'elle dira ; la

Var.

'A la hauteur de son fantôme; son âme est calme ; elle se possède.

2 Comme il nous arrive souvent dans le rêve.

3 Etendue d«n5 sa chaise longue.

* Les bras croisés, immobile, les yeux fermés, elle peut.

'La phrase « dans ce moment elle est double, la petite Clairon et la grande Agrippine », est une addition marginale.

*A un comédien dans ses études. — Les mots « sur la scène ou» ont été ajoutés audessus du texte.

■' Un grand drap blanc attaché au bout d'une perche.

PARADOX!-: Si: Il LK co.MK u 1 f:n

Texle de la Correspondance de (irimm.

temps elle ne sait ce qu'elle dit, mais le reste est sublime.

Et pourquoi Tacleur diiïérerail-il en cela du statuaire, du peintre, de l'orateur, du musicien ? Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les trails caracléristiques se présentent à eux ; ils leur viennent dans des moments tranquilles et froids, dans des moments tout à fait inattendus : alors, comme immobiles entre la nature humaine et l'image qu'ils ont ébauchée, ils portent allernalivemenl un coup d'œil attentif sur l'une et sur l'autre, et les beautés qu'ils répandent ainsi dans leurs ouvrages sont d'un succès bien autrement assuré que celles qu'ils y ont jetées dans la première boutade.

Ce n'est pas l'homme violent, l'homme hors de lui-même qui nous captive, c'est l'avantage de l'homme qui se possède.

Les grands poètes dramatiques surtout sont spectateurs assidus de ce qui se passe autour d'eux ;

ils saisissent tout ce qui les frappe, ils en

.Manuscrit de Nuigeon.

moitié du tems ' elle ne sait ce quelle dit ; mais il vient un moment sublime. Et pourquoi l'acteur difïéreroit-il du poète, du peintre, de l'orateur, du musicien? Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les traits caractéj'istiques se présentent. C'est dans des moments tranquilles et froids, dans des moments tout à fait inattendus. On ne sait d'où ces traits viennent. Ils tiennent de l'inspiration.

C'est lorsque suspendus entre la nature et leur ébauche, ces génies portent alternativement un œil attentif sur l'une et sur l'autre. Les beautés d'inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent dans leurs ouvrages et dont l'apparition subite les étonne eux-mêmes- sont d'un eil'et et d'un succès bien autrement assurés que ce qu'ils y ont jette de boutade. C'est au sens froid à tempérer le délire de l'enthousiasme ^

Ce n'est pas l'homme violent qui est hors de lui-même qui dispose de nous, c'est un avantage réservé à l'homme qui se possède^. Les grands poètes, dramatiques surtout, sont spectateurs assidus de ce qui se passe autour d'eux, dans le monde physique et dans le monde moral*. — Qui n'en est qu'un. — Ils saisissent tout

Var.

^ Les trois quarts du lems elle ne sait ce qu'elle dit.

-Dont l'apiiarilion subite tes étonne toujours.

^Lh phrase « C'est au sens froid à tempérer le délire de l'enthousiasme » est une addition marginale.

♦ C'est l'avantage de l'homme qui se possède.

Les mots « un... réservé à » ont été ajoutés au-dessus du texte.

*■ Ce qui se passe autour d'eux dans l'un et l'autre monde.

l'AHAUOXE SUR LF. C.OMKD 1 1: N

Texte de la Correspondance de Crimm.

font registre ; c'est de ces registres que tant de traits sublimes passent dans leurs ouvrages.

Les hommes chauds, violents, sensibles se mettent eivscène ; ils donnent ce spectacle, mais ils n'en jouissent point ; c'est d'après eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poètes , les grands acteurs, et peut-être en général tous les grands imitateurs de la nature en tout genre, doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très sûr, seront, à mon sens, les êlres les moins sensibles; ils sont également propres à trop de choses, ils sont trop occupés k regarder et ù imiter pour être vivement affectés au dedans d'euxmêmes.

