UN BOURGUIGNON SALÉ
J'aime beaucoup à parler, ici, des hommes politiques, en oubliant tout justement la politique, pour ne songer qu'à l'homme, quand il est intéressant. C'est, je pense, le cas de M. Lepére, qui vient de mourir. Le grand public ne le connaissait pas beaucoup. On savait de lui qu'il avait été ministre; il y en a tant eu, de ministres, depuis quinze ans, que cet accident ne distingue pas tout à fait un homme de la foule ! On savait aussi qu'il avait été vice-président de la Chambre. Mais, en général, on n'en parlait guère que comme d'un politicien bon garçon, à qui la légende attribuait un manque de tenue fâcheux. Jugement trop superficiel; Lepére était moins simple qu'on le faisait, et il avait une physionomie très originale.
Lepére était né dans l'Yonne, aux confins de la Bourgogne. Il avait gardé sa marque de province, ce dont il faut le louer. Les meilleurs Parisiens, ceux qui ont un grain de cette chose de plus en plus rare, l'originalité, le doivent souvent à un
mélange heureux d'un esprit de terroir et de l'esprit de Paris. Croyez-vous que SchoU, pour citer un boulevardier par excellence, n'ait pas gardé du Gascon? Qu'y a-t-il de plus charmant qu'Arène, quand il reprend pied, comme ces jours-ci, sur la terre provençale, moitié railleur, moitié ému? Il y avait ainsi en Lepère un provincial de bonne race. Bourguignon salé, ai-je dit, comme la chanson, salé par l'esprit du pays de Piron et de de Brosses, salé par la soif, honnête et joyeuse, du pays du chambertin. Rien de plus Français que les Bourguignons, bons enfants, mais très indépendants d'allures, très près des Parisiens et très distincts d'eux. Pendant deux siècles, Dijon, avec son Parlement, a été une capitale intellectuelle, ayant sa façon à elle. Lepère eût pu, à la fois, plaider devant sa vieille cour et souper avec ses vieux juges, si philosophes!
La tête un peu pointue, les yeux vifs, la physionomie ouverte, sensuelle, rendue plus ^rave par les côtelettes de l'homme de loi, Lepère était plaisant à connaître. Il passait, en politique, pour nonchalant et même, quand il était au pouvoir, il fallait insister pour le faire monter à la tribune. Il aimait mieux la conversation que le discours. Maïs quand il se mettait en train, c'était un des bons orateurs de la Chambre, clair, précis, salé aussi là, par l'esprit de repartie. Brave homme dans le privé, et homme brave aussi. Au collège, alors
qu'il était, par tradition de famille, légitimiste, il avait soulevé son lycée contre le tyran Louis-Philippe. Au 16 Mai, il était prêt à mener son département au secours de la République menacée. Ses services furent grands. On les avait un peu oubliés. L'homme politique avait, peu à peu, disparu derrière le bon garçon, devenu président d'un cercle, ce qui manque, paraît-il, de majesté.
