‹ Paradoxes fémininsChapitre 12 sur 26 · M. RENAN · texte numérisé non relu

M. RENAN

M. Renan est à Londres. Il devait y donner des conférences, des < lectures », comme disent nos voisins, La maladie Ta cloué sur son lit. Un instant, nous avons même été inquiets de la tournure que prenait le mal. Nos craintes ont heureusement disparu. Dans quelques jours M. Renan pourra goûter les joies élégantes que la < season » procure aux étrangers. Il pourra admirer ce carnaval printanier, si charmant dans Tîle verdoyante, où, à travers les haies au feuillage tendre on voit passer les misses à cheval, qui dérangent parfois l'équilibre de leurs tresses blondes en de folles courses, mais ne perdent jamais, ni leur assiette sur la selle, ni le sang-froid de leur cœur. Ce sera une grande curiosité pour l'Angleterre lettrée et philosophique d'écouter M. Renan, et j'envie ceux qui pourront entendre ce diseur incomparable.

Renan, dans ses études, a été vivement préoccupé du génie anglais, qu'il a pénétré. Il s'est inspiré de Shaskspeare et n'a pas craint de donner

une suite, trop philosophique peut-être, aux aventures gracieuses d'Ariel et de Caliban. Mais qui sait si les Anglais goûteront le grand esprit de Renan? J'ai quelque scrupule à ce sujet. Je crains que les Anglais ne voient en lui qu'un critique comme les autres, un exégète libre et hardi à la façon de Strauss, avec plus de style et une érudition plus rajeunie. Qui sait même si le protestantisme assez intolérant d'Albion ne le considérera pas comme un simple hérésiarque de plus, avec cette circonstance aggravante qu'il est aussi sévère pour Genève que pour Rome? Cela ne vaudrait pas la peine qu'il a prise de passer la Manche. Car ce qu'il y a d'attrayant et d'exquis en Renan, ce n'est pas le savant, c'est le poète et le philosophe, qui sont marqués au coin de la race latine, et de telle manière que les Anglais seront peut-être, en le voyant, plus étonnés de son grand renom que charmés de son génie.

Je ne vois guère de figure plus originale que celle de M. Renan. Au physique, c'est un des hommes les plus laids que j'aie rencontrés. Les cheveux sont plats et rares sur le front sans éclat ; le nez est déplorablement gros, avec des bosses, comme un nez destiné à être un pied de marmite, et qu'on aurait, changeant d'avis, fait monter à la dignité de nez aquilin; la bouche est lourde, le menton épais, la joue flasque, l'oreilte commune. Les yeux eux-mêmes sont, gris, pétillant parfois,

ne flambant jamais. Le personnage est gros, affaissé ; sauf les mains, des mains d'évêque, l'allure grave d'un défroqué ou d'un ecclésiastique médiocrement soigné, tourmenté d'une sensualité étrange qui fait frissonner ses lèvres lippues et couronne le front de rougeurs. Il faut que Renan parle pour que l'impression fâcheuse qu'il produit sur le spectateur s'efface peu à peu, et que le charme opère. Charme irrésistible, auquel on ne saurait échapper.

Gomme l'Hercule gaulois, dieu de l'éloquence, il a les chaînes d'or qui partent de ses lèvres et enveloppent les cœurs séduits.

La laideur de M. Renan, dont je n'ai rien dissimulé, est un élément essentiel de l'étude de son personnage. Il faut croire à l'influence du physique sur le moral; et non seulement à l'influence de la structure intérieure, qui détermine le tempérament, mais encore à celle de la structure extérieurô des êtres, qui est pour beaucoup dans leurs relations avec le milieu. Un homme de complexion ardente, d'imagination vive, quand il est laid, devient fatalement un grand cynique ou un grand poète. Parfois, les deux façons d'être se confondent ou alternent , comme chez Sainte-

Beuve ; parfois l'une l'emporte et règne seule sur l'âme, comme chez Renan.

