VICTOR HUGO
Quelques bons jeunes gens, qui ne détestent pas une douce réclame autour de leurs noms et que M. Chapron a si drôlement appelés des « Parnassiens sans ouvrage », ont imaginé de célébrer ces jours-ci l'anniversaire de la naissance de M. Victor Hugo. On fera la fête de ses quatre-vingts ans, on célébrera ses noces d'or avec la gloire. Je ne suis pas très fou de ces fêtes et de ces adorations d'un vivant. Je crois bien que, parmi ceux même qui font partie du comité et qu'on a fourrés là sans les consulter, il y en a plus d'un qui est de mon
avis. Qui sait ? le poète lui-même, qui a écrit ce joli vers :
Ami, cache ta vie et répands ton esprit,
eût peut-être préféré qu'on l'eût laissé célébrer tranquillement son dies natalis autour de sa table de famille.
Je n'augure pas très bien de la promenade projetée, et de cette « intimité de deux millions d'âmes » dont on nous a parlé avec emphase.
Dans ces sortes d'affaires, le moindre accroc gâte tout : dix illustrations qui manquent au cortège font plus remarquer leur absence qu'on ne remarque la présence de cinq cents inconnus. Sauf de rares exceptions, sauf les fêtes nationales où rÉtat intervient, ces apothéoses à travers les rues ne sont pas dans nos mœurs. J'en suis à souhaiter que la fête antique ne soit pas une fête en toc, — passez-moi le mot et le calembour, en parlant d'un homme qui ne les déteste pas. La gloire de M. Victor Hugo n'avait pas besoin de cette manifestation insolite. Il a eu d'autres apothéoses plus précieuses et mieux à leur place, aux reprises triomphales de ses drames.
Quoi qu'il en soit du projet un peu bizarre qui à surgi ces jours-ci, il a remis le nom de M. Victor Hugo sur toutes les lèvres. Ce nom est incontestablement le plus grand nom littéraire du siècle.
Certes, on peut trouver peut-être plus de sincérité ou de simplicité au moins dans l'œuvre de Lamartine, plus de perfection sobre dans les vingt pages de Musset, où celui-ci est supérieur à lui-même, plus de variété dans le théâtre d'Augier, plus de philosophie et de grâce pénétrante dans la critique de Renan; mais le nom de Victor Hugo, comme il arriva pour Voltaire, efface les autres par son éclat, et cet éclat — quoi qu'en dise TEcclésiaste — n'aura pas la fragilité du verre. Dans un tableau magnifique qu'il a tracé de Paris en ruines, comme Ninive ou Babylone, M. Victor Hugo a montré, émergeant des décombres, les deux monuments qu'il a chantés : Notre-Dame et la Colonne de la grande armée. Si un jour notre littérature disparaissait devant l'inconnu que nous ménagent les siècles à venir, il resterait, tant que l'homme saura lire, deux ou trois monuments de notre époque, et ce seront les Châtiments, la Légende des Siècles y les Feuilles d* Automne. Pour VAne^ je n'en réponds pas !
Je ne sais rien de plus drôle et de plus vrai que ce mot d'un joyeux vaudeville de M. Labiche, où deux camarades de collège se rencontrant à un banquet, après vingt ans, s'écrient : « C'est singulier comme on a peu de chose à se dire quand on ne s'est pas vu depuis si longtemps ! » Il est également singulier comme on est embarrassé et pris de court pour parler d'un homme très illustre,
dont les œuvres et la légende courent les rues, dont les portraits sont partout, et dont on sait partout les œuvres par cœur. Il est aisé de marquer le trait essentiel du génie littéraire de M. Victor Hugo. C'est l'éloquence lyrique. Il est moins facile de trouver le trait essentiel de son caractère. Simple comme un enfant, disent les uns; comédien comme personne, disent les autres. Homme de profondes convictions, selon ceux-ci ; girouette ou drapeau, tournant et flottant à tous les vents de ses passions et de ses intérêts, ripostent ceuxlà. Et les uns et les autres, qui parlent de M. Victor Hugo, se vantent de le connaître et le connaissent, en effet. Je crois qu'on se mettrait d'accord, si on voulait prendre M. Victor Hugo pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un merveilleux artiste. Les artistes véritables, ceux qui ne sont ni d'impuissants rapins du pinceau ou de la plume, ni de sages ouvriers et de ' bons commerçants adroits, ceux qui ont quelque chose là — et en disant ce mot, je mets la main partout, au cœur aussi bien qu'à la tête — ces artistes privilégiés sont tous marqués d'un trait pareil : ils sont complexes et Ton pourrait dire d'ordre composite. Ceux dont on dit qu'ils sont simples, ont de l'apprêt dans leur simplicité; ceux dont on dit qu'ils sont prétentieux et compliqués ont des échappées de naï-
