LA QUESTION JUIVE
Je veux parler non d'une question politique ou religieuse, qui n'existe plus ou qui n'existe pas encore en France, mais d'une question sociale et d^une question de société, posée avec une brutalité formidable par le livre de M. Drumont, la
France juive. Cet énorme pamphlet est plein de talent. Depuis longtemps, aucun livre contemporain ne m'avait à ce point impressionné et exaspéré, intéressé et attristé, mis en joie et en colère. Nul écrivain ne s'était montré à moi, derrière son œuvre, plus sympathique et plus détestable. L*iajustice, l'exagération^ le fanatisme font de M. Dramont une sorte de maniaque ; la franchise et le courage en font presque un apôtre. Il a en la vaillance de s'attaquer aux puissants et celle, plus rare, de ne pas ménager ses amis; il a osé se dire chrétien sur le boulevard, et si sa foi est odieusement intolérante et aggressive, il a su la défendre de la plume et de Tépée, deux fois blessé, en trois jours, dans des duels dont le dernier ne fait hon-
neur qu'à lui seul. C'est avec une franchise égale à la sienne et avec plus de modération qull faut parler de son œuvre. En m'envoyant son livre, M. Drumont m'a écrit, je ne sais pourquoi, que j'étais « l'ami des juifs >. Il a voulu dire sans ^doute que j'étais l'ami de certains israélites. Mais, par dessus tout, je suis Tami de la vérité. C'est elle seule que je prétends servir en disant ce que je pense de la France juive.
La conclusion de M. Drumont, exposée avec la tranquillité d'âme d'un Marat chrétien, c'est que les sémites sont incapables de s'assimiler à la race française, aryenne par les Celtes, les Gaulois et les Helléno-Latins ; que ces sémites nous corrompent et ont le dessein arrêté de nous subjuguer; qu'on peut s'entendre en Europe avec les Germains, en Afrique avec les musulmans^ jamais avec les juifs; et que, par conséquent, la loi suprême de la défense nationale, du combat pour la vie, du combat pour la race, exige qu'arbitrairement et par mesure de salut public, nous expulsions les juifs de chez nous. Je crois même que, si on les massacrait un peu^ cela ne serait pas pour déplaire à M. Drumont.
Afin de défendre cette conclusion» qui ressemble à certaines conclusions des révolutionnaires socialistes et nihilistes, si étrange à notre époque, si merveilleuse dans Tesprit d'un lettré, M. Drumont refait l'histoire des juifs chez nous. Selon lui, les
îuifs, en minorité d'une façon effroyable, et même alors qu'ils étaient persécutés, ont eu toujours, se la léguant de père en iils, une conception mystique de domination universelle. Ils y travaillent depuis la chute du Temple, qu'ils se gardent de rebâtir de peur de perdre l'empire du monde en redevenant une nation. Et ce rêve, d'une étrange grandeur, ils seraient sur le point de le réaliser. Rien de plus curieux que les faits accumulés par M. Drumont, grâce à une lecture immense qui no manque que de critique, à l'appui de cette idée de romancier-historien. Une première tentative des juifs est arrêtée par l'expulsion de 1390. Tout aussitôt, ils recommencent. Ils regagnent d'abord le droit de séjour, grâce à des protections féodales qu'ils payaient, comme celle que les Brancas accordaient aux Israélites de Metz, restés leurs serfs, même après l'abolition du servage. Ils s'essayent à attaquer la foi chrétienne, avec Montaigne, qui vient d'eux. Ils pénétrent d'abord la franc-maçonnerie, et préparent avec elle la Révolution, par la destruction des jésuites, seuls capables de leur tenir tête. Caglio^tro est à eux, et l'affaire du Collier est leur œuvre. La Révolution faite, qui les émancipe, ils s'appliquent à l'absorber à leur profit. Si Marat n'est pas juif, bien que M. Drumont le croie^ il est élève des doctrines secrètes de la Synagogue. Ils aident Napoléon à conquérir TEmpire, quitte à aider à sa chute. II3
conduisent les affaires de la Restauration et du règne de Louis-Philippe. En 1848, ils arrivent au pouvoir avec Godchaux et Crémieux. Sous l'Empire, ils s'emparent de la presse, du théâtre, de la cour même. En 1870, ils font naître la guerre dans un intérêt financier. Au Quatre Septembre, ce n'est plus deux ministres qu*ils ont dans le gouvernement, c'est cinq : Simon, Crémieux, Magnin, Picard et Gambetta. Ils poussent^à la
Commune pour le plaisir de faire égorger des aryens par des aryens et de brocanter los dépouilles. « La franc-maçonnerie juive, dit textuellement M. Drumont, voulait dépeupler Paris, pour faire de la place aux étrangers... » Les juifs, en changeant les bataillons fédérés de quartiers, facilitèrent le massacre et eurent loisir de brûler les maisons. Par les Castries, alliés aux Sina, ils s'emparèrent du général de Mac-Mahon, « lourd soldat 1 , et empêchèrent le retour à la monarchie chrétienne. Par M. Waddington, ils nous conipromettent en Roumanie et en Russie, comme ils nous mirent à deux doigts de notre perle en Algérie, avec Crémieux. Enfin, ils firent de Gambetta leur agent.