J'aborde ici le point délicat, mais je puis le faire sans inconvénient pour la mémoire d'un homme que j'aimais beaucoup. Lepère, célibataire et, comme presque tous les célibataires, ayant son existence intime un peu embrouillée, aimait fort les distractions du jeu. Il y avait la main large plus qu'heureuse. Il s'y montrait galant homme, et le jeu ne l'enrichit pas. L'argent, au jeu, ne va jamais à ceux qui aiment le jeu. Il y a deux façons d'être joueur. On est, autour de la table verte, ou bien un poète qui aime la lutte contre la fortune, un utopiste rêvant à des systèmes, ou un industriel très fort, faisant du jeu un travail sans passion. C'est toujours l'industriel, en fin de compte, qui « ratisse » le poète. Ne faut-il pas, en échange de ce résultat fatal, avoir quelque indulgence pour celui-là? Le monde a des sévérités bien étranges pour le joueur, pour le vrai joueur franc d'allures, loyal et emballé, qui livre bataille aii sort. J'ai lu je ne sais combien d'attaques violentes contre Lepère, à propos de son affection pour la dame de
pique. Certes, ce fut une faute de conduite peutêtre que d'avoir pris, d'une façon un peu trop formelle, ses habitudes dans un cercle. Mais si nous allons bien au fond des choses, il n'y a pas de comparaison à faire entre le joueur qui expose son argent à chances égales, contre l'argent de son partner, et le spéculateur de Bourse, qui, en passant le petit papier au voisin, sait bien que celui-ci finira par s'y brûler les doigts. L'homme qui taille une banque n'est-il pas d'une moralité supérieure à celui qui lance une affaire sachant que le krach est au bout? Depuis la monstrueuse filouterie de l*Union générale, dont les instigateurs furent les € honnêtes gens » qu'on sait, il me semble qu'il devrait être défendu à bien des gens qui l'oublient de parler du « vice > du jeu. Vice excusable qui ne nuit qu'à celui qui en est atteint, et qui n'est jamais bas chez ceux qui n'ont pas l'âme basse. Gambetta, à ses loisirs, était aussi joueur. Croyezvous qu'il pensât à l'argent, qui ne fut jamais rien pour lui? Non. C'était pour lui une façon de faire entrer encore la lutte dans le repos et l'amusement de son esprit. Les politiques, très souvent, furent des joueurs. Est-il besoin de rappeler Fox et Berryer?
Il ne faudrait pas que notre démocratie se fît trop prude et trop hypocrite, et que la « tenue » fût seulement ce qui peut conduire à tout. Je ne méprise pas la tenue; il faut en faire cas, il faut
en avoir. Mais il serait dangereux de ne rien passer aux hommes publics des faiblesses des autres hommes. On se priverait trop de bien des talents, de bien des intelligences, qui ne sont pas de trop. Voyez-vous ce bon pays de France où Ton reproche à l'un d'aimer à vider bouteille, honnêtement entre bons compagnons, à l'autre d'avoir poursuivi la veine des cartes, en loyal lutteur; à celui-ci enfin d'avoir aimé les femmes en galant homme! Mais qui vous dit que, dans ces jolis péchés de notre race, il n'y a pas un peu de ce goût de l'idéal, sans lequel vos austères ne feront rien qui vaille? Sans compter que les austères, un beau jour, on les voit figurer en corrects gentlemen à Londres et dans d'autres lieux encore — où l'on triche l'amour, en supprimant la grâce, la tendresse, la conquête, le libre vouloir qui ennoblissent la possession !
Ce ne sont même pas les aventures galantes que l'on reprochait à Lepère. Pendant dix ans, on Ta battu en brèche avec une chanson! Une chanson tenue à crime! Le Vieux quartier Latin fut pour lui ce que fut, pour Piron, YOdeà Priape, à côté de qui elle est bien innocente, cette chanson d'étudiant. Mais, gens sérieux qu'effarouche un refrain, savez-vous bien que les gens les plus graves du monde ont commencé par des chansons, — ce qui est bien heureux, quand il leur en reste quelque chose. Les chansons de Rémusat ont
couru les salons vers 1820, et, un peu plus tard, les Vaudevilles de Duvergier de Hauranne, fine fleur de doctrinaire. Ceci n'a point empêche Rémusat d'être l'homme admirable que l'on sait, ni même Duvergier de Hauranne d'étonner ses propres amis par Tâpreté de son sérieux. Une vie d'homme sans l'heure des chansons, ce serait comme un arbre qui prétendrait avoir des fruits sans avoir eu des fleurs I
Sans compter qu'elle est charmante, cette chanson de Lepère, dernier écho de la muse de Béranger, charmante comme sont les choses vieillies, qui gardent une date et nous redisent un passé. II y est question du « lansquenet », remplaçant le noble jeu de billard, de l'étudiante devenue € lorette >, du bal de Pilodo, et de l'indemnité Pritcbard. C'est bien le vieux quartier Latin qui revit, et quelle que soit sa forme, surannée, démodée, il y a toujours un mérite dans une œuvre qui garde cette puissance d'évocation. Est-il, d'ailleurs, assez bien tourné, le couplet politique du Vieux quartier Latin !