Balzac a peint d'un pinceau immortel le type (Jç l'avare, ce grand poète de Gobsek qui dédai-

gnait de jouir des biens que peut procurer Tor et qui meurt misérable, affamé presque, au milieu de ses richesses accumulées. Il vivait par TimaginatioD. Ses caprices les plus étranges, il se les passait en remuant à poignées les trésors qui pouvaient les lui procurer. La laideur, la timidité, qui en est la conséquence naturelle, créent de la sorte des hommes d'imagination puissante, dont toute la tendresse, dont toutes les ardeurs refluent au cerveau et y font vivre un paradis de Mahomet. Ces gens, qui ne prendraient pas la taille à une jolie femme de chambre et qui balbutieraient devant la plus délurée des cabotines, sont les amoureux hardis et triomphants des reines de Saba et des Cléopâtres. J'ai connu de la sorte plus d'un idéaliste effréné, qui passait presque sordide au travers du monde et avait une si haute idée du luxe, de la grande vie, des amours nobles et furieuses, qu'il dédaignait d'en poursuivre nos timides réalisations bourgeoises, nos minces à peu prés. On coudoie ainsi dans la vie des gens qui pourraient dire avec raison, comme le prétendait Swendenborg, qu'ils vivent à volonté dans le monde des esprits.

La possession réelle a des limites : don Juan se fatigue et de Marsay « dételle ». Le rêve est infini. Il ne m'appartient pas de dire si Renan est, aussi nettement que je viens de le dire, de ces rêveurs illuminés. Mais j'inclinerais à croire qu'il

y a en lui de l'ascète et du moine, ayant renoncé aux gaietés faciles de la galanterie pour plonger plus avant, avec une âpre volupté, dans l'amour mystique de l'éternel féminin. Dans ce monde idéal on ne connaît ni les déceptions qui attristent, ni les victoires qui rendent sceptiques. Et quand on en revient pour parler des choses de la terre, au lieu de la fatigue des voluptés charnelles on apporte avec soi un trésor de tendresse qui ouvre sur toutes choses des horizons infinis et donne une singulière puissance sur les âmes.

Il est incontestable qu'il y a, en Renan, un grand amoureux qui aime à travers l'histoire sans se préoccuper des formes ni du sexe même, et qui, comme nous jouissons d'une maîtresse, jouit d'un regard plongé dans l'âme d'un Platon, d'un Jésus, d'un Virgile, parfois même, aux heures de dévergondage, d'un Néron, Ces élans, ces divinations n'ont rien de commun avec la froide méthode de la critique historique. L'imagination qui crée ne permet à la raison qu'un contrôle humble et limité. Servante du poète, elle apporte à l'entrée du sanctuaire les vases sacrés où les initiés font le sacrifice. Le caractère principal de l'œuvre de Renan, c'est la création poétique. Il commence par évoquer le personnage qui l'occupe ; il entre avec lui, comme disent les théologiens, en état d'bypostase. Et quand le héros vit, quand il i'a conçu et enfanté, les matériaux de l'histoire se

pressent et s'accumulent, piédestal de la statue sortie de la main du poète. On s'aperçoit alors que presque toujours le poète a eu raison, qu'il a deviné juste et que le personnage de l'histoire est bien tel qu'il nous Ta dépeint. S'il ne l'est pas, si l'artiste l'a fait trop beau, nous lui donnons encore raison. Je défie qu'on efface de l'esprit des hommes le Jésus, le saint Paul et le Néron de Renan. L'imagination les a évoqués avec une puissance telle qu'ils ont plus de vie que les types contemporains que nous coudoyons tous les jours.

Renan, d'ailleurs, est toujours en dehors du monde contemporain. Il a pris part, par instants, à nos polémiques; il s'est mêlé à la politique ; il a même été candidat ! mais d'un coup d'œil il échappe au siècle : il retourne aux origines de notre histoire, ou s'envole vers l'avenir le plus mystérieux de l'humanité, dans ses Dialogv^s philosophiques. Timide, embarrassé dans la pratique de la vie, il devient superbement audacieux dans le mépris qu'il fait des formes et du nombre. Les formes périssables, depuis celle des corps jusqu'à celles des États, ne sont rien à ses yeux qu'un fumier sur lequel poussent et grandissent, montant vers le ciel, des fleurs humaines qui ne valent que par leur parfum, je veux dire l'intelligence et l'âme. Sa doctrine aristocratique a blessé notre démocratie, qu'il a trop raillée. On n'a pas assez vu, à mon gré, combien cette doctrine était une

doctrine < réservée » et combien elle s'accommodait de tout dans les affaires humaines.

