‹ Paradoxes fémininsChapitre 16 sur 26 · LES VICTIMES DU LIYBB · texte numérisé non relu

LES VICTIMES DU LIYBB

Je ne veux point revenir sur Jules Vallès, ni sur sa vie, ni sur son caractère, ni sur ces funérailles sans recueillement où l'on a vu figurer dans le cortège des socialistes français les couleurs allemandes. Ainsi j'ai lu tout ce qu'on a écrit à son propos; et de ces cent articles dus à des ennemis, à des amis ou à des indifférents il se dégage une opinion commune : c'est que la vie de Jules Vallès tout entière a été conduite et dominée par la littérature. S'il n'eût reçu un don, fatal ou précieux, d'artiste et de ciseleur de phrases, il eût pensé et agi autrement qu'il n'a fait. U eût été

sans doute plus obscur, mais peut-être plus heureux. Et de cette observation simple, banale, indiscutable, sort une question redoutable : la littérature est-elle une chose bonne ou mauvaise et, quand les lettrés se multiplient dans une nation, la race y gagne-t-elle ou y perd-elle quelque chose ?

On sait que la question fut posée, non pour lu première fois, au siècle dernier et de quelle façon J.-J. Rousseau y répondit. Il se trouve toujours de très grands lettrés pour contester l'influence de la littérature, et surtout pour la trouver déplorable. En général, cette opinion est considérée comme un paradoxe pur et simple, comme un jeu d'esprit, et on passe. Peut-être passe-t-on trop vite. Car il y a bien des choses à dire là-dessus. Et, puisque tout le monde s'occupe aujourd'hui de J. Vallès, je veux évoquer un chapitre d'un de ses livres, où le paradoxe de Rousseau est repris en partie et appliqué aux œuvres les plus populaires de notre héros.

Un chapitre des Réfraotaires est intitulé : Les Victimes du livre, Vallès n'entre pas dans de longues considérations d'ensemble : on sait que son esprit ne s'y complaisait pas. Il se contente d'affirmer que les livres ont perdu des quantités de gens^ et il appuie son dire par des exemples. Il commence cette revue singulière dès livres qu'il estime pernicieux par les livres d'enfants pé-

pûtes les plus innocents. Qui de nous n'a été un peu victime de Robinson? Et il raconte, avec ce charme toujours un peu amer qu'il mettait à parler de lui, les efforts qu'il faisait en son enfance pour parvenir à s'égarer dans la campagne et s'improviser roi d'une île déserte, idéalement tracée dans les champs. Puis, c'est YHistoire de Jean Bart qui vient troubler les cervelles, qui pousse les enfants à déserter le toit paternel et à devenir — le mot est à noter — « de mauvais sujets ou de mauvais âls ». Viennent ensuite les romans comme le Corsaire, qui troublent la tête des bourgeois et en font, dit M. Vallès, de mauvais maris. Ce sont encore les romans de Fenimore Cooper, qui nous transportent en Amérique, dans les terres vierges, la carabine au poing. Tous ces livres parlent aux imaginations, les séduisent, les jettent dans des rêves sans fin. Ils restent cependant sans danger, car les îles désertes, les prairies de THudson, le moyen âge et les bricks des corsaires sont choses lointaines, disparues ou rares. Mais le livre dangereux, le livre maudit, c'est celui qui donne à nos âmes des impressions ou des désirs qu'elles chercheront à retrouver ou à réaliser dans le monde où nous devons vivre.

On devine avec quelle verve Vallès raille, encore plus qu'il ne les plaint, les « chevaliers du vague à l'âme », fils de René, les bâtards d'Antony, pleurnicheurs tournés en assassins > les

€ provinciaux » qui croient en Byron, les ivrognes et les sales débauchés qui se réclament de Musset, les faux et tristes bohèmes qui jouent les héros de Mûrger ; enfin tous ceux qui, séduits et trompés par le génie Imaginatif de Balzac, qui a grandi outre mesure tout ce qu'il a touché, faisant, comme on a si bien dit, des Sibylles de Michel- Ange avec des portières, tous ceux qui ont voulu vivre les personnages de la Comédie humaine et qui ont avorté misérablement, Rastignacs de table d'hôte et Rubenprés du ruisseau.

Hé ! certes, tout ce chapitre de Vallès sur les victimes du livre est plein de vérité en certaines de ses parties, et d'une vérité qu'on pourrait dire prudhommesque. Certains romans de M""* Sand, comme il le dit, ont bien pu faire sauter le pas à quelque femme et l'engager à envoyer par delà les moulins de sa petite ville un bonnet qui ne demandait qu'à s^envoler. Le quartier latin a connu quelques douzaines d'ivrognes^ remplaçant les byroniens disparus, qui, malgré Musset lui-même, inondaient leurs agendas de larmes et récitaient des élégies aux nymphes de la rue des Quatrer Vents. J'en ai vu, de ces sinistres imbéciles. Et j'ai vu, ailleurs, plus bas encore ou plus haut, des comédiens de la Comédie humaine dont les uns ont roulé dans la boue, dont les autres sont devenus des personnages, voire des académiciens. Je sais tous les maux que le livre a faits. Mais après?

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Je ne suppose pas que Vallès, allant à la conclusion logique de son article sur les victimes du livre^ ait jamais rêvé une||distinction entre les bons et les mauvais livres et, comme en Chine, une censure gouvernementale autorisant les uns et détruisant les autres. Quel comique ce serait de trouver chez Tindomptable, chez le farouche ami de toutes les libertés l'apologie de la censure ! C'est pourtant là que mènent les belles satires littéraires contre la littérature. Si René a fait des victimes, qui me dit que V Insurgé n'en a pas fait aussi? Si un livre est un poison lent, un autre est un poison rapide, et la raison veut qu'on les supprime ensemble. Mais, heureusement, à part des cas rares et qui prêtent encore à la discussion, personne ne rêve d'un mandarin suprême maître des esprits et roi des plumes, et nous disons tout ce qu'il nous plaît de dire. Chateaubriand peut gémir et Vallès menacer, tous deux en belle prose, et nul ne songe à les gêner. On a reconnu que, prises en leur ensemble, les lettres faisaient plus de bien que de mal à l'humanité, et on pardonne au mal en faveur du bien.