Manuscrit de Xai{/eon.

ce qui les frappe. Ils en font des recueils ; c'est de ces recueils formés en eux, à leur insçu, que tant de phénomènes rares passent dans leurs ouvrages.

Les hommes chauds, violents, sensibles sont en scène. Ils donnent le spectacle, mais Ils n'en jouissent pas. C'est d'après eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poètes, les grands acteurs, et peut-être en général ' tous les grands imitateurs de la nature, quels qu'ils soient * , doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très sur, sont les êtres les moins sensibles. Ils sont également propres à trop de choses : ils sont trop occupés à regarder, à connoitre et à imiter pour être vivement alTeclés au dedans d'eux-mêmes. Je les vois sans cesse le portefeuille sur les genoux et le crayon à la main'. Nous sentons, nous ; eux, ils observent, étudient et peignent. Le diraije?Pourquoinon'? Lasensibilitén'estguère Fa qualité d'un grand génie. Il aimera la justice, mais il exercera cette vertu sans en recueillir la douceur. Ce n'est pas son cœur,, c'est sa tête qui fait tout. A la moindre circonstance inopinée, l'homme sensible la perd. Il ne sera ni un grand roi, ni un grand ministre', ni un grand

Var.

^ Et ])eni-èlre g énéraleinent tous les grands imitateurs.

2 Imitateurs de la nature, en tout genre, doués...

^Je les vois sans cesse le crayon et le portefeuille à la main.

^Les mots « le dirai-je ? pourquoi non ? » ont été ajoutés au-dessus du texte.

"Les mots « ni un grand ministre » ont été ajoutés de même.

l'AlîADOXK S LU l-K CO.M KLi 1 KX

Texte (le la Conespondance de (jvimm.

Voyez les femmes, elles nous surpassent certainement, et de fort loin, eu sensibilité; quelle comparaison d'elles et de nous dans l'instant de la passion! Mais autant nous leur cédons quand elles agissent, autant elles restent au-dessous de nous quand elles imitent.

Dans la grande comédie, la comédie à laquelle je reviens toujours, celle du monde, toutes les Ames chaudes occupent le théâtre , tous les hommes de génie sont au parterre. Lespremiers s'appellent des fous ; les seconds, qui s'amusent à copier leurs folies, s'appellent des sages ; c'est l'œil fixe du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint, et qui nous fait rire ensuite du tableau de ces fâcheux originaux dont vous avez été quelquefois la victime.

Ces vérités seraient démontrées , que jamais les comédiens n'en conviendraient : c'est leur secret. La sensibilité est une qualité si estimable qu'ils n'avoueront pas

Miiiiuscrit de Naiqeon.

capitaine , ni un grand avocat, ni un grand aiédeci.i.

Remplissez' la salle du spectacle de ces pleureurs-là ; mais ne m'en placez aucun sur la scène. Voyez les femmes, elles nous surpassent certainement et de fort loin en sensibilité ; quelle comparaison d'elle? à nous, dans les instants de passion. Mais autant nous le leur cédons, quand elles agissent , autant elles restent au-dessous de nous, quand elles imitent^. La sensibilité n'est jamais sans faiblesse d'imagination.

La larme qui s'échappe de l'homme vraiment homme nous touche plus que tous les pleurs d'une femme. Dans la grande comédie, la comédie du monde, celle à laquelle j'en reviens toujours , toutes les âmes chaudes occupent le théâtre; tous les hommes de génie sont au parterre. Les premiers s'appellent des fous ; les seconds qui s'amusent à copier leurs folies, s'appellent des sages. C'est l'œil du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint et qui nous fait rire et de ces fâcheux originaux dont vous avez été la victime, et de vousmême. C'est lui qui vous observoit et qui traçoit la copie unique et du fâcheux et de votre supplice.

