ROMANS NOUVEAUX
Parmi les jeunes hommes qui, depuis quelques années, se sont fait rapidement un nom dans les lettres, il faut citer peut-être en première ligne M. Guy de Maupassant.
Poète, romancier et critique, M. de Maupassant a eu assez de talent pour mener sa barque entre Charybde et Scylla, — s'il me passe cette figure classique, — et pour échapper en partie au double danger d'être le disciple de quelqu'un et d'avoir des disciples à son tour.
Tout en se donnant pour l'élève respectueux de Flaubert, M. de Maupassant s'est bien gardé de chausser les souliers du mort, et, entre nous, j'imagine que nulle tentation ne le hante de donner un pendant à Bouvard et Pécuchet! Or, un disciple qui ne s'acharne pas à imiter les faiblesses du maître est à moitié sauvé, et il lui reste chance de demeurer original.
Quant aux disciples que M. de Maupassant a eus à son tour, car le disciplinât est la mode
dans les lettres, à défaut de discipline^ ils n*ont pas réussi à le compromeltre et ne sont pas parvenus à le rendre ridicule. Ils nous ont bien raconté sur M. de Maupassant quelques légendes étranges et indiscrètes, et nous l'ont dépeint, descendant la Seine en canot^ comme un écumeur de cœurs que le sac d'un couvent entier n' effrayerait pas! Mais ce lourd pavé n'a pas fait sombrer son esquif, et l'on s'est contenté de sourire de cette critique singulière qui fouille les alcôves et se préoccupe du < mâle » avant de regarder à Técrivain. M. de Maupassant est donc resté, en dépit de l'esprit de coterie qui n'a fait que l'entamer, un des hommes de l'école jeune, — j'évite à dessein de dire : l'école nouvelle — avec qui |on doit compter. Voilà pourquoi j'ai lu avec intérêt un article publié par lui, dans le Gaulois, ou, sans y songer peut-être et au courant de la plume, il a laissé échapper un aveu assez important.
Très carrément, comme on dit, M. de Maupassant montre un dédain transcendant pour les romans qui € amusent ». Il dit son fait à Dumas. Les récits merveilleux qui ont diverti déjà trois générations ne sont à ses yeux que des sottises, et il n'a pu achever la lecture de ces < bouquins », qui s'appellent Monte-Cristo ou les Mousquetaires. Ah! comme j'ai envie de ne pas croire M. de Maupassant, et comme je le plaindrais si.
dés son jeune âge, il âVâit connu la haine de Timagination et des œuvres qui sont nées d'elle ! Sans compter que, dans ces romans qu'il proscrit, leur crime étant d'être « amusants », combien de pages qui sont d'une observation profonde et vraie ! Je veux bien abandonner, comme n'ayant que la valeur d'un « moyen », Dantès et ses millions. Mais Villefort n'est-il pas l'ambitieux, étudié avec une puissance shakespearienne ? Quoi de plus réel que Noirtier, Morel, Caderousse, la Carconte? Et quel paysage, quel décor précis et juste que l'auberge enfiévrée de la Camargue, où la vieille sorcière dit à son mari : € Tu seras riche », exactement comme lady dMacbeth dit au sien : « Tu seras roi ! »
Mais les jeunes romanciers dont M. de Maupassant prend la cause en main ayant renoncé à nous « amuser », — et, en vérité, ils ont bien fait! — que veulent-ils donc du lecteur? On a pu croire un moment qu'ils cherchaient simplement à l'intéresser par des descriptions. Les œuvres contemporaines sont, en effet, pleines de «paysages», et non pas de ces paysages utiles que les grands romanciers et les grands dramaturges nous ont toujours indiqués d'un trait sobre, sachant qu'il fallait montrer l'homme dans son milieu, mais de paysages minutieux, puérils, et, pour tout dire d'un mot, «précieux ». Car la préciosité est un défaut littéraire qui peut s'appliquer à tout et par-
tout. L'affectation est la même à compter combien Chloris a de perles dans la bouche et de rubans à sa houlette qu'à énumérer combien de chiens se sont arrêtés au coin d'une rue pour donner au mur la couleur que vous savez. Ce défaut, la jeune école le possède au plus haut degré : elle s'y complaît et s'y mire avec complaisance. A part que le style y est prétentieux au lieu d'être élégant et plat, combien de pages des romans nouveaux qui sont du Delille! Combien qui ne valent que par un pittoresque qui, tout aussi outré que le pittoresque des romantiques, n'en diffère que par le choix des objets où s'exerce et se fatigue sa minutie ennuyeuse! Et quelle froideur mortelle dans ces descriptions où l'on ne nous fait grâce ni d'un clou à une porte, ni d'un caillou sur un chemin, oubliant que la loi première de l'art est de simplifier la nature et de chercher l'effet par l'importance diverse donnée aux objets, dans le but de nous causer une impression particulière. Ces grands descripteurs^ ces ciseleurs impitoyables, au fond, travaillent pour satisfaire le goût bourgeois qui, dans un portrait, admire aussi bien la réalité d'un bouton de redingote que l'expression du regard !
