GAMBETTA
Plus on connaît l'homme, plus il est difficile d'en parler. Les ennemis de M. Gambetta — et Dieu sait s'il en a, quoique, pour son compte, il ait seulement parfois des rancunes systématiques, mais jamais de haines, — ses ennemis n'ont su fixer, en les exagérant dans leurs portraits, que les côtés extérieurs et superficiels de sa nature et de son caractère. Quand ils ont parlé de Trompette, des petits plats de la cuisine du Président de la Chambre, de la baignoire d'argent (qui n'est pas en argent), et des souvenirs du café Procope, ils croient avoir tout dit. Les intransigeants, faisant chorus, ajoutent que le Palais-Bourbon a une vague odeur de dictature et sent la poudre, plaisantent Kokinos, et au-x cancans de salon ajoutent les cancans de couloir. Les uns et les autres ne connaissent pas M. Gambetta et ne veulent pas le connaître.
M. Gambetta, avant tout, est un homme du Midi. Celte race d'hommes a des mérites et des défauts
qui lui sont particuliers; mais elle est faîte pour la politique. Les gens de là-bas ont, depuis la Grèce et Rome, un sens profond de l'égalité démocratique, qui leur ôle toute gêne et toute timidité. Le gentilhomme du Nord garde des préjugés de hobereau, le bourgeois a la morgue de l'argent^ l'homme du peuple n'est pas exempt d'envie. Préjugés, morgue, envie, on les ignore presque toujours dans le Midi. C'est sans embarras, sans ôel, avec une belle humeur à la d'Artagnan^ que les hommes du Sud viennent, sur leurs vingt ans, légers de pécule, riches d'audace et de dons naturels, conquérir la capitale. Tel y débarqua M. Gambetta, avec cette foi qui fait que lorsque les grandes fortunes arrivent à ces hommes, elles ne les surprennent jamais. Ils n'ont pas, comme les ambitieux du Nord, leur objectif fixé depuis les premiers rêves de la jeunesse ; mais ils sont prêts à tout, souvent sans s'être préparés à rien. Dans chaque Méridional il y a de ce Teverino du roman de George^ Sand, à qui on demandait s'il savait conduire une voiture et qui répondait simplement : « Je crois que oui, mais je n'ai jamais essayé. »
La première fois que je vis M. Gambetta, il y a bel âge, il habitait deux chambres à un quatrième de la rue Bonaparte. Le logis était pauvre, et avait à la fois un air désordonné et honnête. La vieille tante Massabié était venue à Paris avec son neveu. La pauvre boiteuse a suivi la fortune de
l'étudiant qui Tadorait. Son affection familière et sans pruderie ne pesait pas sur son pupille ; mais le lien, pour être léger, ne le retenait pas moins. Elle laissait « passer la jeunesse »; elle ne la laissait pas s'égarer. C'est une admirable condition de vie, pour un homme de tempérament ardent, d'avoir, dans Paris, un coin où luit la flamme modeste du foyer familial. La tante mettait encore dans la vie de l'étudiant un rayon de soleil méridional et un parfum de la terre natale — un parfum qui s'envolait parfois de la cuisine, où elle était sans pareille dans la confection des pommes d'amour à la provençale, que les barbares appellent des tomates!
M. Gambetta a toujours été un grand travailleur. Quand travaillait-il donc, au temps où il fréquentait les cours, la Sorbonne, le Collège de France, les cafés, où il a fini parfois un cent de dominos « aux allumettes », et même les bals publics, cet autre Méridional de Mirés ne le sut que trop! C'est le secret de ces organisations puissantes comme celle de Dumas. Le développement intellectuel, méthodiquement poursuivi, ne souffre jamais du désordre apparent de la vie. Ces hommeslà travaillent toujours et partout. Le mouvement qu'ils se donnent, les expansions auxquelles ils se livrent sont comparables au bruit, au sifflement, à la fumée qui s'échappent d'une soupape de sûreté d'une chaudière de navire. A l'intérieur, l'eau se
vaporise également, donnant une force régulière, constante, un effort toujours le même, sans arrêt et sans lassitude. Arts, littérature, politique, M. Gambetta s'assimilait les choses, souvent en les enseignant : méthode de Thiers, autre Méridional. Grand liseur, toujours. Encore aujourd'hui, à quelque heure qu'il se couche, le président se fait réveiller à neuf heures, souvent plus tôt. Son valet de chambre, François, lui apporte les gazettes, et pas un politique et bien peu de journalistes ne les lisent aussi vite et aussi bien. Soumise à un entraînement journalier, la mémoire est admirable. Le jour des élections générales, après le 16 Mai, M. Gambetta put, sans le secours d'une seule note, peser sûrement les chances de chaque candidat sans se tromper. Il n'y a que le préfet Hérold qui puisse rivaliser avec lui dans la connaissance du personnel politique. Il le connaît comme Napoléon, dit-on, connaissait ses soldats et comme l'empereur Guillaume connaît son corps d'officiers.
