‹ Paradoxes fémininsChapitre 13 sur 26 · EDOUARD MANET · texte numérisé non relu

EDOUARD MANET

Voici que l'œuvre presque enlier de Manel est exposé, et exposé, s'il vous plaît, à l'École des Beaux- Arts. Quels drôles de gens nous sommes! Pendant vingt ans, on a refusé au Salon des tableaux, de Manet, dont quelques-uns avaient les trois quarts au moins des qualités que recommande l'Institut. Puis, à ce même Salon^ on fait accueil au Tueur de lions, une toile ratée, plate comme un papier peint; et, Manet mort, on lui décerne cet honneur très particulier d'avoir notre École d'État pour salle d'exposition! Que voulez-vous que deviennent, en présence de ces incohérentes contradictions, nos pauvres élèves? Si l'un d'eux s'avisait de prendre Manet pour modèle, quand il exécutera son morceau de concours pour le prix de Rome, son compte sera bon : il serait classé le dernier. N'aurait-il pas le droit de se plaindre, et de trouver que si l'État a la prétention de donner un enseignement d'art, il ne serait pas mauvais qu'il s'avisât aussi d'avoir quelque chose ressem-

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blant à une doctrine? Ce n*est pas, d'ailleurs, sans protestations que Texposition de l'œuvre de Manet s'est ouverte. Il y a même eu des indignations et des fureurs. Je me contente, pour moi, d'éprouver un peu d'étonnement.

Vous irez voir cette exposition, qui est curieuse. Je ne veux pas m'y faire votre guide, car il n'y a pas grand intérêt à reparler de tableaux fort connus pour la plupart. Jetons seulement un coup d'œil d'ensemble sur la vie de Manet, telle que nous la raconte le livre de M. Bazire, que vient de publier M. Quantin, avec le nom du peintre pour titre. Ce livre contient des planches, dont je n'ai pas toujours aimé le choix. Certains tableaux y manquent, qu'on y devrait trouver. On ne pouvait pas nous donner l'œuvre entier de Manet, qui est considérable : mais je regrette de ne pas voir ici, au lieu de croquis parfois sans importance, la gravure de toiles célèbres, Olympia^ le Bon Bock ou le Tueur de lions. Le livre aussi

m'est suspect par le ton apologétique qui y règne. Cest l'œuvre d'un disciple. Et si, pour un peintre c'est une chose terrible de ne pas oublier ses maîtres, c'est chose terrible aussi d'avoir des disciples trop chauds. Car le propre des admirateurs, c'est d'admirer les défauts comme les qualités, et souvent davantage. J'ai connu un Wagnérien qui s'en fut siffler le Rienzi de Wagner, parce que cette œuvre du maître, parfaitement

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claire et souvent superbe, n'était pas dans le système de la mélodie continue de l'ennuyeux Parsifaï! La piété de certains admirateurs fait plus de tort aux gens que Tinîmitié de leurs adversaires, Manet s'en doutait bien, et l'avoua presque quand il ne voulut pas prendre part à cette exposition fameuse des impressionnistes, qui fut le triomphe de la lumière décomposée, et où se trouvait ce portrait étonnant de M. SpuUer, qui avait l'air modelé avec une boîte de pains à cacheter, multicolores et pris au hasard ! L'audacieux maître des BatignoUes pensa alors qu'on allait vraiment trop loin dans sa voie, et que ses élèves l'assassinaient, car ce Parisien instruit, rafâné, à la mine éveillée et à la tenue de dandy, avait jbeaucoup d'esprit. Vingt ans de luttes, peu courtoises, avaient aiguisé sa verve plutôt qu'aigri son caractère. On l'avait littéralement accablé de gros mots. La peinture officielle n'est pas tolérante. Elle crie, là où il faudrait se contenter de sourire. J'ai connu des gens qui, de bonne foi, considéraient M. Manet comme une façon de malhonnête homme, parce qu'il ne se servait pas de bitume. Ce sont d'étranges folies que ces emportements! Manet y répondait par des épigrammes, souvent très drôles. C'est lui qui, devant la charge de cavalerie de M. Meissonier, dit ce mot exquis : « Tout est en fer, excepté les cuirasses ! » Cela n'accommodait pas les choses, [d'avoir raison, sinon dans son

œuvre, du moins dans la critique de l'œuvre d'autrui. A mes yeux, le grand mal de cette longue guerre entre M. Manet et les peintres de l'école, fut de pousser celui-là à des exagérations enragées, de le sacrer maître et chef d'une bande de révoltés, de l'empêcher de travailler librement, de le porter aux extrêmes. Et ce n'était pas vraiment la peine de faire cette guerre à Manet vivant pour capituler devant Manet mort !

