ENTERREMENT DE COURTISANE
Du boulevard des Italiens...
Il suffisait d'entrer hier, un instant, dans Téglise de Saint-Philippe du Roule, pour constater une fois de plus que le catholicisme est bien la religion dont l'inventeur et le Dieu a pardonné à la Madeleine. On enterrait, avec tous les honneurs que le culte catholique met à la disposition de quiconque peut payer à la fabrique le coût élevé d'un convoi de première classe, M°»o Pépita Sanchez ; jamais cérémonie funèbre ne fut plus intéressante pour un curieux. Le cercueil de cette pauvre fille disparaissait sous les bouquets de fleurs; roses, pivoines et marguerites, couvraient son corps mignon, et masquaient aux regards le drap mortuaire. On eût dit que le printemps voulut se faire pardonner cette fin hâtive« L'église était à demi pleine d'amis, et, dans la nef centrale, toutes les courtisanes de Paris, long-voilées et vêtues de deuil, suivaient l'office des morts avec un recueillement suffisant. Quand la cérémonie a été terminée,
relevant coquettement leurs robes à traîne, elles ont, d'un pas nonchalant, regagné leurs beaux équipages, autour desquels stationnaient les badauds et les commères du quartier. Çà et l\y sur les marches de l'église, de petits groupes se formaient, comme sur le grand escalier de l'Opéra ou des Italiens. On saluait, de la main et de l'éventail, les amis reconnus dans la foule; et cette € dernière > de M^e Pépita Sanchez a été aussi brillante que les plus brillantes « premières ».
J'ai remarqué bien vite que ce déploiement de luxe et, — qu'on me passe le mot, — ce confortable de la mort, choquaient terriblement les petites gens. On trouvait, dans la foule, que ce fameux < ordre moral », qui revient à la mode, était singulièrement outragé parce qu'une courtisane avérée s'en allait en Terre-Sainte avec les prières du clergé et dans un beau char orné de panaches. Pour un rien, et n'était le respect que la mort impose, on eût sifflé les demoiselles venues à Saint-Philippe du Roule rendre les derniers devoirs à une d'elles, comme on les siffla jadis au retour des courses de Vincennes. Le bon peuple de Paris a de ces élans de vertu, et les aimables faubouriens sont moralistes à leur heure. Seulement, comme les trois quarts des moralistes, ils se gardent bien de s'en prendre aux véritables auteurs des indignités qui les choquent.
A de très rares exceptions près, les courtisanes sortent toutes des rangs du peuple. Et comment se recrutent-elles? Presque toujours parmi les âUes séduites ou les femmes maltraitées par leurs maris. Il est beaucoup plus rare qu'on le pense qu'une allé du peuple soit directement séduite par un bourgeois. Les occasions de rapprochement sont peu fréquentes, et les hommes d'une certaine classe, pour ne parler que des intérêts et des mobiles les moins nobles, y regardent en général à deux fois, avant de se lancer dans une aventure qui peut leur créer des ennuis. C'est dans les fêtes de village, à la moisson, aux vendanges, dans la promiscuité des repos goûtés ensemble au milieu de l'ivresse des foins coupés ou des raisins écrasés; c'est dans l'atelier, c'est dans les garnis, — on vient d'en avoir un exemple, — que la allé du peuple mal défendue et brutalement attaquée, comme une proie, succombe presque toujours. Quant au mariage réparateur, on sait que si des rois ont épousé des bergères, il est très rare de voir un berger qui a vingt moutons à lui épouser une bergère qui n'en a que deux. Plus on descend l'échelle sociale, plus l'argent se montre féroce. Et le peuple devrait avoir quelque indulgence pour les courtisanes, en songeant qu'elles sortent de son sein et que c'est presque toujours lui qui les a faites ce qu'elles sont.