M. Gambetta a une imtnense ambition, mais cette ambition est haute et éclairée. Il aime le pouvoir, mais il l'aime pour l'œuvre faite, pour l'œuvre à faire.
Jusqu'en 1870, il avait travaillé pour lui. Laurier, avec une admirable intelligence, avait su apprécier du premier coup les qualités politiques de son ami. Il avait senti qu'il y avait en lui la force qui faisait défaut à lui-même, le sens de la
démocratie. Il aida à faire de M. Gambetta le chef de la jeune opposition de l'Empire, opposition hardie et souple à la fois, qui frappait à toutes les portes de l'avenir, sachant bien que l'une ou l'autre finirait par s'ouvrir devant les mots mystérieux qu'elle prononçait. Eu ce moment encore, nul dans l'opposition ne savait où on allait. Sedan fixa tous les doutes. Ce jour-là, un homme nouveau naquit, on peut le dire, en M. Gambetta. L'amour de la patrie s'appela désormais chez lui l'amour de la République et se confondit avec lui. Le jeune avocat, qui avait lutté, gaiement toujours, même aux jours d'orage, pour la vie, pour la fortune, pour l'art quelquefois, sentit qu'il sortait de la notoriété pour entrer dans l'histoire. L'homme du Midi ne s'en étonna pas. Teverino prit les rênes « du char de l'État », et il se trouva qu'il savait conduire! Où veut-il aller? où marchet-il « lentement, mais sûrement », maintedant que la démocratie, instrument de la grandeur française, est maîtresse du terrain î Pourquoi le dire quand on le sait? Je me rappelle seulement avoir vu un jour M. Gambetta devant la statue de Thiers. Il lisait l'inscription; et quand il arriva à ces simples mots « dileœit patriam », il s'arrêta en murmurant : « Toute grandeur est là ! »
Mais ceci n'est pas l'homme en déshabillé. Pour le connaître, c'est surtout aux Jardiès qu'il faut aller, dans cette petite demeure dont la porte
s'ouvre difficilement et aux seuls amis. Là, M. Gambetta est heureux de vivre dans la liberté d'allures qui lui est restée chère. La robe de chambre est une vareuse. M. Gambetta joue aux boules avec fureur, comme en Suisse, dans sa villégiature ordinaire du château des Crêtes. Il marche avec des relais préparés de chemises, s'entraînant pour obéir aux médecins et pour satisfaire en même temps un goût tardif pour le sport. Il faisait déjà des armes dans son logis de la rue Montaigne, voulant se mettre à même de faire bonne figure dans un duel, alors possible : aux Jardies, il tire le pistolet avec persévérance. Il chasse démocratiquement, car ce n'est qu'au Palais-Bourbon qu'il aime une certaine représentation qu'il juge utile à l'autorité de ses fonctions. Mais, au fond, il reste simple.
Aux Jardies, comme à Paris, ses bons moments sont à l'heure des repas, quand il cause librement avec quelques amis, et qu'il peut avoir, sans contrainte, cet esprit parisien mâtiné de fantaisie méridionale, qui faisait ressembler ses conversations avec Laurier à un duel entre un tireur du Nord et un escrimeur napolitain de la bonne école. Sa table est bonne, sans avoir la récherche qu'on lui prête : trois ou quatre plats, et du vin de Bourgogne qu'il trempe d'eau dans un grand verre. Le président de la Chambre déjeune tous les jours avec l'officier de service, son chef de cabinet,
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son secrétaire particulier, et retient volontiers ceux de ses visiteurs du matin qui sont ses amis. Les rédacteurs de la République française^ M. SpuUer, M. Ranc, M. Ghallemel-Lacour, quand il est à Paris^ le général Farre, sont souvent ses convives. Les intimes fréquentent surtout chez lui pendant l'intervalle des sessions. On. déjeune alors dans les appartements du premier étage, et le déjeuner est un repos. Le rire d'autrefois y retentit, encore un peu voilé de cette gravité qu'imposent la pratique des grandes affaires et le constant souci des responsabilités.