La haine de M. Drumont pour Gambetta est atroce, si atroce qu'elle arrive à je ne sais quoi de sinistrement comique. Il ne doute pas que Gambetta ne se soit vendu aux juifs, — lui en qui M. Drumont, qui a, comme Renan, un sens très
élevé de la Bohème chrétienne eût dû reconnaître un de ces hommes qui vivent d'idées, — et vendu à condition que Gambetta « persécuterait l'Église », « donnerait des affaires à brasser », ferait la loi des récidivistes, « afin d'expulser des Français et de les remplacer par des juifs », enfin « ferait la guerre », pour enrichir Israël! Il n'est pas besoin d'aller plus loin pour voir ce que cette conception historique a d'extravagant.
M. Drumont voit le juif partout, comme d'autres ont vu le jésuite. Encore le jésuite avait-il l'éducation de la jeunesse? Pour lui, l'alliance Israélite universelle a remplacé le conseil suprême de l'Ordre, tel que l'imagination de Dumas ou d'Eugène Sue l'avait conçu. L'histoire de la France aurait pour épigraphe, non plus : Gesta Dei per Francos, mais bien : Oesta Diaboli per Judœos. C'est vraiment le système historique de Dumas dans les Trois Mousquetaires! Il prend les récits de l'histoire et les fait tous tourner autour de l'intervention secrète de d'Artagnan et de ses amis. Ainsi fait M. Drumont pour les juifs. Par là, la France juive, où il y a de tout, appartient au genre du roman historique.
Certes, il serait puéril de nier la grande poussée d'Israël dans la société française. Maisil faut considérer la question juive avec sang-froid, chorcher les causes de cette invasion avec justice, en parer ce qu'il en faut parer de dangers avec pru-
dence et sans fanatisme. Pourquoi le juif envahitil tout chez nous? Parce qu'il a, à l'heure présente, les qualités, les vertus, les défauts et les vices des conquérants de sociétés. J'ai lu, dans un article sur le judaïsme, ce mot qui explique tout : le juif est un pur-sang. Et pourquoi est-il tel? Parce que la société chrétienne, par préjugé religieux ou par intérêt, n'a su ni absorber ni exterminer les juifs. L'hypothèse de la destruction, visiblement absurde aujourd'hui, étant écartée^ reste Tabsorplion. Elle se serait faite sans les persécutions chrétiennes. Les juifs se seraient fondus dans les nationalités, comme les tribus arabes en Espagne^ les Sarrazins dans le midi français, les Hellènes à Naples, si on ne les eût isolés. On les a mis dix-sept siècles hors la loi, les parlements, l'armée, la marine, les charges publ\gues, Tagriculture, les possessions immobilières. Repliés, concentrés, ils ont pris les vertus de tous les persécutés : la résignation, le courage passif, le respect indiscuté de la tradition de croyance et de race. Ils ont pris aussi les vices du faible, la soumission cachant des soifs de revanche, l'art de s'insinuer, l'égoïsme familial, l'esprit de secte. Éloignés de tout, ils ont mis tout leur génie au commerce de l'argent et l'ont accaparé. Or, la ploutocratie devient souveraine dans tout pays où disparait l'idéal. Toussenel, dans son livre bien plus large que celui de M. Drumont, parce qu'il
n'a pas Tobsession de la race juive, a vu le danger : la royauté de l'argent. Mais à qui' la faute, si l'argent est roi? Aux chrétiens, qui n'ont pas su garder Tidéal monarchique, ni créer l'idéal républicain et démocratique. Il n'y a pas de romanesque conspiration du peuple d'Israël. Il y a un état des esprits qui les a trouvés prêts avant nous, ayant, dans une société qui se dissout, la force d'uae secte qui se tient.