Voyez Mniû Pépita Sanchez. A seize ans, dans son pays de Séville, la terre classique des petits pieds, jolie comme un diable, elle épouse un charbonnier, son voisin. Le charbonnier lui fait deux ou trois enfants, se grise et la roue de coups. Trouvez-vous bien étonnant qu elle déserte un beau jour ce foyer sans tendresse, sans sûreté, sans bonheur? Les femmes, quoi qu'en dise Bartholo, sont disciplinables, et elles aiment la cage où l'on les retient, surtout s'il s'y trouve un nid. Mais il faut que dans cette cage, à défaut de dorures, la main prévoyante et douce de Thomme apporte un peu de verdure et de fleurs. Si cela fait défaut, elles ouvrent l'aile et vont ailleurs venger sur d'autres les inguérissables blessures d'un premier amour méconnu.
Je sais bien qu'il y a, dans le monde des filles, d'abominables coquines qui ne valent pas la corde pour les fustiger. Mais là, comme ailleurs, les êtres foncièrement et primitivement mauvais, sont assez rares, et ce n'est point sur des exceptions qu'il convient d'étudier un phénomène social. Or, la prostitution, prise dans son ensemble, témoigne d'un ardent désir de liberté et de sécurité chez la femme, et ne tendra à disparaître ou, du moins, à s^amoindrir et à se cacher, que lorsque la part aura été faite à ce que ses revendications ont de légitime. C'est un état insurrectionnel qui disparaîtra en grande partie quand les hommes.
qui font les lois, donneront une charte et des garanties aux rebelles. Mais le diable est qu'ils trouvent des charmes à ces insurgées, qu'ils préfèrent les reconnaître comme belligérantes que les désarmer, et qu'ils aiment mieux déclamer contre les allés et les aller voir de temps en temps que de s'imposer les vertus nécessaires pour qu'il n'y en ait plus !
Quant aux gens du peuple, ils sont volontiers indulgents pour les filles de la basse prostitution, qu'ils regardent comme des façons d'ouvrières dont le travail n'est guère moins pénible que celui des autres.
Ils gardent leurs colères et leurs sifflets pour la haute galanterie, pour les < cocottes », en qui ils voient des créatures parties de bas et qui ont réussi, et comme des travailleurs qui seraient devenus capitalistes et patrons. Cette rigueur de vertu qu'ils montrent à leur égard part de mauvais sentiments et d'une basse envie. Hélas I je l'ai bien souvent dit ici, Tenvie est la plaie saignante de notre race et de notre époque. Le sens mal entendu de l'égalité a troublé les cœurs de la démocratie moderne. Àh! s'ils savaient, tous ces jaloux, qu'on ne s'élève guère dans la vie que pour souffrir davantage, que les besoins de chaque jour à satisfaire sont le remède aux maux d'imagination, les pires de tous, et qu'on ne touche à certains fruits, qui, vus de loin, sont resplendissants
et dorés comme lespommes d'Hespéride, que pour les trouver pleins de cendres sous nos lèvres!...
Bon peuple, sois compatissant aux heureux!
Déshérités de la fortune^ ayez pitié de nous ! Indulgence pour tous, indulgence pour toutes!
Songez qu'on ne cesse d'être l'esclave des besoins que pour devenir, ce qui est pire, victime des passions. Suivez l'exemple que vous donne TEglise, ouvrant toutes grandes ses portes à une courtisane, qui a sans doute fait son purgatoire au milieu des joies apparentes de sa vie, sans s'inquiéter de savoir si elle a eu le temps de se repentir in eœtre>nis.
