LE POETE NATIONAL
Le grand poète qui vient de descendre au tombeau comme un soleil qui disparaît derrière l'Océan a eu, vivant, tant de gloires qu'on peut dire qu'il lui en a manqué une; ou, du moins, qu'il en est une qu'on ne lui a pas accordée autant qu'il la méritait. Vjctor Hugo, en étant le poète que les femmes ont le plus admiré, n'a pas été toujours celui que nous avons le plus aimé. Lamartine et A. de Musset ont été surtout nos poètes, l'un ayant volontiers plané dans les hautes régions de l'amour idéal, l'autre étant descendu dans les abîmes de la passion et nous y ayant entraînées. Anges ou démons, voilà, paraît-il, ce qu'il nous plaît surtout d'être; et nous ne sommes contentes qu'à demi de ceux qui nous traitent simplement comme des êtres humains. C'est pourtant notre lot le plus sûr et le plus charmant; et nul poète ne nous l'a accordé comme Victor Hugo.
Jusqu'au dernier jour de sa vie, il a gardé pour les femmes un amour qui se traduisait par une
galanterie touchanle. Jeunes ou vieilles, petites filles ou aïeules, les femmes étaient toujours saluées par le poète avec une grâce particulière, et, à toutes, il baisait la main comme un marquis d'ancien régime. Mais c'est surtout dans ses écrits que nous devons chercher ce qu'il a pensé de nous. Or, dans l'œuvre entier de Victor Hugo, il n'y a pas un mot contre nous, pas même une de ces malices auxquelles nous sommes si habituées que nous les entendons sans ennui et les prenons parfois pour des compliments. Il a chanté la femme de tous les âges et de toutes les conditions, dégageant sans cesse d'elle l'idéal qui y est, Téternel féminin que le poète trouve, avec ses grandeurs et ses grâces, chez la reine comme chez la courtisane. Quand, au théâtre, la nécessité du drame lui a fait montrer une femme criminelle ou coupable, il a toujours fini par trouver un coin de son cœur par où elle est excusable ou grande, comme mère ou comme amante. On a fait une galerie des Femmes de Shakespeare. Ne pourrait-on pas faire, en de magnifiques portraits, la galerie des Femmes de Victor Hugo, tout aussi variée? C'est Dona Sol, une héroïne de Corneille, transfigurée par la manière et par le décor romantiques, mais qui, comme les grandes femmes cornéliennes, existe par la lutte de la passion et du devoir. C'est Lucrèce Borgia, un abîme d'ombre où court un rayon sublime de soleil; c'est Marie Tudor, que l'amour
perd et punit. Quelle admirable pureté chez la Blanche du Roi s'amuse^ qui aime, pardonne et meurt I Et la Regina, des Burgraves, et l'aimable allé de Cromwell, et la bohème Esmeralda, et l'admirable Marion, qui revient à la vertu pour que le sacrifice qu'elle fait soit plus grand pour sauver Didier ! Dans cette galerie dramatique, où nous sommes si bien traitées, la reine, c'est la mélancolique et pure Mi»« de Neubourg, reine d'Espagne, avec ses éclairs de passion et de gaieté, si grande et si faible, si femme, en un mot^ pour ceux qui savent nous voir comme nous sommes.
Rien que pour son œuvre au théâtre, Hugo devrait ' être notre poète. préféré !