On nous donne Manet pour un peintre très « personnel », on nous le présente comme un « tempérament ». C'est le grand mot de la critique moderne. Tempérament, c'est la façon contemporaine de dire le « Tarte à la crème » de Molière. J'ouvre le Gaulois de ce matin, et j'y lis, à propos de la Chanson des nouveaux Époux, de M°*« Adam, cette phrase étonnante : « Dans ce livre, M"*' Adam répand, en une belle langue, les générosités d'une âme élevée et d'un tempérament remué. > Autrefois, on disait d'un livre qu'il avait du bon sens, de l'esprit, de Témotion, du style. On constate aujourd'hui qu'un « tempérament remué y répand des généro^tés dans une belle langue »! Le « tempérament » ^ on en faisait la qualité maîtresse de Manet. Il est certain qu'en de rares tableaux, — je dis exprès : rares, — Manet montra une manière presque personnelle. Mais ce fut sur le tard, et cette personnalité fut longue à se débrouiller, car on n'est original ni

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par les lacunes, ni par les incorrections, mais seulement par une façon de voir et d'exprimer les choses qui soit nouvelle, sans aller contre deux ou trois lois que le bon sens impose à toutes les écoles. Une faute de dessin^ un défaut de modelé, une absence de perspective aérienne ne peuvent constituer une œuvre originale ; ils ne font qu'une œuvre incomplète, ce qui n'est pas la même chose.

Après avoir été un écolier fantaisiste, Manet voyagea comme matelot, et visita l'Amérique du Sud. Je n'ai rien connu de son œuvre rappelant ce voyage lointain. Puis il entra dans l'atelier de Couture. C'était, alors, un atelier révolutionnaire que celui du peintre du Petit Tambour, du Fauconnier, de V Orgie parisienne. Couture, déjà, cherchait à échapper à la sauce bitume, et opposait les blancs, malheureusement crayeux, aux noirs, malheureusement lourds. On n'a pas assez remarqué, chez Manet, la persistance de cette influence. On la trouve dans le Buveur d'absinthe, dans le Fifre, jusqu'à un certain point dans Olympia. A cette influence se joignit celle des Espagnols. Manet avait été assez longtemps Tra los montés. Il en avait rapporté au moins l'idée de ses meilleurs morceaux de peinture, les Toreros, r Enfant à VÉpée, le Guitariste, qui après Velasquez, et surtout après Goya, doivent passer pour des toiles plus habiles qu'originales. II en

avait rapporté aussi, ce qu'on a moins vu, l'inspiration de ses tableaux religieux, le Christ insulté, et les Anges au toinbeau du Christ. L'école de Manet parle mal volontiers de ces œuvres. Outre qu elles sont exécutées dans la lumière de l'atelier, elles ne sont pas faites sur des documents, et l'école se vante de ne peindre que de visu des sujets contemporains. « Qui donc a vu le derrière d'un ange ? » disait le gros Courbet, en s'esclaffant. Et Jésus-Crist? ajoutait-il, « je ne connais pas ce particulier... » Manet ne le connaissait pas davantage, et le rêva peu. Ses toiles de sainteté, conçues en dehors de toute préoccupation autre que celles du métier, dérivent bien directement de Theotocopuli el Greco, qu'il avait connu à Tolède. La filiation est frappante. Le peintre Veneto-Espagnol modelait par des oppositions de blanc et de noir, comme Manet. Celui-ci, seulement, supprimait volontiers les demi-teintes, cherchant ainsi la franchise, atteignant souvent à la brutalité, si bien qu'on a pu dire de certaines de ses toiles qu'elles ressemblaient assez au portrait d'un mitron couvert de farine qu'eût embrassé un charbonnier noir de charbon. Mais, dans toute cette première manière, Manet, avec de grandes qualités et de grandes lacunes, tant par le choix de ses sujets que par l'exécution, restait un peintre plus incomplet qu'original. Simplificateur excessif souvent, nullement créateur. Pour voir en lui, dès

le premier jour, un chef d'école, il a fallu la légèreté ordinaire des hommes de lettres qui se font critiques d'art, en croyant trop à l'assimilation aisée et juste entre les procédés littéraires et les procédés plastiques.