Ce pittoresque, cependant, ne satisfait pas absolument M. de Maupassant. 11 a assez d'esprit pour constater, au moins en tête-à-tête avec lui-même, que décrire le lever du soleil sur la mer ou Tap-
parition de la lune dans un vase nocturne oublié sur une fenêtre, c'est absolument la même chose. Il sait qu'il faut à l'art un autre élément et il accorde que le romancier jdoit nous émouvoir^ ce qui est là une grosse concession, une concession à y enterrer les trois quarts des romans de la jeune école! € Pour être ému, dit-il, il faut que je trouve dans un livre de l'humanité saignante ; il faut que les personnages soient mes voisins, mes égaux, passent par les joies et les souffrances que je connais, aient tous un peu de moi, etc. » A merveille 1 Cette formule est excellente. Elle est même si excellente que depuis quelques mille ans que l'art existe dans le monde, il n'y en a pas eu d'autre !
Il s'agit seulement de savoir comment nos jeunes romanciers l'appliquent. Je prends, par exemple, le roman de M. J. Huysmans, A vau- VeaUy à propos duquel M. de Maupassant fait cette belle charge à fond de train contre les romans qui amusent, et qu'il nous donne comme un modèle achevé des romans qui n'amusent pas, il est vrai, mais qui émeuvent. Voyons donc ce roman, tel qu'il l'analyse lui-même, car je ne veux tenir que de lui cet exposé fidèle du sujet. « C'est l'histoire d'un employé à la recherche d'un biftek. Rien de plus. Un pauvre diable d'homme, forçat du ministère, n'ayant que trente sous à dépenser à chaque repas, erre de gargote
en gargote, écœuré par la fadeur des sauces, l'insipide, coriacilé des viandes inférieures, les douteuses senteurs de la raie au beurre noir et la saveur acide des liquido^ frelatés. » Voilà tout! voilà ce que M. de Maupassant appelle la recherche de € l'humanité saignante ». C'est la recherche du biftek saignant qu'il aurait dû dire!
Ce drame de trois cents pages, joué entre deux personnages muets, l'estomac de M. Folantin et la cuisine des marchands de vin, ce drame est vrai, dira-t-on. Il n'est pas vrai pour l'art, qui ne descend au détail de la vie qu'afin d'en faire sortir des sensations et des idées générales. J'avoue la dureté de mon cœur et la dureté de mon entendement. M. Folantin ne m'émeut pas. Ce personnage me laisse froid, parce que c'est un personnage idéal, de pure fantaisie, d'imagination pure, et imagination pour imagination, j'aime mieux d'Artagnan. On ment aussi bien à la nature et à l'humanité, saignante ou non, en retranchant l'estomac à un homme qu'en lui retranchant la cervelle. Idéalisme ou naturalisme, avec plus ou moins de charme, le mensonge est le même. Comme j'ai, grâce au ciel, une bonne cuisinière, les angoisses de M. Folantin ne m'intéressent pas du tout. Ah! si vous m'eussiez raconté les déceptions de la vie d'un employé, ses ambitions, ses amours, ses craintes de l'avenir,
bien que mes ambitions, mes amours, mes craintes, soient d'une autre nature, le point de contact serait trouvé. J'aurais rencontré là, comme l'exige M. de Maupassant, « un écho de ma vie ». Mais tel qu'on nous le donne, ce Folantin, à la recherche d'un bifteck tendre, ne peut plaire qu'aux rares personnes qui ont consacré leur existence au même but. L'auteur s'adresse à des spécialistes, peu nombreux, je le crois. En poussant un peu sa manière, on arrive tout droit à écrire des livres à l'usage de diverses catégories de malades. Ayant traité d'une façon de boulimie particulière, M. Huysmans peut, sans inconvénient, passer à la rétention d'urine ou au catarrhe de la vessie. Voyez-vous d'ici le drame! M. Folantin, invité chez le ministre, et pris de besoin pressant pendant que Son Excellence lui parle de son avenir ! Ou M. Folantin amoureux, laissant tomber sa sonde devant sa âancée! Et encore, là, y aura-t-il plus € d'humanité saignante > que dans vos prétendues études, puisque l'ambition et l'amour, que nous connaissons tous, interviennent et jouent un rôlel