On trouve, dans le livre de M. Drumonl, toute une partie que je signerais des deux mains. Ce n'est pas toujours celle où, pour la joie du boulevard et pour la tristesse des penseurs, il met au pilori, parfois avec raison, souvent avec injustice, certaines personnalités. C'est celle où il sonne le glas de la noblesse chrétienne de France. Pour cela, il a bien raison. C'est fini. Encore ôére sous la hache de 93, — quoiqu'ayant abandonné la Vendée, — la grande noblesse a capitulé devant l'argent. Il n'y a plus un Bourbon du sang de Henri IV. La malédiction de Charette au comte d'Artois a été entendue! Les vieux nobles, M. de Broglie en tète, ont pactisé avec les manieurs d'argent. De l'impuissant Henri V au prudent duc d'Aumale, pas un Bourbon n'a risqué un écu pour ses « principes ». Louis-Philippe a été le roi des banquiers : et les banquiers sont les rois des rois et de la noblesse. Ici, M. Drumont a raison de constater que les « cléricaux », faute d'avoir
été des chrétiens, n'ont ni courage, ni moelles. Il n'y a plus de régénération possible par le haut. L'aristocratie joue au baccarat sur le drapeau fleurdelisé, vend ses blasons, ne produit rien, meurt en un mot. Que dis-je! Elle est morte. Mais ce ne sont pas les juifs qui l'ont tuée. Tout au plus ont-ils été les croque-morts !
M. Drumont sent si bien cela que là où le pamphlétaire un peu étroit, qui passe au fil de la plume les Mayer et les Moyer, disparaît, il fait place à un philosophe révolutionnaire. Très indulgent, et à raison, pour les soldats de la Commune, M. Drumont est lui-même un communard chrétien. Espère-t-il convertir la noblesse à un idéal quelconque? Visiblement non. Peut-il espérer sérieusement limiter la ré voliïtion économique aux seuls détenteurs d'argent Israélites? Ce serait folie. Poussez-le et vous le conduirez sans peine à lu conception des anabaptistes, ces communistes évangéliques.
Je n'ai pas le loisir de dire ici pourquoi celte idée d'une politique sociale sérieusement tirée de l'Évangile n'a pas chance de réussir. 11 suffit de savoir qu'elle ne peut exister que par une disciplide née d'une foi qui n'est plus de notre âge. L'argent est déjà assez fort pour braver la révolution directe contre l'argent. Tout ce qu'on peut espérer, c'est de le démocratiser, d'empêcher la féodalité financière de s'emparer de nous. Et c'est
ici que^ de même que M. Drumont a été terrible pour ses amis, je suis forcé d'être sévère pour les miens. Les républicains, absorbés jusqu'ici par de misérables intérêts, n'ont pas eu, sauf un seul, qui est justement Gambetta, une idée assez haute de la démocratisation de l'argent. C'est par là qu'ils pouvaient entamer la puissance de la haute banque, avec qui ils ont traité, la trouvant prête, les dispensant de tout effort. Mais, pour cette démocratisation même, qui sait si le juif, souple d'esprit et démocrate, n'est pas l'instrument nécessaire? Je le croirais volontiers. Pour cela, il faut fondre le juif dans notre race, au lieu d'essayer encore de l'isoler. Il faut se garder d'opposer le fanatisme chrétien au fanatisme hébraïque. L'un et l'autre, d'ailleurs, ont au fond la même idée, d'origine sémitique, Tunité de Dieu. Dans un temps lointain, bien lointain, l'idée aryenne^ ridée du divin sans dieu personnel, se manifestant dans des cultes nationaux variés, reconquerra le monde délivré des théologies. Et comme nos fils prendront en pitié nos querelles, nos haines, n'ayant de sourire que pour le rêve, aujourd'hiii insensé, de ces païens qu'on appelle à tort les derniers païens!