Ces vérités seroient démontrées que les grands comédiens n'en conviendroient pas. C'est leur secret. Les acteurs médiocres ou novices sont faits pour lesrejet-

Var.

* Remplissez moi la salle.

2 Le mot imitent, rayé dans le texte, a été reporté en marge, et tout ce qui suit, jusqu'aux mots « dans la grande comédie », est une addition marginale.

TeJ-ie de la Correspondance de Grirntn.

qu'on puisse, qu'on doive s'en passer pour exceller dans leur métier.

Mais quoi ! me dira-t-on, ces accents si plaintifs et si douloureux, que cette mère arrache du fond des entrailles, et qui secouent si violemment les miennes, n'est-ce pas le sentiment actuel qui les inspire, n'est-ce pas la douleur même qui les produit? Nullement, et la preuve, c'est qu'ils sont mesurés , c'est qu'ils font partie d'un système de déclamation, c'est qu'ils sont soumis à une loi d'unité ;

c'est qu'ils concourent à la solution d'un problème donné; c'est qu'ils ne remplissent toutes les conditions proposées qu'après de longues études ; c'est que pour être poussés justes ils ont été répétés cent fois ; c'est

qu'alors l'acteur s'écoutait lui-même; c'est qu'il s'écoute encore au moment oùil vous trouble, et que tout son talent consiste, non pas à se laisser aller à la sensibilité comme vous le supposez, mais à imiter si

Munitscril de Sui;jeoH.

ter, Et Ton pourroit dire de quelques autres qu'ils croyent sentir , comme on a dit du superstitieux, qu'il croit croire, et que sans la foi pour celui-ci, et sans la sensibilité pour celui-là% il n'y a point de salut.

Mais quoi , dira-t-on , ces accents si plaintifs, si douloureux que cette mère arrache du fond de ses entrailles et dont les miennes sont si violemment'secouées : ce n'est pas le sentiment actuel qui les produit ? Ce n'est pas le désespoir^ qui les inspire ? Nullement. Et la preuve , c'est qu'ils sont mesurés ; qu'ils font partie d'un système de déclamation; que plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton, ils sont faux ; qu'ils sont soumis à une loi d'unité ; qu'ils sont, comme dans l'harmonie, préparés et sauvés ; qu'ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu'ils concourent à la solution d'un problème proposé; que pour être poussés justes, ils ont été répétés cent fois ; et que malgré ces fréquentes répétitions, on les manque encore ; c'est qu'avant de dire : Zaïre, vous p leurez ! ou 3 Vous y serez, ma fille ! l'acteur s'est longtemps écouté lui-même ; c'est qu'il s'écoute au moment où il vous trouble, et que tout son talent consiste, non pas à sentir comme vous le supposez ; mais à rendre si scrupuleusement les

Var.

1 Sans la foi pour ceux-ci, et sans la sensibilité pour ceux-là.

-Ce n'est pas le désespoir mc"»/e qui les inspire ?

^ Le mot ou, entre les deux hémistiches a été ajouté au-dessus du texte.

J'All.VUOXE SLR LE Co.MKDIEN

Texte (le la Correspondance de Grimni.

parfailemeat tous les signes extérieurs du seulinienl que vous vous y trompiez. Les cris de sa douleur sont notés dans sa mémoire, les gestes de son désespoir ont été préparés ; il sait le moment précis où les larmes couleront.

Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, étouffés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux...

Pure imitation, leçon apprise d'avance, singerie sublime dont lacteur a la conscience présente au moment où il l'exécute, dont il a la mémoire longtemps après l'avoir exécutée, mais qui n'effleure pas son âme, et qui ne lui ùte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il sent une extrême fatigue, il va changer de chemise et se coucher : mais il ne lui reste ni douleur, ni trouble, ni affaissement d'âme : c'est vous, auditeurs, qui remportez toutes ces impressions.