veté. Ils présentent encore un curieux mélange de rouerie et de bonne foi, et, en ayant le plus
souvent les opinions qui servent le mieux à leur gloire, ils les embrassent avec une chaleur qui peut aller jusqu'au sacrifice. Tel M. Victor Hugo. Notre-Dame le fit catholique, le romantisme le fit monarchiste, la Censure acharnée sur son théâtre le fit opposant quoique pair de France, la Colonne le fit bonapartiste; une blessure de vanité, au dire des uns, une révolte de conscience, je crois^ le firent républicain. Exilé, il fut le plus sévère des proscrits, et l'exil lui donna la plus belle page de son œuvre. Depuis il a pris ce rôle de planer au-dessus des événements, de parler en apôtre, en face des faits de la politique. C'est le plus beau rôle, c'est aussi le plus commode. Ses bras levés au ciel, comme ceux d'un Moïse sur le mont Nebo, ses mains tendant la lyre aux étoiles, ne se mêlent ni au sang, ni à la boue des choses d'ici-bas. Du rocher de Guernesey, il a sauté sur un nuage. Il s'y trouve bien, si bien, qu'un beau jour il oublie qu'il est sénateur et il oublie d'aller voter ! Aujourd'hui, cet homme, mêlé à toutes les agitations de son siècle, dont il a eu, une à une, toutes les passions, est un grand apaisé. L'Océan s'est fait lac tranquille. Il s'est créé, à son usage, une foi religieuse singulière qui le fait considérer comme un mystique par les philosophes, et comme un philosophe par les religions officielles. Lui qui est sûr de l'immortalité sur terre, il croit à une autre immortalité, au sein du Dieu
de Spinosa. Je Tentendais, il y a quelques jours, parler de sa transformation prochaine avec une admirable sérénité. En pareille matière, on ne joue point la comédie, ou, du moins, le comédien croit à son rôle et à son personnage. C'est un spectacle touchant que celui de ce vieillard qui, dans la mort, ne voit pas la nuit, mais l'aurore. Je le comparais volontiers — passez-moi la grossièreté de l'image — à un homme d'appétit puissant, à l'Hercule antique, si vous voulez, digérant un long repas et sentant, la faim apaisée, le sang se former et couler dans ses veines. Gloire, fortune, popularité, souffrances, orgueil du pouvoir, orgueil plus vif peut-être de la persécution, amour des femmes^ admiration des hommes, il a tout eu, tout absorbé, tout vidé jusqu'à la lie. Il s'éteindra comme une fournaise où, le charbon retiré par le chauffeur, vibre encore une flamme dans l'air embrasé.
L'intérieur de M. Victor Hugo, semblable à ces temples dont la grande porte est ouverte toute large, mais dont le sanctuaire est voilé et parfois impénétrable, est coquet et charmant.
On y reiste longtemps à table, quand on est entré dans l'intimité, vraiment hospitalière et douce, de la maison. C'est à table que le maître se livre le plus volontiers. Il a un bon estomac, c'est-àdire les trois quarts d'un bon caractère. Vraiment aimé de ceux qui l'entourent, il vit beaucoup chez
lui, ayant quelque chose d'un patriarche qui serait resté gai comme Anacréon. Sa couronne, entourée d'une gloire de rayons, mêle les roses aux tristes fleurs de deuil. Il a en lui, sur le tard, une mélancolie douce et puissante, traversée par des gaietés presque enfantines. L'esprit de M.Victor Hugo, dont il aime qu'on le loue, est quelquefois cruel ; mais c'est un coup de sabre, et non pas la pointe acérée de la flèche de Voltaire, dont il accable ses ennemis. Le plus souvent, sa gaieté est un peu grosse, plus puissante que rafflaée. Il a le rire large. Son esprit ne tourne à l'ironie que lorsqu'il aborde un sujet où il doit mettre de la prudence. Faites-le parler de Musset, par exemple, si vous pouvez^ ou de Sainte-Beuve. Il en parlera à bouche fermée et vous passerez un joli quart d'heure.