Mais c'est surtout dans ses romans et dans ses poésies qu'il nous a aimées et défendues. Voyez les Misérables. C'est à regret qu'il a fait passer dans le fond de ce prodigieux tableau Tombre exécrable de la femme Thénardier ; et encore, il n'a pu se résigner à nous montrer une femme mauvaise sans quelque chose qui l'excuse. Si la mégère martyrise Gosette, c'est qu'elle aime ses propres enfants d'un amour jaloux de tigresse. Toutes les autres femmes sont, pures ou tombées, des créatures adorables. Les filles de ruisseau, Eponine^ voyou en jupons, la triste prostituée Fantine, aussi bien que Gosette ou la sœur Simplice, qui gagne le ciel en mentant, ont, par le sacrifice et le dévouement, cette auréole que le
poète voyait autour de nos têtes, sans regarder si la boue ne souillait pas nos pieds. L'amour du peuple, le culte des humbles, qui est, comme M. Renan Ta remarqué, un des grands côtés de l'œuvre de Victor Hugo, peut, à la rigueur, perdre quelque chose de son caractère désintéressé si on regarde du côté de la politique, qui a fini par faire des émotions de la charité la formule banale d'un parti. Mais la tendresse envers nous, personne ou rien ne la paye au poète, pas même nous-mêmes^ qui ne savons pas toujours bien qui nous aime le mieux !
L'amour que Victor Hugo nous a montré est un amour humain^ qui flatte moins nos esprits que le rêve ou le blasphème. C'est là une faiblesse de notre part, et c'est une grande erreur de croire qu'on nous grandit quand on fait de nous, comme je le disais tantôt, des anges ou des démons. La grande dose d'idéal que Lamartine apporte au culte qu'il nous a rendu est une douce flatterie pour nous. Mais, si on va bien au fond des choses, cette flatterie ne devrait pas nous être douce. Quand le poète voit dans les femmes des êtres éthérés, quand il les affuble d'ailes séraphiques, qu'il ne parle que des joies platoniques de la contemplation, on peut soupçonner qu'il fut aimé d'elles plus qu'il ne les a aimées et qu'il n'a pas su mettre ce quMl faut d'idéal dans la réalité de l'amour. Les grands élans de tendresse mystique
sont souvent l'expression de je ne sais quel injust i dégoût de la nature. Pour moi, je ne sais rien qui me laisse plus froide que les amours de Dante ou de Pétrarque, pour ces êtres de raison où Ton a vu tout ce qu'on a voulu, sauf des femmes jeunes, belles, aimables et amoureuses. Même en littérature, il ne faut pas aimer les poètes qui ne savent pas être des hommes auprès de nous, et qui, à nos genoux, nous oublient pour dire des oraisons !
Quant à Musset, s'il ne nous aima pas en amoureux transi, il nous aima en amoureux jaloux, fantasque, méprisant, haineux. Savez-vous quelque chose de plus abominable pour nous que la fatuité lyrique des Confessions d'un enfant du siècle? Eh quoi! parce que Tune de nous, après avoir distingué l'auteur de Rolla, a cessé de Taîmer, voilà-t-il pas une belle raison pour prendre les femmes en haine et les tenir en mépris? Or, cette haine et ce mépris éclatent à chaque page de Fœuvre de Musset. La femme, à ses yeux, alors même qu'il Tadore, c'est toujours Célimène ou Déjanire. 11 a écrit les vers fameux :
Ouvre ta robe, Déjanire, Que je monte sur mon bûcher,
OÙ la passion éclate avec ses triomphantes brutalités. Mais ce n'est que la passion, le désir sau-
vage, Tappélit du mâle, ce qu'il y a, au monde, de moins flatteur pour nous. Car nous devons préférer à tout l'amour réfléchi, permanent, joyeux de l'homme qui ne nous subit pas comme une fatalité, mais vient à nous comme au charme et au repos de la bataille de la vie. Cette passion de Musset, elle est suivie de désespoirs et de colères, de repentirs même, que le véritable amoureux ne connaît pas. Musset voudrait effacer de sa vie les heures où il a aimé. Il invoque la Muse pour lui demander l'oubli, et nous voyons notre poète mettre au-dessus de nous presque tout ce qui n'est pas nous.