L'acteur est las, et vous êtes tristes ; c'est qu'il s'est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener ; s'il en était autrement, la condition d'un

Manuscrit de Naif/eon.

signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille; les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace ' . Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir, et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mol, à cette syllabe^ ni plus tôt, ni plus tard ; ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces accens étouffés ou traînés - ; ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissemens, ces fureurs ', pure imitation, leçon recordée d'avance, grimace pathétique , singerie sublime dont l'acteur garde ^ le souvenir longtemps après l'avoir étudiée , dont il avoit la conscience présente au moment où il l'exécutoit ; qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le soc ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte ; il éprouve une extrême fatigue ; il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble ni douleur, ni mélancolie ni affaissement d'âme ^; c'est vous qui remportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous êtes triste. C'est qu'il s'est démené sans rien sentir , et que vous avez senti sans vous démener. S'il en étoit autrement, la condition du comédien

Yak.

'Préparés devant un miroir.

2 Ces accents traînés, étouifés.

*Les mots « ces évanouissemens, ces fureurs )', ont ('■!('■ ajoutés au-dessus du texte.

*I)ont l'acteur fl le souvenir.

"Ni affaissement. Le mot « d'âme » a été ajouté en marge.

Texle de la Correspondance de Grimin.

comédien serait la plus malheureuse des conditions. Heureusement pour nous et pour lui, il n'est pas le personnage, il le joue : sans cela, qu'il serait plat et maussade! Des sensibilités diverses qui se cohcerlent entre elles pour produire le plus grand effet possible ! cela me fait rire. J'insistedonc,et je dis : c'estlasensibililé extrême qui fait les acteurs bornés;

c^st le manque de sensibilité qui fait les acteurs sublimes. Les larmes du comédien descendent, celles de l'homme sensible montent ; ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tête de l'homme sensible, c'est la tête du comédien qui porte quelque trouble passager dans ses entrailles.

Avez-vous jamais réfléchi à ladifféren-

Manuscrit de Naigeon.

seroit la plus malheureuse desconditions ; mais il n'tst pas le personnage ; il le joue, et le joue si bien que vous le prenez pour tel; l'illusion n'est que pour vous ; il sçait bien lui qu'il ne l'est pas. Des sensibilités diverses qui se concertent entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s'affoiblissent, qui se fortifient ; qui se nuancent, pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : c'est la sensibilité extrême qui fait les acteurs médiocres ; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. Les larmes du comédien descendent de son cerveau ; celles de l'homme sensible montent de son cœur. Ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tête de l'homme sensible; c'est la tête du comédien qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles ; il pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la passion ; comme un séducteur aux genoux d'une femme qu'il n'aime pas, mais qu'il veut tromper'; comme un gueux dans la rue ou à la porte d'une église qui vous injurie lorsqu'il désespère de vous toucher - ; comme une courtisane qui ne sent rien, mais qui se pâme dans vos bras.

Avez-vousjamais réfléchi à la différence

Var.

' D'une femme qu'il veut tromper, — Les mots « n'aime pas, mais qu'il », ont été ajoutés au-dessus du texte.

2 Qui veut vous loucher. — Le mot veut a été raturé, et remplacé, au-dessus du texte, par les mots " vous injurie, lorsqu'il désespère de vous. »

l>AI!.\l)<).\i: SIH LE COMKOIKX

Teste de la Correspondance de Grimm.

ce (les larmes excitées par un ('vènement tragique, et des larmes excitées par un discours pathétique ! On entend une belle chose : peu à peu la tête s'embarrasse, les entrailles s'émeuvent, les larmes coulent ; au contraire, à l'aspect d'un événement tragique, les entrailles s'émeuvent subitement, la tête se perd et les larmes coulent ; celles-ci viennent subitement, les premières sont amenées.

Voilà l'avantage d'un coup de théâtre naturel et vrai surune scène éloquente : il i)roduit rapidement l'efTet que la scène tait attendre ; mais l'illusion enest beaucoup plus difficile ; un incident faux, mal rendu, la détruit. Les accents s'imitent mieux que les mouvements ; mais lesmouvements frappent avec une bien autre violence.