Mon bonnet rouge, en te voyant paraître,
Chaque mouchard se sentait le frisson.
Je t'agitais gaiement sous la fenêtre
De Lamennais sortant de la prison ;
En conduisant Lafôtte au cimetière,
Je te tenais tristement à la main !
Et Ton t'arrête au seuil de la chaumière t
Non, il n'est plus, mon vieux quartier Latin t
Le mien non plus, hélas! car tous les vingt ans, a observé un historien, il se fait une génération qui tient à honneur de ne pas ressembler à celle qui Ta précédée. Ces modifications ne portent, d'ailleurs, en général, que sur des questions de forme; car la jeunesse, fort heureusement, a un fonds fixe d'enthousiasme et de gaieté qui varie peu. Mais avec quelle rapidité s'évanouit la popularité des hommes! Laffitte n^est plus qu'un souvenir lointain, et je m'étonne qu'on n'ait pas profité de Toccasion pour qualifier d'orléaniste Lepére qui l'a cité. Au convoi de Lamennais mourant dans sa petite maison cénobitique du Marais, il y avait peu de monde. Nos grandes journées, à nous, ont été l'ouverture du cours de Sainte- Beuve, conspué pour avoir dit une de ces vérités que la jeunesse regarde comme un outrage à la conscience, que Tâge mûr considère comme un hommage rendu à l'esprit humain : la distribution de prix où Cavaignac le fils refusa l'accolade du prince Napoléon ; la première de Gaetana qui ne méritait pas tant de bruit; et, pour quelques-uns, l'enterrement de Béranger. Les hommes changent, les manifestations de la jeunesse sont diverses, contradictoires même : au fond, l'esprit en reste le même, droit d'intentions, injuste en fait, manquant singulièrement de mesure. La jeunesse ne fait guère autre chose que se tromper honnêtement. C'est pour cela qu'elle n*a pas à rougir de
ses erreurs en les regrettant et que les victimes qu'elle fait^ont tort de lui en vouloir.
Aussi, jamais un homme ne doit-il renier, à moins d'être un sot, les sottises de sa jeunesse et ces premiers pas de l'esprit, pourrait-on dire, qui ont la grâce des premiers pas du corps. Ainsi fit Lepère. Dés qu'on parla de la chanson fameuse, il se déclara, comme on dit au collège : Me adsum qui feci. Dans une lettre vraiment charmante, il revendiqua^ à la barbe des pédants^ la paternité des couplets, ne reniant même pas l'éloge du « brûle-gueule à la couleur d*ébéne. » Croirait-on qu'il faut un certain courage à un homme qui a été ministre pour avouer qu'il a été un étudiant comme les autres? Il en est pourtant ainsi. Le cant que certains tristes veulent introduire dans la politique, se révolta à la pensée d'un homme politique ayant fumé la pipe sous les galeries de l'Odéon. Ah! voilà qui ne me gênera pas, pour mon compte ! En avons-nous fumé, des pipes délicieuses, sous les ombrages du Luxembourg, en devisant de mille choses, plus sérieuses, après tout, que celles dont parlent les hommes graves. mes vieux camarades, presque tous dispersés ou morts aujourd'hui, avons-nous assez changé le monde dans nos utopies généreuses, tout en vivant comme de joyeux gamins ! Conservons au moins de ces souvenirs l'amour de Tidéal, affaibli mais non atteint par l'âge, et,
avec là notion que chaque âge a son allure et ses devoirs, la haine de l'hypocrisie et le mépris de ces austérités vaines et affectées qui cachent souvent le vide de la pensée et la médiocrité du cœur. Peut-êlre, pour tout dire, Lepère resta-t-il un pjdu longtemps le poète de sa chanson : mais le blâme qui voudra ! Je l'envierais plutôt, et le louerais d'avoir servi son pays et fait sa réputation sans rien devoir aux artifices de mise en scène familiers à nos comédiens de vertu et de sérieux !