Les critiques d'art ont bien fait du mal aux peintres, et, par dessus tout, celui de leur mettre en la cervelle toutes sortes d'imaginations, qui n'ont rien à voir avec la peinture, Champfleury, Castagnary et Proudhon, par exemple, ont soufflé à Courbet, qui n'était qu'un manœuvre très fort, toutes sortes de théories dont se gonfla sa vanité. Encore Proudhon eut soin de lui dire qu'il ne savait pas ce qu'il faisait en peignant... On rendit à Manet un mauvais service tout pareil. Il fut, au café fameux des BatignoUes, abreuvé, noyé de théories transcendantes. Il devait être le grand apôtre du Naturalisme, le maître de la Modernité, et cette prétention s^afflcha, presque aussitôt, par le choix des sujets qu'il entreprit. Sous prétexte que la Nature donne tout, ce qui est une erreur, car elle ne donne que les éléments du tout, il ne s'inquiéta plus de la composition. Il se plut, dans les endroits où il cherchait ses modèles, à couper des tranches dans un café^ une salle de théâtre, une foule, sans s'apercevoir que rien n'est plus faux que cette vérité sans choix. Par dessus le marché, on s'avisa de lui prêter je ne sais quelle philosophie. Quand, après Courbet, il

se mit à peindre des « paysages de mer », il donna le Combat de VAlabama et du Kearseage. On qualifia alors ce tableau de « page colossale par la philosophie qui s'en dégage. » Mais quelle philosophie? Est-ce d'avoir fait la mer grande et les bateaux petits? En ce cas, le premier des philosophes est ce bon auteur de lithographie qui a montré des naufragés, voyant à l'horizon passer une voile presque invisible. Tous ces grands mots sont funestes aux peintres. Ils leur font oublier les limites de leur art, et leur donnent d'irritantes prétentions. Je ne sais si je me trompe. Mais il m'apparaît que quand un peintre s'inféode à une école littéraire, il se coupe à lui-même les ailes, sous prétexte de voler plus haut que les autres peintres. Il s'interdit la vision originale de la vie : il descend du créateur à l'illustratear.

Le choix des sujets, emprunté à la vie contemporaine dans ce qu elle a de plus vulgaire, ne constitue pas à lui seul la seconde manière de Manet. Il modifia son système de dessin et son procédé de coloration. Savait-il dessiner? Plus qu'on le croit. Il ne faut pas toujours prendre pour des dessinateurs parfaits les peintres qui donnent à leurs personnages des silhouettes bien arrêtées, et tenir pour des ignorants ceux qui, dans le dessin, poursuivent surtout le mouvement, dussent-ils, pour cela, détruire la silhouette, — comme faisaient Corot et Delacroix. H J â des

esquisses et des croquis de Manet qui sont très bien dessinés. Sa faiblesse fut dans le modelé par la couleur. Ni avec les blancs et les noirs de sa première manière, ni avec les tons « décomposés > de sa manière en plein air, il n'arriva à un clairobscur donnant des plans justes. La théorie des tons décomposés le domina pendant la dernière période de sa vie. Son école, qui est nombreuse, réagissait contre les facilités complaisantes des jours d'atelier. Elle voulait placer les modèles dans l'air, non dans les fonds ordinaires des portraitistes. Elle observait deux choses, vraies en soi : la crudité de certains tons en plein air, et les reflets que la lumière propage d'un objet à l'autre. Mais Manet, en adoptant un système d'exécution qui centuple la difficulté^ n'eut pas la main nécessaire pour faire triompher ce système par la perfection des œuvres. Même en plein air, tout se modèle par le clair-obscur : seulement, au lieu du clair-obscur accusé de l'atelier, on a un clairobscur plus délicat, avec des dégradations infinies de tons. C'est à peine si l'œil les perçoit, et je me demande si la main peut les exprimer? Manet, en tous cas, n'y est pas parvenu. La nature lui a échappé, et il a déplacé une convention tout au plus, en faisant succéder au mensonge du jour d'atelier le mensonge des tons plats et des reflets trop violents. La tentative fut pourtant curieuse et n'a pas été sans action sur nos peintres. A ce

litre, il restera, manebit, comme disait sa devise. Mais il restera seulement comme un chercheur, original sur le tard, d'une originalité restée impuissante. On a été injuste d'en faire un Cabrion farceur; mais c'est trop, vraiment trop, de le comparer à Jésus-Christ, comme fait M. Bazire ! Son œuvre risque de se voir sacrifiée, entre des disciples qui le compromettent en l'exagérant, et d'autres, qui le font oublier ea le corrigeant et en le complétant avec plus de science et d'adresse.

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