L'erreur des moralistes chagrins qui en veulent aux lettres est de croire que les lettres sont tout dans une civilisation et qu'elles font absolument les mœurs d'une société à qui les hommes de génie imposent leurs idées. C'est là une erreur d'optique. Les hommes de génie résument, formulent

et appliqueul, en leur donaant un éclat particulier, des opinions lentement formées; la littérature ne fait que propager, grossir un courant d'idées et mettre en lumière des faits qu'elle n'invente pas. La mélancolie de René existe à toute époque où se font de grands bouleversements sociaux, comme la révolte de Yingtras, à toute époque où entre l'idéal social et la réalité se trouve- un fossé que les impatients veulent franchir d'un coup, fût-ce en le comblant avec des cadavres. Entre la littérature et la société il y a une précession réciproque et constante. Chaque monde a eu la littérature qu'il a méritée, et ce n'est pas en changeant les livres qu'on changera les mœurs.

Je sais bien qu'on peut trouver une force parliculiére à Tignorance et une société absolument illettrée, avec de grands instincts de race, peutêtre une société admirable. Mais c'est un enfantillage de croire qu'on peut revenir à de tels recommencements du monde I II faut donc prendre son parti de < l'état lettré » où nous sommes et savoir reconnaître ce que le livre a de bon, et s'en servir. Pour l'enfant, il éveille Timagination, ce qui n'est pas un mal ; car l'enfant qui a de l'imagination conduit à l'homme qui possède un idéal . Et le livre, quel qu'il soit, bon ou mauvais, est toujours une source d'idéal. C'est affaire à nous, lettrés, que cet idéal soit — qu'on me passe le paradoxe apparent des mots — un idéal réel et

qu6 la source où nous faisons boire les âls de notre race ne soit pas troublée et boueuse, mais saine et claire. Par la force de propagande et d'expansion qui est en lui, le livre, en peignant des mœurs corrompues ou en exprimant des sentiments fâcheux, fera toujours quelque mal; mais il peut, il doit faire et il fait plus de bien encore. Seulement, il y aura d'autant moins de c victimes du livre » qu'il y aura mo\ps, parmi ceux qui écrivent, de « victimes du mot ».

La pensée abstraite, dans le cerveau d'un Français cultivé, est presque toujours claire, saine et honnête. Le mot est traître, ei par € le mot » j'entends le style, la rhétorique, quelle qu'elle soit, les effets qu'elle comporte, les curiosités qu'elle éveille, les succès qui viennent d'elle. Je prendrai des exemples dans l'œuvre même de Vallès. Sa fureur révolutionnaire est affaire de belle déclamation, comme la «pornographie» qu'on reproche à d'autres écrivains modernes est affaire de fignolage littéraire. Il est incontestable que la pensée française se corrompt' par l'abondance extrême des moyens d'expression qu'elle a acquis. Les littératures, comme les sociétés, perdent quelque chose à trop de richesses. Noire école contemporaine, dans le romau surtout, a des folies vaniteuses de parvenue. Elle veut, à tout prix, éblouir, et nos livres ressemblent à ces salons modernes

OU l'on trouve tant de bibelots qu'on ne sait plus où s'asseoir et se reposer.

La violence de Vallès succédant à la violence de Félix Piat, éloquent comme lui, est une violence littéraire. Tout bien pesé, je pense que son personnage tout entier a été créé par des influences d'école, de coterie, et qu'avec un autre outil que la plume il eût été un tout autre travailleur. II a été une victime du root, et il n'est pas la seule. On les compte par douzaines parmi nous. Je lis avec un soin rare les écrits des jeunes auteurs. La décadence fait des pas de géant, à mesure que leur langue s'enrichit, à ce qu'ils disent. Le goût des mots variés et nouveaux les entraîne à des subtilités d'analyse dans les sentiments et à des minuties dans les descriptions dont on reste toujours étonné, même quand on devrait en avoir pris quelque habitude.

Dans un article fort curieux d'une revue nouvelle, la Revue contemporaine^ M. Hennique, à propos de Poe, a donné la théorie de l'École, qui attribue au mot une valeur propre en dehors de la pensée qu'il représente : chose juste en soi, mais qui^ poussée à l'excès, modifie la pensée même et son fonctionnement normal. Il faut, je crois, réagir contre ces tendances, répudier ce qu'elles ont d'excessif. La seule simplicité du style, pour ne parler que du roman, sauverait nos auteurs de Técueil des descriptions trop complai-

santés de T amour et les défendrait du reproche d'être corrupteurs quand ils ^sont seulement corrompus, à leur insu, par un simple vice de l'esprit, le goût trop passionné, trop raffiné, trop impérieux de la rhétorique. Nos lettrés sont comme sont trop souvent nos femmes qui, honnêtes, se laissent confondre avec les courtisanes en portant des costumes trop compliqués et chargés d*atours. Défroque ou soieries, qu'on jette cela à bas, et on retrouvera les braves gens qu'ont presque toujours été les lettrés. Car, lors même que le sentiment de rhonnêteté n'est pas né d'un heureux instinct^ il est le fruit de la culture intellectuelle, — et c'est pour cela que l'on doit défendre les lettres sans s'arrêter aux théories de ceux qui les accusent ou à l'exemple de ceux qui en abusent !

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