CHÂMILLÂG
M. 0. Feuillet passe pour un homme qui connaît bien les femmes et qui, en tout bien tout honneur, nous aime fort. On Ta appelé le « Musset des familles », avec une intention de raillerie, qui n'est peut-être pas toujours juste, car l'auteur de Julia de Trécœur n'est pas un romancier à l'eau de rose; et, au moins une fois ou deux, il a été à fond dans l'étude de nos cœurs, sans s'arrêter aux préjugés ou aux lois du monde « distingué ». Aussi vous pensez avec quelle curiosité nous avons été voir son Chamillac, ce Chamillac attendu depuis si longtemps! Ce fut une belle chambrée, messeigneurs, où se réunit le dessus du panier des dames à la mode. Le diable est que ces fleurs sont souvent des fleurs épanouies, qui tournent aux fleurs artificielles. On devient femme à la mode à l'ancienneté, et Tautorité, même en fait de beauté et d'esprit, ne s'acquiert qu'avec l'âge. Quoi qu'il en soit, les femmes de Paris avaient, pour ainsi dire, envoyé leurs députées
voir et juger Chamillac. On a applaudi. Mais, en vérité, sans en déchirer ses gants. Car l'ami des femmes, avec les meilleures intentions du monde, b, blessé, en maints endroits, nos délicatesses.
Si j'avais osé, après tant d'illustres exemples, j'aurais à mon tour écrit à notre ami Bernard- Derosne un petit mot de félicitalion, car s'il ne l'a pas tout à fait dit, il a laissé entendre que M. Feuillet, dans Chamillac, ne nous a guère montré que des personnages extrêmement mal élevés. Ah! certes, ce sont des gens qui savent entrer dans un salon, laisser leur paletot dans l'antichambre et consftrver leur chapeau, dire bonjour à l'arrivée et au revoir au départ, et je ne prétends pas qu'ils pèchent contre les règles de la civilité puérile et honnête. Mais, au-dessus de la politesse des manières, qui n'est qu'une grimace utile et convenue, il y a ce qu'on peut appeler la politesse des sentiments, qui e^t une haute vertu sociale. Cette politesse des sentiments, qui vient à la fois du cœur et de l'esprit, est ce qui fait trouver les femmes supérieureis et aussi ce qui fait qu'elles trouvent les hommes supérieurs. Or, presque tous les personnages en sont dépourvus ici, et c'est mon grand grief contre le théâtre moderne que, même chez les auteurs dont la forme parait mièvre, il supporte un grand fonds de grossièreté, ou, tout au moins, d oubli des convenances.
Voîci un peintre qui aliénai un modèle, une femme du monde. Que celle-ci amène avec elle toute une séquelle d'amis et d'amies, passe encore. C'est une simple indiscrétion, et Tiadiscrétion est notre péché mignon. Mais que le peintre^ le même jour, reçoive une amie à lui, qu'il luloie, une demoiselle en train de se réhabiliter, si vous voulez, mais une demoiselle, c'est un peu excessif. Et la demoiselle ayant envie de voir la femme du monde qui vient poser, qu'il la cache derrière un rideau pour satisfaire à son caprice, c'est tout à fait choquant. Vous êtes fort mal élevé^ monsieur l'artiste, et, tout grossier qu'il est, le Taupin de Diane de Lys vous donnerait des leçons.