L'aristocratie idéale de Renan est une aristocratie qui n'a ni organisation, ni hérédité, ni richesses : le plus humble des artisans, s'il fut un grand cœur, y prend place à côté des rois et des artistes. Renan croit seulement qu'à travers les âges il se manifeste des êtres d'élite, souvent victimes de leur propre génie, qui dégagent en eux tous les éléments obscurs de progrés épars dans les foules, assurant le présent et fondant l'avenir, hués, acclamés, martyrisés et suivis par le nombre. Ils se passent le flambeau de l'intelligence humaine au-dessus des foules, comme les coureurs de Lucrèce se passent de main en main les torches enflammées. Cette vue historique, que l'humanité ne vit vraiment qu'en peu d'êtres, est faite d'un grand mépris pour les ordinaires occupations et les vanités du plus grand nombre.' Mais elle est sans danger pour les démocraties, qui ne sont qu'un fait et qui, si elles doivent être deminées et conduites, inconscientes d'elles-mêmes, par quelque rare esprit, le seront fatalement, sans que le philosophe qui note cet accident puisse être réputé l'avoir fait naître. Je crois bien que tout ce que Renan a pensé et écrit dans ce sens n'est pas fait pour influer une seconde sur les événements de nos jours.

Quand on traite l'histoire avec une certaine

hauteur de vues, les incidents dont elle est faite, et qui nous paraissent immenses, ne sont plus de rien. Qui sait si dans quelques cents ans un Renan ne dira pas, en parlant de nos aventures contemporaines, un mot qui nous paraîtrait une folie aujourd'hui, confondant les régimes, ne parlant pas des révolutions, et notant seulement dans l'ordre politique, moral et scientifique, deux ou trois phénomènes dont nous ne mesurons pas la portée, semblables à des navigateurs emportés par le vent qui ne savent pas la route parcourue, ou encore à des hommes qui ne peuvent pas mesurer la hauteur d'une montagne, vivant à sa base et sans point de repère et de comparaison?

Il est certain que si jamais l'Européen arrive à être l'homme parfait, le demi-dieu formidablement armé par la science que Renan a entrevu et rêvé, pour cet être admirable l'analyse spectrale sera un plus grand événement historique que le 16 Mai, et ce n'est pas de M. de Freycinet que se rappelleront les historiens du xix* siècle. Rêves que tout cela! me dira-t-on. Je le veux bien. Mais rêves merveilleux, rêves de tendresse et d'orgueil, qui font l'humanité meilleure dans le passé pour la faire plus grande dans l'avenir. Cette religion de Renan, qui ne demande à l'homme que de croire à Thomme, est faite pour séduire. Il n'est pas surprenant qu'elle ait charmé plus d'un d'entre nous. Il est également naturel qu'elle

ait déplu à beaucoup, aux voltaîriens aussi bien qu'aux défenseurs des cultes ofiSciels. Les uns et les autres sont chagrinés par ses hypothèses hardies ou ses espérances indéfinies.

Il est aussi dangereux de dire à un dogme qu*il a fait son temps que de dire à la critique qu'on rebâtira quelque chose d'encore ignoré sur les ruines qu'elle a laissées derrière elle. L'humanité voudrait toujours croire au définitif, dans l'affirmation comme dans la négation. Elle en veut toujours un peu à ces hommes qui placent de grands points d'interrogation devant toutes choses. Et cependant le scepticisme, qui doute souvent de la réalité autant que du rêve et croit à celuici autant qu'à celui-là, n'est-il pas la sagesse ? Je le pratique, pour ma part, avec Renan. J'accepte ou je rejette, selon les jours, les poétiques imaginations du passé ou de l'avenir; mais je crois toujours à lui quand, à la fin du repas, on parle des dieux, comme conseillait de le faire le poète grec, et qu'il nous les montre autrefcûs montant de la terre vers l'olympe et, dans l'avenir, descendant du ciel sur la terre, c'est-à-dire l'homme réalisant enfin toutes les formes de son idéal 1

LA STATUE d'eUGENE DELACROIX

Un point par lequel les Parisiens ressemblent certainement aux Athéniens de la belle époque, c'est le goût des statues. On en met partout, et un homme qui n'est pas en passe d'avoir quelque part son effigie en marbre ou en bronze est un mince personnage !