La faute capitale de la nouvelle école des romanciers est de ne pas savoir, faute d'avoir observé le monde, que, sauf de rares exceptions pathologiques, l'homme a toujours un idéal, et un idéal qui ne se limite même pas à sa propre personne. L'éternelle et unique source d'intérêt co-
mique OU dramatique, c'est le déplacement conlinu de cet idéal, les erreurs qu'il comporte, les variations qu'il subit selon les milieux et les tempéraments, les eiSbrts sots, criminels, sublimes d'un chacun pour s'en rapprocher. Nos jeunes écrivains, qui sont en général d'assez bons stylistes, mais de pitoyables observateurs, ne se donnent guère la peine de cette étude sévère de la vérité. Ils voient le monde plat, parce qu'ils n'y vivent pas, de même qu'on ne saisit pas les harmonies d'un paysage en un coup d'œil jeté de trop loin. C'est une sorte de nihilisme littéraire, qui vaut l'autre. Par myopie pure ils suppriment l'être moral, aussi intéressant et aussi permanent chez le chiffonnier que chez le prince. Je parle pour ceux qui sont de bonne foi. Quant aux autres, je commence à soupçonner que, sous couleur d'école littéraire, nous sommes victimes d'une fumisterie, d'ailleurs réussie, avec tous ces petits livres qui promettent aux amateurs d'aimables polissonneries et ne leur servent, en réalité, que de funèbres cochonneries.
ÔÂtTBEÀMUs!
L'Association des éludiants et des élèves des écoles supérieures a banqueté dimanche. M. Chevreul était président d'honneur; jM. Renan, président effectif. On a bu au centenaire du doyen des étudiants; et M. Reuau» dans un discours exquis, parlant de lui-même avec une coquetterie raffinée, a porté un toast à sa seconde jeunesse.
Cette seconde jeunesse de M. Renan est peutêtre quelque chose de plus rare et de plus singulier encore que la verte et puissante vieillesse de M. Gbevreul. Il n'est pas fréquent de voir les lois de la nature se modifier en faveur d'un homme, en le laissant un siècle parmi nous, sans décadence de ses facultés intellectuelles; mais il est moins fréquent encore de rencontrer un penseur qui, avec le plus complet désintéressement des joies du monde, arrive à la vieillesse pour y retrouver toutes les illusions des premiers ans«
Peut-être, pour M, Renan, n'est*ce point < retrouver » qu^il faut dire? Car sa seconde jeu-
nesse pourrait bien n'être que la première et la seule qu'il ait connue. C'est entre les murs d'un séminaire qu'est éclose la fleur de sa vingtième année. Les hautes études l'avaient fait grave, la discipline de TEglise Tavait fait auslère. Et, quand il se sépara d'elle, ce ne fut pas sans déchirement. Il aurait voulu rester avec elle comme ces hommes qui rompent avec une maîtresse longtemps adorée, mais qui souhaitent, garder la joie amère d'aller la visiter parfois encore en ami. Il a souffert de l'éclat de la rupture; et quand les cloches de nos cathédrales sonnèrent imprudemment le glas de sa foi chrétienne, il a senti, lui, homme des traditions, quelque chose qui mourait en lui et dont il a porté le deuil.