Manuscrit de Saifjeon.

des larmes excitées par un événement tragique, et des larmes excitées par un récit pathétique. On entend raconter une belle chose ; peu à peu la tête s'embarrasse ; les entrailles s'émeuvent et les larmes coulent. Au contraire, à l'aspect d'un accident tragique, l'objet, la sensation et l'effet se touchent. En un instant les entrailles s'émeuvent, la tète se perd et les larmes coulent Celles-ci viennentsubitement ; les premières sont amenées. Voilà l'avantage d'un coup de Ihéàlre naturel et vrai sur une scène éloquente. Il opère brusquement' cequelascènefaitattendre ; mais l'illusion enest beaucoup plus difficile à produire. Un incident faux, mal rendu, la détruit. Les accens s'imitent mieux que les mouvemens ; mais les mouvemens frappent bien ^ plus violemment.

Voilà le fondement d'une loi à laquelle je ne crois pas qu'il y ait d'exception ; c'est de dénouer par une action, et non par un récit, sous peine d'être froid.

Hé bien, n'avez-vousrien à m'objecter ?

Je vous entens ; vous faites un récit en société ; vos entrailles s'émeuvent ; votre voix s'entre-coupe ; vous pleurez ; vous avez, dites-vous, senti et 1res vivement senti. J'en conviens. Mais vous y êtes-vous préparé ? — Non. — Parliez-vous en vers ? — Non. — Cependant vousentraîniez,vous étonniez, vous louchiez ; vous produisiez un grand effet. — H est vrai. — Mais portez authéâtrevotre ton familier; votre expression simple -, votre maintien domestique,

Var.

' Il opère subitement ce que la scène. 2 Frappent plus violemment. — Le mot « bien » a été ajouté au-dessus du texte.

7V.r/e (le lu Correspondance de Grimm. Manitscril de Saif/eon.

votre gesie naturel, et' vous verrez combien vous serez pauvre et foible. Vous aurez beau verser des larmes ; vous serez ridicule. On rira ; ce ne sera pas une tragédie ; ce sera une parade tragique que vous jouerez ; croyez-vous que les scènes de Corneille, de Racine, de Voltaire, même de Sliakespear-, puissent se débiter avec votre voix de conversation et le ton du coin du votre aire? Pas plus que l'histoiredu coin de votre atre avec l'emphase et l'ouverture de bouche du théâtre. — C'est peut-être que RacineetCorneilie, tout grands hommes qu'ils étoient, n'ont rien fait qui vaille ^ — Quel blasphème ! qui est-ce qui oseroit le proférer ? Qui est-ce qui oseroit y applaudir? Les choses familières de Corneille ne peuvent pas mê se dirt d'un ton familier'.

Mais une expérience que vous aurez répété cent fuis, c'est qu'à la fin de votre récit, au milieu du trouble et de l'émotion que vous avez jettes dans votre petit auditoire de sallon, il survient un nouveau personnage dont il faut satisfaire la curiosité. Vous ne le pouvez pas ; votre âme est épuisée ; il ne vous reste ni sensibilité, ni chaleur ni larmes. Pourquoi l'acteur n'é-

Var.

'Votre geste naturel, vous verrez. — Le • mot « et B a été ajouté au-dessus du texte.

2 De Racine, de Voltaire, puissent se débiter. — Les mots « même de Shakespear » ont . été ajoutés au-dessus du texte.

^ C'est peut-être (jue Racine et Corneille • n'ont rien fait qui raille, tout grands hommes qu'ils étoient.

^ La phrase <i les choses famiHères de Corneille ne peuvent pas même se dire d'un ton familier » a été ajoutée plus tard ; elle est de ■ la même main, mais non de la même encre.