... Et mon valet de chambre est mis... en statue

dirait Alceste. Je suis loin, d'ailleurs, de me plaindre de ce goût, quand bien même il irait jusqu'à la manie. On reproche aux démocraties d'être jalouses, et le reproche n'est que trop fondé. C'est déjà quelque chose que la nôtre ne soit pas jalouse des morts et qu'elle accorde à quelques-uns ce que l'homme peut assurer d'immortalité à son semblable.

Si quelques statues peuvent paraître un peu hâtivement décernées à des grands hommes qui dureront moins que le bronze, d'autres arrivent

tardivement, comme une réparation. C'est le cas de la statue de Delacroix. Celui-ci fut un très grand homme, qui ne dut rien à la politique, aux circonstances, à Tengouement de la foule. Tout au contraire, il fut méconnu, nié, ignoré, et, dans la mesure que comportent nos mœurs, persécuté.

En 1837, le peintre de la Barque du Dante et du Massacre de Scio voit ses tableaux refusés, au Salon, par le jury. L'Institut ne le nomma parmi ses membres qu'en 1857, lui ayant préféré pendant vingt ans toute une série d'illustres inconnus». Il est vrai que Thiers, qui l'avait deviné, en rendant compte du Salon de 1827 dans le Constitua tionnel, s'entêtant à sa découverte comme il s'entêtait volontiers en cas pareil, arracha une commande pour Delacroix au roi Louis-Philippe. Le roi des barricades était de ces gens qui aiment les arts de telle façon qu'on souhaiterait de les leur voir détester! Il fit venir Delacroix pour lui donner quelques conseils, et l'entretien se termina par ce mot admirable du roi : « Enfin, je voudrais, mon cher peintre, que vous nous fassiez un Delacroix qui ne ressemblerait pas trop à un Delacroix. » Ah ! rien que ce mot mérite d'être payé d'une statue pour le grand homme qui a dû le souffrir et n'y a répondu que par des chefsd'œuvre.

Cette statue sera fort belle et intéressante si le sculpteur sait ressusciter le Delacroix que j'ai

connu, sur le lard, superbe encore. Delacroix n'avait jamais été très joli garçon, mais il était mieux que joli garçon : une chevelure noire et abondante, des yeux vifs enfouis sous un front carré et large, une grande bouche puissante et sensuelle, et, avec cela, dans sa redingote un peu longue et le col enfermé dans une haute cravate, à la mode d'autrefois, une allure singulière, souple et nerveuse à la fois, quelque chose de maladif et de passionné. Élevé dans la haute société libérale du premier Empire, — son père, ancien conventionnel, fut ambassadeur et préfet, — Delacroix, grand ami de Berryer, était un causeur charmant, d'une grâce érudite et plein d'une irrésistible séduction. Il avait de l'esprit et, on le voit par ses lettres, mieux que de l'esprit, une chaleur d'imagination qui ne Tabandonna jamais, même dans ses accès de misanthropie. Ce malade perpétuel, car il fut toujours délicat de santé, aimait la vie sous toutes les formes. Il était voyageur, cavalier, chasseur, ami des lettres et de la musique, — il en faisait avec Liszt et Chopin, — aimant ce qu'il appelait « les petites aventures de cœur », qui furent souvent, pour lui, de grandes aventures. Par cette multiplicité de goûts, cette diversité d'aptitudes, Delacroix ressemblait beaucoup à ces hommes si complets qui furent les artistes de la Renaissance. Jamais on ne l'eût réduit à vivre dans Tétroile spécialité de son art, devenu un métier. Quelle

^U6 fut la maîtrise de sa main» il resta toujours, ivant tout, un poète.