Le deuil, d'ailleurs, est fini. M. Renan s'est couronné de roses au banquet qui, chez les anciens — et chez ses compatriotes bretons — suivait les grandes funérailles. Mais sa vie passée, avec ses tristesses et ses longues inquiétudes, lui a donné l'autorité nécessaire pour pouvoir parler comme il le fait, sans être suspect. Un jour, M. Renan me disait que si le mariage des prêtres pouvait entrer dans la discipline ecclésiastique, ce ne serait ni par ua Luther, ni par un Hyacinthe, prêtres amoureux, mais par un réformateur qui reâlorait célibataire et chaste. Peutêtre, parlant ainsi, pensait-il à lui-même, et que le philosophe qui prêcherait à la jeunesse les
joies de la vie^ toutes les joies, gagnerait à ne pas apporter à l'appui de ses doctrines l'exemple de sa propre carrière et ^ rester un viveur, — le mot, bien entendu, est admirable — un viveur platonique, en entonnant le : Gaudeamusî pour d'autres que pour lui-même, comme le chorége qui conduit la danse sans y prendre part.
Aussi la raillerie ne mord-elle pas aisément sur M. Renan, qui peut, sans compromettre sa dignité, louer, chez la ijeunesse, les ceintures dénouées et les tuniques entr'ouvertes. Il a luimême appelé son discours un c sermon laïque »^ comme s'il sentait qu'il y a toujours du prêtre en lui, ici prêtre mystique de l'idéal, ailleurs sacerdote aimable des Grâces qu'Horace, même nues et amoureuses, trouvait décentes. On se moque pourtant un peu de cette jeunesse retrouvée, qui ouvre des yeux ravis sur le monde, et de cet âge mûr qui, allant vers le couchant, n'y voit que des clartés d'aurore. Mieux vaudrait envier cet optimisme singulier; et, peut-être, y a-t-il un peu d'envie dans la raillerie? M. Renan est un homme qui s'est économisé, chose rare. Il y a en lui je ne sais quelle interversion des saisons de la vie humaine, qui donne un piquant unique à ses actes et à ses paroles. Il a été du Collège de France vingt-cinq ans avant d'êlre de la Société des auteurs dramatiques. Le phénomène de cette existence nous déconcerte. On l'a appelé € fu-
misle », avec toutes sortes de correctifs. Mais les correctifs n'empêchent pas le mot d'être injuste.
Ce qui est vrai^ c'est la coquetterie prodigieuse de cet esprit, qui jouit alternativement et parfois tout ensemble de voir passer en lui*même les clartés du scepticisme et les illuminations de la foi. Devant les étudiants rassemblés, il a été à la fois Faust et Mépbisto. Visiblement, des dogmes chrétiens, il n'y en a plus qu'un seul qui le possède : celui de la Trinité sainte. Symbole admirable de l'harmonie du monde et de l'être humain, faits de lois, de sentiments, d'idées en apparence contradictoires, et que la sagesse suprême réunit et combine en un tout, que mène le fatalisme providentiel, qui est la religion de M. Renan.
Il y a du Saint-Simonien là-dedans et le Gaudeamus de M. Renan n'est pas loin de la « réhabilitation de la cbair » que prêchait Enfantin. Ce Gaudeamus est éternel ; et la chanson des basochiens du moyen âge, M. Renan a pu la trouver déjà aux murs de Pompéï, sur cette terre adorable qu'il aime comme notre terre de France, (yiolqu® le sol y tremble parfois — P^uu^vr© iuè>^^ ^atce qu'il y tremble? « Aimons, v ^^ y$v^^%^^^^" tant quil y a de 1 huile dat^^"^^ \o.^^ \\ovxV chanson grecque. Mais voilà. ^»j,^ . ^O^^^ Av^N
la coquetterie de M. Renan \ \i (v ^y ^ \ k^^, donne le plaisir, personnage \\ ^ \^
refrain de cabaret d'un épicurisme grossier, que derrière TÉpicure des nigauds et des chansonniers il découvre TÉpicure sublime, qui faisait de la connaissance des ciioses la première des joies de la vie et de la vertu Télégance suprejjne et le bonheur le plus certain de Thomme.
C'est un des grands divertissements de M. Renan de faire dire aux mots autre chose que ce que le vulgaire y entend. Son matérialisme est plein d'idéalisme; son athéisme est pieux : son indifférence est émue; son scepticisme va jusqu'aux rêves des mystiques; et quand en politique, avec un fonds d'amertume — autant qu'il peut être amer — contre l'imbécillité du suffrage universel qui l'a méconnu, il prêche le désintéresàement, il y a derrière ce désintéressement le plus haut conseil de civisme qui se puisse donner à notre pays, le conseil d'apporter dans la politique l'esprit de sacrifice. Et non le sacrifice des intérêts, mais celui, plus difficile, des idées.