Voltaire, qui entra dans l'arène à vingt ans, tout cuirassé, et ne quitta pas une minute son armure, parle fort irrévérencieusement de Madeleine et de la grâce qui vint la toucher. Il ra^ conte que le crime des Albigeois, crime pour lequel bon nombre d'eux furent pendus, écartelés ou brûlés, fut d'avoir affirmé que l'amour de la Madeleine pour le Christ n'était pas platonique, et que le souper chez Lazare, pendant lequel elle essuya ses pieds avec ses beaux cheveux blonds dénoués, ressemblait à une petite fête dans le genre de celles que voit le grand 16 au café anglais. Quant à la Grâce, à ce pardon suprême, foudroyant, qu'on ne peut éviter et qu'on n'a pas besoin de mériter ni de souhaiter pour l'obtenir, il en fait des gorges-chaudes, dans un
article du Dictionnaire philosophique^ qui est le dernier mot de l'esprit, de la verve et du génie critique. Voltaire avait bien raison de se moquer de la Grâce des théologiens, de la générale, de la particulière, de la suffisante, de l'efficace, de la nécessitante, de l'existante et de la congruante.
Mais Voltaire de nos jours, jouissant de la liberté d'esprit que les révolutions nous ont faite ^ eût vu, derrière tout ce fatras ridicule des théologiens, luire comme un phare la haute pensée qui domine tout le christianisme, la doctrine du pardon réservé à Dieu. Par là, on doit entendre aujourd'hui que rien n'est absolu sur terre, et que le droit de juger n'appartient pas à l'homme. La société peut et doit se défendre contre de présumés coupables qui dérangent et blessent ses institutions et ses idées d'un jour. Mais la notion du bien et du mal est essentiellement empirique. Dieu seul, être réel ou être de raison, peu importe, peut faire la part, dans une action humaine, de ce qu'il entre de liberté et de ce qu'il existe de fatalités de toute nature. Pour juger d'une façon absolue, il faut tout connaître, et nous ne connaissons rien, ou presque rien...
Je songeais à tout cela, et à « l'ordre moral » qui pourrait bien être, comme le père jésuite Bouhours le disait de la Grâce, « un je ne sais quoi », en voyant enterrer cette pauvre madame
Pépita Sanchez. Et plus je réfléchissais, plus je sentais, en face des brutales colères de la foule l'indulgence et la pitié remplir mon cœur. Que pouvait-on demander à cette belle fille, quand ses quinze ans fleurirent au soleil d'Andalousie, si ce n'est d'aimer?
Elle ne savait par lire, elle avait de grands yeux, et des petits pieds mignons, de ces pieds qui font dire aux Sévillannes, dans leurs chansons^ qu'avec les souliers d'une Anglaise on peut s'embarquer sur la mer. Elle a aimé son charbonnier qui Ta battue. Ma foi! tant pis pour les hommes s'ils ont permis que le trésor devînt un instrument de ruine et de perdition. Elle eût mieux aimé, sans doute, être autre chose. Mais la faute n'est pas toute sienne: et quand je vois porter son corps en t«rre au milieu des huées à peine contenues de la foule, je suis tenté de répéter la formule d'autrefois : « Laissez passer la justice de Dieu! »
Et savez- vous comment elle est morte? En essayant, par son balcon, de rappeler son amant qui se retirait, et qu'elle voulait revoir, pour ne pas rester seule chez elle, ses domestiques étant partis. Cette audacieuse, volontiers cynique devant le monde, avait une peur horrible de la solitude. Vous souvient-il de ce conte admirable, « l'Homme des foules? » Comme le héros de cette légende, la courtisane ne pouvait demeurer
sans entendre le bruit de la vie autour d'elle. Et cette souffrance et ce deuil lamentable d'une âme qui a peur d'elle-même ne suffiraient point à désarmer l'envie? Je ne sais pas de supplice comparable à celui d'un être qui a sans cesse besoin de se distraire de lui-même. Ils sont rares ceux qui^ dans les longues nuits d'insomnie, voient s'asseoir à côté d'eux un fantôme doux.
Qui leur ressemble comme un frère,
et leur fait entendre ces mots bienveillants qu'Alfred de Musset a rimes dans sa langue magique. Plus nombreux sont ceux qui ne peuvent regarder dans leur cœur que comme dans un abîme; et, ceux-là, bien audacieux qui les juge et bien cruel qui ne les plaint pas !