L'histoire de Delacroix peut servir à prouver combien l'esprit français, si net et si clair, est lent et indécis en matière d'art. Pour admirer les choses de la plastique, il faut un je ne sais quoi qui est un instinct, et qui fait défaut à notre race. L'amour de Tart, chez nous, a besoin d'être éveillé, guidé et soutenu par une mode, et cette mode est» comme toutes les modes, variable et contradictoire. Cent chefs-d'œuvre^ dont quelques-uns égaux à ce que Yéronèse et Rubens ont eu de plus beau, ont moins fait pour assurer d'abord la gloire de Delacroix que l'obstination d'une douzaine d'écrivains, véritablement touchés par les beautés du maître. La foule, longtemps, eut sur Delacroix cette opinion réjouissante de M. de La Rochefoucauld, surintendant des Beaux-Ârts, qui lui donnait, après ses admirables débuts, le conseil « d'étudier d'après la bosse ». On trouvait que Delacroix ne savait pas dessiner, parce qu'il ne dessinait pas comme Ingres. Des hommes assez érudits, pourtant, tels que M. Ducamp, allaient jusqu'à dire cette niaiserie énorme, — en 1855^ au moment de cette Exposition qui ât tenir dans une salle des Champs-Elysées autant de gloire que dans les musées de Flandre et les palais de ye<nise — que le dessin de Delacroix ne respectait pas « la dignité humaine »! Tous les braves calli-

graphes du pinceau oubliaient à l'envi que le dessin n'est pas la silhouette, que le dessin et la couleur sont aussi liés et collés l'un à l'autre que Tos et la chair, qu'on dessine par le ton, par la masse, en avant comme de profil, avec la lumière comme avec la ligne, et que le mouvement, c'est enxîore du dessin! D'ailleurs, quand on vendit, à la mort de Delacroix, ses cartons et ses esquisses, il fallut enfin se taire et reconnaître que ce grand homme était aussi grand dessinateur que grand peintre. Et comment en serait-il autrement? Imaginez- vous un poète qui n'aurait du génie que dans ses rimes masculines et qui serait plat sur ses rimes féminines? Il faut lire, dans les lettres de Delacroix, ce qu'il dit de Prud'hon et de Charlet, l'un qui peignait presque en grisailles, l'autre qui ne se servait guère que du crayon. Il les appelle tous deux de grands peintres, des hommes < énormes », car, comme Fromentin, son élève, Delacroix avait un sens critique admirable, compréhensif, et se moquait bien des divisions d'écoles et des questions de procédés. Il est encore un de ces grands romantiques qui sont des classiques.

Quand on eut dit assez longtemps que Delacroix ne savait pas dessiner un nez qui eût de € la dignité », ce fut une autre chanson! Les peintres, cette fois, et non plus lés professeurs, les critiques et les bourgeois, imaginèrent de dire qu'il ne faisait que de « la peinture d'homme de

lettres. » Cela, parce que Delacroix, se souciant peut-être plus de la dignité humaine que ne le soupçonnait M. Ducamp, aimait mieux peindre Hamlet ou Dante qu'un fromage de Brie ou une jeune allé coupant un citron. Il faut cependant s'entendre sur la peinture et sur son but. Jô ne suis pas un de ces Philistins pour qui le sujet est tout, et qui ne trouvent rien au-dessus d'un tableau qui repi*ésente un aveugle conduit par un chien qui se dirige vers un fossé, parce que la question de savoir si l'aveugle tombera ou ne tombera pas dans le trou intéresse leur bon cœur! Mais cependant, quand la peinture, exprimant des formes, et par les seules ressources légitimes de son art, éveille des sensations, des sentiments, des idées même, elle est supérieure à la peinture qui ne nous donne que le plaisir de voir un objet quelconque bien reproduit ou ingénieusement traduit. Que dit-on d'un grand peintre de portraits? Qu'il exprime l'âme du modèle et qu'il est aussi le peintre des caractères. Les manœuvres adroits du pinceau pourront reculer les bornes de l'habileté; ce ne sera pas une suffisante raison pour les égaler aux créateurs de sensations. M. Desgoffes aura tout le talent du monde ; il n'aura jamais de génie, et, sous prétexte de « belle ouvrage bien faite », c'est folie de vouloir comparer une aiguière au Christ sublime que Delacroix a peint d'une main d'ouvrier^ mais que guidait une âme de poète.