« Il peut se faire », dit M. Renan, < que ce monde ne soit pas quelque chose de bien sérieux, mais, en tout cas, il est charmant. » J'en • dirais volontiers autant de la philosophie qu'il apporte à ce monde aimé. L'optimisme, très contestable comme doctrine, est inattaquable comme politique de la vie. II faut être optimiste, même sans croire tout à fait à l'optimisme, de même qu'il faut se fier aux paroles d'amour, même contre la
raison et contre l'expérience. C'est de ces divins mensonges qu'est fait ce que la vie peut avoir de bonheur, et ce n'est pas moi qui blâmerai M. Renan de nous en prêcher la foi, encore qu'on ne sache jamais si ce diable d'homme croit à ce qu'il dit ou seulement à la nécessité et à l'agrément d'y croire ? Seulement, la doctrine du discours aux étudiants, du sermon sur la montagne de Sainte-Geneviève, a ce grave malheur d'être d'une morale à trop haute portée et à trop longue échéance.
Il y a, à Florence, une admirable statue de la Justice, tenant les balances et le glaive. On la plaça, au temps des Médici, sur une colonne élevée. Et, le lendemain, un poète satirique inscrivit sur la base de la colonne le pasquin que voici : < C'est bien Timage de la Justice de notre temps, ô peuple ! Accessible aux grands, inaccessible aux petits.» II en est de même de la philosophie de M. Renan. Le Gaudeamits est inattaquable, surtout en latin, et accompagné des nobles commentaires que j'ai rappelés. Mais ne paraîtra-t-il pas une ironie pour tous ceux qui souffrent, qui sont, par conséquent, pressés^ et qui, ayant perdu la foi dans l'immortalité de leur être, n'ont pas même, pour se consoler, le sentiment vif de l'éternité de la race et de l'humanité? Réjouissons-nous ! Mais c'est qu'il n'y a pas toujours de quoi, et les billets sur l'avenir ne s'escomptent pas indéfiniment !
M. Renan sent lui-même que c'est là où sa doc-
trine faiblit. Bonne pour une aristocratie maîtresse de ses destinées, au moins pour assez longtemps, elle ne satisfait pas une démocratie qui cherche les siennes.
Aussi, mêlant des vues hardies à ce que son discours contient de banalités voulues, car rajeunir les « déclamations » est un des exercices favoris de son esprit, il aborde sans peur l'idée d'une révolution sociale, en ayant grand soin, d'ailleurs, de laisser à nos flls le soin de la faire ou de la supporter. Et, avec la curiosité qu'il a des milieux qui lui sont inconnus, il va jusqu'à traiter la délicate question des amours de la jeunesse.
La femme est la joie suprême, et, sans elle, le Gaudeamus ne serait qu'un air à boire. Mais il faut aimer Tamour, sans c profaner la femme ». Terrible problème ! Où trouverons-nous, étudiants, la Musette du quartier Latin^ gardant les grâces de la maîtresse, mais acquérant quelque chose de la dignité de l'épouse? « La vieille loi romaine et chrétienne, dit M. Renan, paraîtra un jour trop exclusive. » C'est assez dire que le divorce n'est qu'un premier pas vers les unions libres, où les droits de l'enfant seront toujours et seuls sauvegardés. La carte du Tendre, au quartier Latin, qui ne connaît guère que les stations du bal BuUier et des brasseries à femmes, aura le village des soins respectueux et la grande cité des paternités reconnues. Mais quand sera « ce jour > et quels
seront les hommes assez honnêtes pour mériter de le connaître?
Je ne sais pas, à tout prendre, si ces adorables rêveries d'un sage ne sont pas faites pour laisser en nos cœurs plus de tristesse que de joie? M. Renan est monté sur le cap Sunium, et il aperçoit encore la lumière du jour, quand les vallées sont plongées dans l'ombre; mais il ne lui déplaît pas que le sommet d'où il juge la vie soit inaccessible à la foule; et cette lumière d'en haut, dont nul rayon ne descend, fait encore plus épaisse l'horreur de la nuit d'en bas. Il est des moments où le rire des sages, enfermés dans la Tt)ur d'ivoire, irrite l'humanité inquiète, lui met au cœur des colères mauvaises, lui donne envie de renverser la table de ce festin de délicats, où l'on vide des coupes en l'honneur de « l'ordre éternel des choses», sans qu'il en tombe jamais une goutte pour apaiser les soifs du jour !