Il y a quelque temps, M. E. Zola a publié dans le Figaro un article compendieux pour nous révéler les faiblesses du poète. Il nous a appris que dans les dernières œuvres de M. Victor Hugo, la manière l'emportait sur l'inspiration. Hé ! que nous nous en doutions! C'est une manie de ce grand esprit — je parle de Victor Hugo — de sembler tenir par dessus tout, dans son œuvre, au détail précis des choses et à l'exactitude de l'inflniment petit. C'est de cette façon qu'il s'est fait une érudition dont l'apparence formidable suffit pour nous apprendre qu'elle est en grande partie
factice. Mais que nous importe? M. E. Zola a, sans s'en douter, refait l'article de M. Philippon sur les Burgraves^ une parodie jadis fameuse, qui nous parait assez plate aujourd'hui.
Peut-on s'appeler Gualidaraara! disait M. Philippon. Peut-on citer Reuchlin! dit M. Zola. On peut tout faire, quand on est un grand poète. Tout ce bagage érudit, qui serait insupportable avec un autre, nous n'en sentons presque pas le poids. Oripeaux romantiques, paillettes dédorées, philosophie mystique, variations politiques, faiblesses même, tout tournoie dans l'œuvre du plus grand artiste du siècle, et nous en restons éblouis. En vrai poète lyrique, M. Victor Hugo a le don suprême de grandir ce qu'il touche. La vérité stricte se déforme peut-être sous ses doigts ; mais du moulage, il a fait une statue. Dans sa vie même, il a été de ceux qui apportent de leur grandeur à tout ce qu'ils touchent ou approchent, choses et gens. En amour, les femmes ont été pour lui une lyre, et, sur l'instrument docile, c'était la propre chanson de son âme qui résonnait. Un moment, il fut toute la protestation contre l'Empire. Sa personnalité est comme son discours, elle s'impose. Quand il parle, la voix est d'abord lourde, le débit emphatique, comme l'était celui de Michelet, et jusque dans la conversation; mais, même dans l'erreur, il apporte une puissance contre laquelle on ne lutte pas aisément. Il trouble d'abord et
cause comme un malaise à l'esprit. Le charme vient plus tard. C'est un séducteur à la façon d*un homme qui prendrait brutalement une femme dans ses bras, et qui, lui ayant fait sentir sa force, se ferait humble pour lui demander un baiser.
M. Victor Hugo a été certainement, parmi les hommes de notre siècle, celui qui a été le plus attaqué et le plus raillé. On ne saurait imaginer jusqu'où allèrent, à la an de la Restauration, les passions littéraires. Rien n'en peut donner une idée, dans notre époque actuelle si indifférente et qui ne se scandalise de presque rien. Aux attaques contre le chef d'école, succédèrent les attaques contre le politique. Ses changements d'opinions les expliquaient, sans en justifier Tâpreté. Ce fut une consigne, sous l'empire, d'éloigner ses œuvres de la scène; ce fut une mode de parler avec dédain de son génie. Â ce moment même, M. V. Hugo écrivait ses plus beaux livres, les Châtiments et lo. Légende des siècles. A lui-même on faisait une légende. On raillait ses ambitions, on s'attaquait surtout à la sincérité de ses convictions, de ses sentiments même. Avait-il aimé, avaitil haï aussi sincèrement, aussi profondément que devaient le faire croire l'éloquence de ses larmes et l'éloquence de ses satires? Eternel problème qui se pose devant l'œuvre des grands écrivains, et problème insondable !
Qui dira au juste le secret des consolations que
donne l'art et jusqu'à quel point il domine dans l'âme de l'artiste, les douleurs et les joies du père, de l'amant, du citoyen? Ceci, du reste, ne nous regarde pas. Ce que nous demandons au poète, c'est d'être, comme on disait au temps romantique, la harpe éolienne qui vibre aux soupirs et aux souffles de l'humanité. Que nous importe qu'il reste insensible, comme les cordes de la harpe? La foule^ au surplus, se trompe souvent, quand elle prend pour de la sécheresse de cœur cette habitude de l'esprit de donner une forme éclatante à ses propres douleurs, et de mettre un art inâni dans l'expression de ses angoisses. Car, du plus humble au plus grand, l'homme, pour se soustraire aux douleurs qui le frappent, tend, par un instinct sauveur de la nature, à se rejeter dans ses habitudes. L'ouvrier reprend son outil, le poète sa plume.
Ne doutons donc ni des larmes tendres, ni des colères généreuses, dont l'expression parfaite nous ravit. Elle est admirable chez M. Victor Hugo. Pourquoi cette poésie, comme un grand fleuve, s'échapperait-elle d'un rocher et d'une source glacée ! Et de quel droit dirions-nçus, parce que ses larmes sont devenues perles, qu'elles ne sortent pas du cœur?