On parle beaucoup, depuis quelque temps, du krach qui menace les peintres. Il paraît que ça ne va plus et qu'il est moins aisé chaque jour de bâtir un hôtel avec quelques tubes de couleur écrasés sur une palette. L'acheteur se lasserait et la concurrence serait terrible. Je crois, en effet, que ce krach est imminent. Mais, pour moi, il est fait depuis longtemps, et le krach matériel ne sera que la conséquence fatale de ce qu'on peut appeler le krach moral. La cervelle des peintres leur a passé dans les doigts. Ils sont habiles, adroits, « roublards », industrieux et industriels; mais on dirait qu'ils n'ont plus rien dans la tête que les ivresses de la vanité que donne le succès. Il y a des salles entières de l'Exposition de cette année où, même devant des toiles c bien faites », l'homme le plus sensible n'éprouvera pas la plus petite émotion. Même quand le sujet choisi est dramatique, on sent que le drame ne s'est pas passé dans le cœur du peintre. Il n'éveille chez nous que la vaine admiration de sa main savante. On devine qu'en dessinant, il a pensé à je ne sais quoi, peut-être à la différence de la cote des toiles à Paris et à New- York, mais, certes, pas à ce qu'il faisait. L'enfer où Mondes plonge à raison les femmes distraites pendant lés adorations de l'amant a un cercle aussi pour les peintres qui n'ont pas pleuré, hésité, rêvé ou frémi en faisant leur œuvre. Le pittoresque extérieur de Delacroix, si admi-

rable, n'est rien à côté de rémolion intime qu'il met en ses tableaux. Il est, au plus haut degré^ créateur et évocateur, et il plie la nature même à son inspiration de poète. Un jour, il revient du Maroc ensoleillé, et s'arrête à Toulon. Hamlet lui apparaît dans le cimetière de la petite ville, et il peint Hamlet, Et cet Hamlet, c'est le véritable, le seul, qui rêve et qui fait rêver. Document humain aussi, mais document humain que le peintre a trouvé dans son cœur et non pas ramassé, au hasard, au coin des rues. Ce n'est pas que je nie au peintre le droit de s'inspirer de la vie contemporaine. Mais le mot même dont je me sers, banal et d'usage, ne dit-il pas qu'il y a un travail à faire, dans la cervelle de l'artiste qui c s'inspire >î Cette vie contemporaine, Delacroix ne l'a pas négligée. Il a vu la Révolution de 1830, et il a peint sa Bar^ ricade, qui en dit, sur les trois glorieuses, autant que les ïambes de Barbier. Nous en avons vu, hélas ! des révolutions et des grandes journées de deuil. A de rares exceptions prés, il semble que l'âme des peintres soit restée froide à ces spectacles. Une esquisse, grande comme la main, de M. Gazin, a pu passer, l'an dernier, pour une des meilleures toiles du Salon, parce que le peintre y avait mis quelque chose qui n'était pas seulement du blanc opposé et des ombres colorées, qui sont à la mode I

La peinture, aujourd'hui anarchique et vide à

la fois, pour habile ou spirituelle qu'elle soit, n*est plus un art, au noble sens du mot, que pour bien peu de gens, et, parmi ceux-ci, pas un n'a le don de Delacroix, les uns manquant de puissance, les autres de variété. C'est avec humilité que nous devons nous serrer autour de la «statue de ce grand maître. Comme Michelet, comme Hugo, à qui il ressemble, il a ressuscité pour nous le passé, et jeté à la foule l'histoire vraie, sous sa forme la plus saisissante. Le drame chrétien, depuis les splendeurs du lacTibériade jusqu'à l'agonie du Calvaire et l'ensevelissement, les grandeurs bibliques, Jérusalem comme Ninive, l'Orient des empereurs et des Croisés, le Moyen Age tout entier, batailleur ou rêveur, puis encore les mythologies superbes disant les premiers âges du monde, enân l'Afrique, presque inconnue alors, il a tout découvert ou retrouvé. Telle toile de lui, que je n'ai pas vue depuis vingt ans, j'en ai plein les yeux, tant il savait frapper aux âmes. Ce n'est que justice de le couronner enfin, et si on peut permettre à M. Meissonier, empereur des habiles, de se hausser jusqu'à Delacroix, c'est pour lui poser le laurier vert sur le front !

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