Mal élevé aussi, le député grotesque qui, devant d'honnêtes femmes, reproche à de pauvres diables les frasques de leur vie et laisse échapper le secret de son propre libertinage. Mal élevé, M. de Chamillac, qui, recevant chez lui une femme du monde, ne renvoie pas de son salon une autre femme qui, aux yeux de tous, est sa maîtresse. Mal élevée, cette petite qui s'introduit comme une bombe dans les hôtels des femmes honnêtes. Mal élevé, derechef, ce peintre qui épouse une jeune personne notoirement entretenue depuis trois ans par son ami, sans le prévenir. Mal élevé, et de la plus grave façon, ce général qui, avant de faire do Chamilîac son gendre, permet qu'il s'humilie devant sa future femme. Tous ces honnêtes gens
ont la prétention d'avoir des sentiments superbes et raffinés. Mais on ne trouve en eux que le décor de la délicatesse, et il n'y en a pas un ayant la noblesse d'âme de Coupeau tendant la main à Gervaise I
Je ne sais pas si M. Feuillet a voulu faire la satire du monde des honnêtes gens. Mais il en a présenté, en tout cas, une peinture bien singulière, et qui nous a toutes attristées. Qu'il Tait voulu ou non, il donne raison à ceux qui prétendent que le grand monde contemporain est presque toujours un très petit monde, depuis que l'éducation chré« tienne en a disparu. Cette éducation, que je n'ai pas la prétention de représenter comme possible de nos jours, mettait au-dessus de la vie, la dominant, la doctrine du sacrifice. Elle arrangeait toutes choses dans Tautre monde, conquis par l'héroïsme. Aujourd'hui, et en particulier au théâtre, il faut que tout s'arrange ici-bas, et on n'y arrive guère que par des compromis. Ceci n'empêche pas que notre ami, M. Feuillet, a en* core été fort aimable pour nous et qu'il a montré au public deux héroïnes charmantes, qui valent leur pesant d'or, la petite Sophie ei M°" de Tryas. C'est le propre de son talent déjouer avec le feu et de ne pas s'y brûler. Et il s'est plu, ici, à nous faire voir une fille entretenue réhabilitée et une femme du monde inconséquente, mais vertueuse. Chacune de ces conceptions est hardie, quoique
timidement traitée. Mais enfin» Tauteur dramatique a foulevé, en passant, deux problèmes qui ont leur prix.
Par un scrupule de conscience que je ne dis* cute pas, Chamillac désire que la femme à qui il donnera son nom ait mené la vie do garçon. Il aime mieux une épouse convertie qu'une épouse ingénue. Or, il arrive qu'il tombe bien. Sophie, placée à l'Opéra, classe de la danse, par sa sainte femme de mère, a vécu comme les camarades; mais elle a gardé, à défaut d'autre chose, le cœur pur et elle se prête à merveille à l'expérience de la réhabilitation. C'est la thèse contraire à celle d'Augier, dans le Mariage d'Olympe. Augier est plus hardi dans la forme, M. Feuillet est plus audacieux dans le fond. Olympe, dans le ciel du mariage, a la nostalgie de la boue : Sophie, dans la boue, a la nostalgie du ciel bleu. M'est avis que les deux poètes dramatiques ont également raison, l'un et l'autre. Si Augier est dans la règle, M. Feuillet nous offre une exception qui n'est pas rare. Il n'est que trop vrai que vertu et vice sont souvent pour nous affaire de circonstance et que nos corps ne suivent pas toujours la voie de nos âmes. Il y a de très honnêtes courtisanes, et des femmes très honnêtes qui sont, en réalité et sans une faute commise, des courtisanes d'instinct. Ne crions donc pas à l'invraisemblance, quand nous voyons Sophie se transformer en une bourgeoise
sage el dévouée. S*il se trouvait beaucoup de Ghamillacs, il y aurait beaucoup de Sophies. Je trouve un certain courage* à M. Feuillet d'avoir fait entendre cette vérité à sa clientèle de gens « distingués ».
Mais le réhabilitateur ne réhabilite pas pour son propre compte. Ce n'est pas lui qu'épouse Sophie, c'est un autre. Au théâtre, il a fallu faire l'héroïne amoureuse de son sauveur et se sacrifiant à son bonheur. J'imagine que si Chamillac eût été un roman, M. Feuillet n'eût pas laissé passer sans la saisir aux cheveux cette grande vérité que la reconnaissance est l'ennemie de l'amour. Voilà la nuance de notre cœur que l'on pouvait exprimer. Le rapprochement de l'amour garde toujours quelque chose d'un combat, où il ne nous plaît pas d'être vaincues. La ballerine tirée de sa misère morale et matérielle^ qui doit tout à un homme, fortune, éducation, vertu, richesse, place dans le monde, a l'instinct que le bonheur est peut-être impossible entre un homme et une femme, quand il n'y a pas d'égalité dans leur apport à la vie commune! Nous voulons, quel qu'il soit, avoir aussi un sacrifice à faire à l'homme aimé. Sophie, devenue M™o Chamillac, serait une épouse modèle et non une femme heureuse. Le besoin d'égalité dans l'amour est un des plus impérieux que connaisse le cœur des femmes. Notre orgueil n'admet pas que si un
jour le mari disait à la femme : Voilà ce q^e j*ai fait pour toi! — la femme ne puisse jet^r, elle aussi, un sacrifice dans la balance, Et puisque M. Feuillet voulait que tout le monde fût heureux après le cinquième acte, il a bien fait de donner Sophie pour femme à un autre que son bienfaiteur. Â tout prendre, du ménage du peintre ou de celui de Ghamillac^ je ne sais pas si le premier n*a pas plus de chances de bonheur que le second?