22 l'AUADOXii SI II LE COM KO 1 KN

Te.rle de la Correspondance de Grimm. ManuscrU de Nfii(jeon.

prouve-t-il pas le même afîai.- sèment ? C'est qu'il y a bien de la différence de l'intérêt qu'il prend à un conte fait à plaisir, et de l'intérêt que vous inspire le malheur de voire voisin. Etes-vous Cinna ? Avezvous jamais été Cléopâlre, Mêrope, Agrippine ? Que vous importent ces gens-là ? La Cléopâlre, la Mérope, l'Agrippine, le Cinna du théâtre sont-ils même des personnages historiques ? Non. Ce sont les fantômes imaginaires de la poésie. Je dis trop. Ce sontdes spectres de la façon particulière de tel ou tel poète. Laissez ces espèces d'hypogryphes sur la scène ; avec leurs mouvemens, leur allure et leurs cris, ils figureroient mal dans l'hisloire ; iisferoient éclater de rire dans un cercle ou une autre assemblée de la société ' ; on se demanderoit à l'oreille : Est-ce qu'il est en délire? D'où vient-il? Où fail-on de ces contes-là? Quelle est la planète où l'on parle ainsi ? — Mais pourquoi ne révoltent-ils pas au théâtre ? — C'est qu'ils y sont de convention ; c'est une formule donnée par - le vieil Eschylle ; c'est un protocole de Irois mille ans. — El ce protocolle a-t-il encore longtemps à durer? — Je l'ignore. Tout ceque je sais, c'est qu'on s'en écarte à mesure qu'on s'approche de son siècle et de son pays.

Connaissez-vous une situation plus semblable à celle d'Agamemnon dans la pre-

Var.

* Eclater de rire dans une assemblée de société. — Les mois '< un cercle ou une autre » el l'article « la » devant société ont été ajoutés plus lard, comme beaucoup d'autres corrections de ce genre.

-Une formule donnée depuis le vieil Eschylle.

Texle de la Correspondance de Grimm.

Réfléchissez, je vous prie, sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai ? Est-ce y montrer les choses comme en nature ? Nullement : un^malheureux de la rue y serait pauvre, petit, mesquin ; le vrai en ce sens ne serait autre chose que le commun.

Qu'est-ce donc que le vrai ? C'est la conformité des signes extérieurs, de la voix,

Matiuscril de Saifjeon.

mièrescèned'Iphigénie que la situation de Henri quatre lorsqu'obsédé de terreurs qui n'étoienl que trop fondées, il disoit à ses familiers : Ils me tvcront, rien nest plus certain ; ils me tueront. Supposez que cet excellent hon)me, ce grandet malheureux monarque' tourmenté la nuit de ce pressentiment funeste, se lève et s'en aille frapper à la porte de Sully son ministre et son ami. Croyez-vous qu'il y eût un poète assez absurde pour faire dire à Henri : Oui, ccst Henri ; c est ton roi qui t'éveille ; viens ; reçonncis la voix gui frappe ton oreille, et faire répondre à Sully ; Est- ce bien vouSy seigneur ? Quel important besoin vous a fait devancer l'aurore de si loin? A peine un foible jour vous éclaire et me guide ; vos yeux seuls elles miens sont ouverts. — C'étoit peut-être là le vrai langage d'Âgamemnon ? — Pas plus que celui de Henri quatre. C'est celui d'Homère, c'est celui de Racine, c'est celui de la poésie; et ce langage pompeux- ne peut être employé que par des êtres inconnus, et parlé que par des bouches poétiques, avecun ton poétique.

Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature ? Aucunement. Le vrai en ce sens ne seroit que le commun. Qu'est-ce donc que le vrai de la scène ? (]'est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un

Var.

1 Cet excellent homme et malheureux monarque. — Les mots « ce f/rand et -> ont été ajoutés au-dessus du texte.

-Et ce langage ne peut être employé. — Le mot a pompeux >- a été ajouté.

Page 1