Chez M. Gambetta, qui aime la vie de toutes façons et qui a l'allure d'un grand dépensier de lui-même, il y a de singuliers retours de mélancolie. La cuisine de la politique n'est pas amusante tous les jours. Le goût très affiné, malgré quelques rugosités de l'écorce, entraînerait volontiers le président de la Chambre vers les arts et des plaisirs délicats. Ce démocrate, à qui l'argent est indifférent, aime le luxe^ et le plus grand de tous n'est-il pas la rêverie tranquille? Il n'a guère le loisir de s'y livrer, trouvant à peine, de temps en temps, une heure pour relire un chapitre de Montaigne ou de Rabelais, qui sont ses favoris. Mais, quand on le connaît, on surprend en lui des lassitudes — courtes d'ailleurs. Il n'y aura jamais de repos pour ce lutteur, qui a « une pensée derrière la têle », comme disait Sainte-Beuve, pensée
qui le domine et le guide, et le met au-dessus des vanités satisfaites et des joies du pouvoir. Ce Méridional affamé de vie, de soleil, de mouvement, d'art, regarde vers le Nord.
EMILE DE GIRARDIK
La robe de chambre est une veste rouge.
Quand on va le voir et qu'on est introduit dans son grand cabinet de travail, où Ton le trouve écrivant, il a l'air et le costume d'un bourreau de mélodrame. Les bonnes gens qui lui apportent des < Nouvelles » ou des « Romans » pour la France^ à le regarder, doivent sentir quelque chose leur passer dans le cou^ comme le froid de la hache. Il a l'accueil glacial jusqu'à la dureté. Il ne compte qu'avec qui compte.
Il y a vingt ans que je vois M. de Girardin ; nous avons fait, au temps jadis, campagne ensemble. Je ne le connais pas. Tout ce que je puis faire ici, c'est de chercher, avec le lecteur, la solution du problème moral qu'il offre, d'essayer d'en dégager l'X, en allant du connu à l'inconnu .
Entrons d'abord chez lui.
La maison de la rue de La Pérouse est de belle tenue, sur un pied presque grandiose. Six ou huit
\'tC) LA SAGESSE 1>AUISIENNE
chevaux à l'écurie, une douzaine de valets. Pas d'ostentation cependant; mais un goût un peu sec. Une grande salle à manger un peu nue, quatre panneaux de Delacroix dans le salon, et, faisant suite à celui-ci, une bibliothèque longue, avec des rayons bas et une série de toiles, en général assez médiocres, sur les murs. Le portrait de son père, celui de sa mère, placés là à côté T un de l'autre, sans affectation^ mais sans embarras. Le père est en uniforme de général. On sait quels terribles hommes étaient pour les maris ces grands vainqueurs empanachés du premier Empire, qui touchaient barre à Paris entre deux campagnes et enlevaient des femmes comme des redoutes ! M. de Girardin fut un fruit de la bataille d'Austerlilz. Sa mère, femme très distinguée, mariée à un magistrat, aima le beau c^olonel que l'empereur avait décoré sur le champ de bataille. Plus tard, M. de Girardin se maria et, rallié à la Restauration, fut grand veneur de Charles X. Il avait oublié de reconnaître son fils, et même un peu de l'élever. Emile s'est élevé tout seul, et quant au nom qifon ne lui donnait pas, il l'avait pris.
Quand on quitte la bibliothèque, pleine de ces souvenirs que M. de Girardin a contés lui-même avec une sorte de bonhomie hautaine, on monte, par un grand escalier de marbre, au premier éiage, où sont les chambres et le cabinet de tra-
vail. Celui-ci est vasle, simplement décoré. Les parois en sont garnies par un cartonnier immense. Au milieu est assis à sa table M. de Girardin, tel que Ta peint Carolus Duran, avec sa physionomie mobile comme celle d'un singe, et menaçante comme celle d'un tigre. Il y a en lui un homme terrible, et même dans les lieux de plaisir, au théâtre, par exemple, son œil d'acier et sa lippe inquiétante, quand il est au repos sur le bord de sa loge, donnent Tidée d'une force qui serait plus redoutable que bienfaisante. Tel il apparsdt même dans son cabinet de travail, même dans l'intimité de la robe de -chambre. Il est là comme dans une forteresse, appuyé à son cartonnier mystérieux. Dans ce meuble, vous trouveriez tout un arsenal. Sur toute chose et sur tout homme qui en vaille la peine, le polémiste a des notes, des renseignements, des pièces. Il est campé là comme un homme de guerre^ au milieu de ses canons.