Tout autre est Victor Hugo. Lui aussi, il évoque la Muse, mais ce n'est pas pour lui demander Toubli, c'est pour lui demander la mémoire! Il veut parler avec elle des amours passées, non pour reboire à la coupe d'amertume, mais pour goûter encore à la coupe de miel. Et le voilà qui lui dit tantôt les sévères mélancolies de la Tristesse d Olympia, tantôt les graves émotions des Contemplations, tantôt les gaies et joyeuses folies de la Chanson des rues et des bois. C'est pour ce dernier livre peut-être que nous devons surtout aimer le poète. Certes, l'inspiration n'y est pas sublime comme ailleurs. On eût dit, au temps jadis, que Victor Hugo, descendu des cimes du Parnasse, s'y égarait dans les vallons pleins de lauriers roses, sur le bord des clairs
ruisseaux. Le goût même, je l'accorde, y est particulier et, parfois, sous la couronne de roses d'Anacréon, on voit rire le masque d'un silène. Mais l'amour est partout dans ces rimes folles. Il va à toutes, à Elvire comme à Goton. Le poète, auprès de nous, dans ces belles heures de la jeunesse, où l'on rencontre au bois la fille aux yeux verts qui rit derrière ses cheveux, s'enfuit sous les frondaisons et ne défend pas qu'on la suive, oublie tout à fait qu'il est un poète et se souvient qu'il est un homme. Et quel homme! un homme qui nous aime, qui se fait enfant devant nous et qui oublie tout à nos côtés. Il le dit lui-même :
« ... Et je m*6ii vais sur la cime
Dont Platon sait le chemin.
Je me dis : Soyons sublime t
Mais je redeviens humain.
Et mon âme est confondue
Et mon orgueil est dissous,
Par une alcôve tendue
D'un papier à quatre sous,
Et Tamour, ce doux maroufle,
Est le maître en ma maison,
Tous les soirs, quand Lisbeth souffle
8a chandeUe et ma raison. »
Amours vulgaires, disent les sots, les triples sots! Amours sincères, humaines, où le génie se fait notre égal, notre esclave même, et sacrifie à notre caprice le superbe orgueil qu'il garde pour les hommes.
Ce même poète, qui se fait si doucement petit devant nous, nous a donné, bien plus que Lamartine et Musset, un magnifique rôle dans la vie sociale. Il croit à notre influence, toujours bonne. Il nie que nous soyons l'instrument de perte que d'autres ont vu en nous. L'amour est à ses yeux la première des lois divines et la première des lois sociales. La Chanson des mes et des bois nous le dit encore :
« Mets de l'amour sur cette terre Dans les vains brins d'herbe flottants.
Cette herbe devient, ô mystère I Le nid sombre an front du printemps.
Ajoute, en écartant son voile, De la lumière au nid béni, Et le nid deviendra Tétoile Dans la forêt de Tinfini... »
A l'heure même de la préoccupation des luttes viriles de la politique, Victor Hugo pense à nous. C'est dans les Châtiments que je lis ce vers :
Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes.
Et la pièce, admirable d'un bout à l'autre, se termine par ceux-ci :
Vous mêlez la bravoure à la mélancolie.
Vous êtes Porcia, vous êtes Cornélie, Vous êtes Arria, qui saigne et qui sourit-, Oui, vous avez toujours en vous le même esprit
Qui relève et soutient les nations tombées, Qui suscite la Juive et les sept Machabées, Qui dans toi, Jeanne d'Arc, fait revivre Amadis; Et qui^ sur le chemin des tyrans interdits Pour les épouvanter dans leur gloire éphémère Met tantôt une vierge et tantôt une mère I
Si bien, ajoute le poète, que quand Tange de la liberté et de la gloire apparaît aux nations, nous croyons,
Quand nous cherchons le nom dont il faut qu'on le nomme, Que Tarchange est plutôt une femme qu'un homme.
Parla-t-on jamais de nous d'un cœur plus ému ou d'un plus noble langage? Aussi, oubliant uu peu les poètes qui sont nos favoris par la flatterie de leur mysticisme ou la profondeur de leurs passions, saluons celui, le plus grand et le plus universel de tous, qui a su voir et dire que ce qu'il y avait de meilleur dans la femme, c'était la femme !