Le mot que je cherchais pour peindre M. £. de Girardin est venu me trouver. C'est un homme de guerre. Vous savez qu'il eût voulu être soldat et qu*on le refusa — pour faiblesse de constitution, — ce qui étonne si on pense à la vie qu'il a eue. Mais c'est un homme de guerre tout particulier, qui aime la guerre pour la guerre, la lutte pour la lutte, recommençant toujours comme s'il cherchait moins la victoire qu'il n'a horreur du repos. Il a livré cent combats, il a couché parfois sur le
champ de bataille : il ny a jamais dormi. Ity a quelques mois, irrité d'un débat où il s'était jeté tète baissée, il partit, annoaçant qu'il quittait Taréne. Quinze jours après, il était réinstallé à sa table, rédigeant ses entrefilets de son écriture fine et nerveuse. Personne ne pense qu'il prenne sérieusement sa retraite. La polémique est un besoin de ses nerfs, comme l'escrime est une nécessité pour les muscles des vieux batteurs de fer. II l'aime mieux violente. Pareil aux boxeurs de Londres, qui se sont entraînés sur la planche, il ne sent pas plus les coups qu'on lui donne, s'ils sont légers, qu'il ne mesure lui-même la force de ceux qu'il porte. Grand appréciateur de la finesse dans le talent d'autrui, il dédaigne d'en avoir luimême. Il est, en cela, écrivain démocratique au plus haut degré. Il fait beaucoup d'alinéas et n'écrit jamais entre les lignes.
D'où vient à M. de Girardin cette combattivité comme disent les phrénologues, qui a fini par dégénérer chez lui en habitude, quelques-uns disent : en manie? Pour comprendre l'homme mûr et le vieillard, il faut ici remonter jusqu'à l'enfant et au jeune homme. Quoique né à un moment où l'esprit aimable du dix-huitième siècle régnait encore sur la société française, la bâtardise de M. de Girardin lui fut une difficulté et un obstacle à son entrée dans la vie. 11 en souffrit incontestablement. Pour un rien^ nous aurions en lui un An-
tony; et il y a quelque trace, dans son livre à^Emile^ d'une mélancolie désespérée, fort à la mode alors. Et avec cela, on ne voulait pas de lui comme hussard, sous prétexte qu'il était faible de constitution !
Bâtard et poitrinaire ! c'était, complet.
Mais^ heureusement, Emile avait de la santé et de l'esprit. Il résolut, puisqu'on n'avait pas fait sa vie, de se la faire lui-même, ainsi qu'il avait pris }e nom qu'on ne lui avait pas donné.
Il commença par [jouer. Commis d'agent de change, il demanda la fortune à la spéculation, et y dévora son petit pécule. Il avait pourtant toutes les qualités du joueur. Le sang-froid, l'audace^ le courage. Ce dernier mérite fut toujours très grand chez lui. Avant le duel où il tua Armand Carrel, — qui n'avait pas raison dans cette affaire à l'issue funeste, — il s'était déjà battu trois ou quatre fois. Mais c'est surtout dans les troubles civils qu'il se montra résolu. En 1848, trois jours durant, il tint tête à une foule stupide qui voulait briser ses presses. Ceux qui le virent à ce moment-là le trouvèrent vraiment admirable, héros de la liberté et du droit. Sa lutte contre Cavaignac, qui avait eu tort de le faire arrêter, fut mémorable.
C'est d'ailleurs dans l'opposition que M. de Girardin est une force. Il a fait la campagne contre le 16 Mai avec une superbe résolution, prêt à
tout, attendant le coup d'État, préparé à Texil, comme au 2 Décembre, ayant déjà choisi ses vêtements, avec des billets de banque cousus dans la doublure de son gilet.
Je ne raconterai pas les nombreuses entreprises de M. de Girardin. J'essaye de faire un portrait, non d'écrire une biographie. Pendant prés de trois quarts de siècle, il fut mêlé à tout, se jeta dans toutes les luttes, avec son esprit aventureux, corrigé par l'allure correcte de ses maniérés. Un Yankee bien habillé et bien élevé, a-t-on dit de lui. De toutes les idées que M. de Girardin jeta aux quatre vents, — une par jour, aimût-U à laisser dire ! — les unes ont fait leur chemin^ les autres sont restées à l'état de paradoxes brillants; quelques-unes enfin, plus rares et précieuses, sont semences d'avenir. Ne se liant à aucun parti, ne se liant même pas avec lui-même, car il ne fut jamais embarrassé de se dédire (pacifique et guerrier par exemple), il a pris la situation facile d'un professeur d'hypothèses et d'un essayeur de solutions. Cela l'a tenu en dehors de la pratique gouvernementale. Jamais il ne put être ministre, ce qu'il souhaitait. Il en voulait à Thiers à ce propos, l'accusant de lui avoir barré la route. Thiers était inquiet de cette hostilité, c Ce diable d'homme, disait-il, n'est même pas comme Dufaure, qu'on prend avec soi pour ne pas l'avoir contre : il est
impossible au ministère, et il est difficile de gouverner contre son opposition. >
Bref, il le redoutait et tâchait de le satisfaire en dehors de l'exercice du pouvoir. Mais les satisfactions que M. E. de Girardin ne trouva pas dans le gouvernement actif, il les eut dans la direction des esprits et dans les réalités de la fortune. Là encore il fut un lutteur extraordinaire. On a trop oublié la réforme qu'il fit de la presse, par le bon marché poursuivi par lui sous toutes les formes, dans d'admirables combinaisons de librairie. Il a vulgarisé le journal. Vulgariser, c'est rendre accessible à tous : c'est aussi rendre vulgaire. Les écrivains de race n'ont pas à être reconnaissants à M. de Girardin. Ils regrettent l'ancien journalisme, plus littéraire. Mais^ avec le prix à bon marché, une force démocratique était née, force que son créateur, — par un singulier caprice de son esprit, — s'obstina encore à trouver impuis-^ santé! Dans le grand mouvement d'hommes et d'affaires, M. de Girardin se créa des inimitiés terribles. Peu d'hommes ont été plus décriés, — plus calomniés aussi, je le crois. En affaires, il était dur, — la dureté est un trait essentiel de son caractère, — mais correct. Moins riche qu'on ne pense, il aime les affaires pour les affaires, en joueur et en lutteur. C'est pour lui une forme de la bataille de la vie, de cette bataille qu'il prolonge au delà du nécessaire, pour le plaisir.
Redouté de tous, estimé, au moins sur certains points, de ceux qui le connaissaient, M. E. de Girardin est peu aimé. Je me le représente volontiers comme le chevalier de la légende allemande qui devait quitter son armure s'il rencontrait un amour pur et une amitié sans réserves, et qui mourut à cent ans sans avoir déposé son heaume. Je voudrais trouver le défaut de la cuirasse, le point vulnérable, et quelque faiblesse charmante • Peut-être est-ce aux femmes qu'il faudrait demander ce secret qui nous échappe?
Jeune» il épousa M"' Delphine Gay, une des dixièmes muses de notre temps*. Il semble, — mais qui dira le vrai sur ces matières délicates? — que ce fut surtout là une association de deux intelligences. La muse aimait les hommages. Mais elle gardait une grande estime pour son mari. € C'est encore celui qui est là, disait-elle à ses courtisans, en montrant le cabinet de travail de M. de Girardin, qui est le plus fort. » Plus tard, M. de Girardin, qui avait supporté avec orgueil sa naissance désavouée, supporta sans ridicule une seconde union qui ne fut pas heureuse. La dignité qu'il apporta dans une rupture indispensable mit les rieurs de son côté. Trempé par la vie, M. de Girardin n'était pas fait pour sentimentaliser sur les choses du cœur. Cependant, il aimait la société des femmes. Nul n'eut plus d'amies, qui furent seulement et sincèrement des amies. Il
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les prenait un peu dans tous les mondes, pourvu qu elles eussent de la beauté, de l'esprit et de l'élégance. Il aime^ dans son salon, les fleurs mourant aux corsages, les longues traînes des robes sur les tapis. Pour l'amour, il en parle en sceptique, en âls du dix-huitiéme siècle, qui croit encore plus peut-être à l'échange de deux fantaisies qu'au reste... Mais quand il s'agit des femmes, on ne sait jamais le fond d'un cœur masculin. Qui sait si le scepticisme de M. de Girardin n'est pas comme un bouclier léger dont le batailleur a voulu compléter son armure ?
On dit qu'il va prendre sa retraite, et c'est j)Our cela que j'en parle aujourd'hui. Mais je n'y crois guère. La vie publique est trop intéressante encore pour lui. Quant à rester spectateur, je l'en déâe. Au meilleur fauteuil, il préférera toujours les planches, les coulisses, les applaudissements, les sifflets même. L'activité n'est pas comme la passion : celle-ci a des mélancolies et des apaisements que celle-là ne connaît jamais!