Car la vertueuse M^no de Tryas a, dans sa petite cervelle^ nn défaut, commun à beaucoup de femmes de notre temps, et qui peut la mener loin. C'est une curieuse, encore en herbe. Mais gare à l'épanouissement! Au casino de Luchon, elle voit la pauvre petite Sophie fort empêtrée, parce que les « dames du monde » ne veulent pas danser avec elle. Elle lui fait vis-à-vis. C'est de la pitié. Mais, à Paris, quand M^o de Tryas traverse le boulevard en protégeant de son parapluie la jolie Miio X... des Variétés, la pitié qu'elle a pour la capote rose de la demoiselle à la mode est, bel et bien, de la curiosité. C'est le péché d'Eve, éternel! Les régulières de la vie, de tout temps (mais surtout depuis deux siècles), ont un goût effréné de connaître la vie des irréguliéres. Elles font tout pour les coudoyer ; et, quand elles ne peuvent pas frôler la courtisane, elles se contentent de visiter le théâtre de ses exploits et de con^
Hâ LA SAGESSE PARISIB2I5E
naître les iDstraments et les trophées de ses TÎetoires. Elles Tont Toir l'hôtel à loaer ou s*étourfent à la Tente, comme jadis elles se pressaieal aax représentations de M. de la Popeliniére, dans la petite maison du financier que Richelieu et Crébillon ont sauvée de l'oubli. Celte curiosité des femmes du monde pour les déclassées, ce goût des frontières, comme on a dit, est un phénoméme très particulier et qu'il est difficile d'ex* pliquer. L'amour des arts, des bibelots, des joyaux, n'est qu'un prétexte. Nous n'irions pas voir chez le marchand les parures que nous allons Toir à la vente des demoiselles. Ce qui nous amuse, avouons-le franchement, c'est le contact même, par les objets matériels et inanimés, avec un monde qui n'est pas le nôtre. Est-ce dépravation pure de notre part? Est-ce inquiétude de nos cœurs en présence de femmes qui nous prennent parfois nos fîis ou nos maris? Est-ce, comme M. Feuillet le laisse entrevoir chez M™« de Tryas, un sentiment philosophique, où il entre de la justice et de la pitié? Nous disons-nous, après tout, que les femmes perdues sont des femmes comme nous, et que^ dans notre vertu, il entre trois quarts de chance ? Avons-nous besoin d'être indulgentes parce que beaucoup de nous ont parfois besoin de pardon? Ou avons-nous le vague pressentiment de quelque révolution future des mœurs qui pourrait bien, comme dans Tantiquité, donner telle place
dans la société aux courtisanes qu'il faudrait bien compter avec elles? Je ne sais à laquelle de ces hypothèses il faut s'arrêter, et s'il ne convient pas de prendre nn peu de toutes? Mais il est hors de doute que jamais les mondes les plus opposés ne se touchèrent d'aussi près et n'eurent si bonne envie de se connaître. En dehors des femmes que des passions bigarres agitent, jadis qualifiées d'inavouables et, aujourd'hui, presque avouées, nous avons toutes je ne sais quelle joie à saisir tous les prétextes, l'art, la charité, les hasards des voyages, pour parler aux « impures », comme disaient nos grand'mères. Et tout au fond de nous, un démon nous parle qui nous dit qu'elles ont des sensations que nous ne connaîtrons jamais, et que les enfers ignorés ont leurs joies tout comme les paradis perdus!
LE BOMAN INTIME
Il n*y a pas très longtemps, j'ai noté, ici même, à. propos des écrits de M. P.Bourget, les premiers symptômes d'une réaction intéressante dans l'art du roman, réaction qui retourne au roman psychologique. Le roman est certainement la branche de notre littérature la plus riche en fleurs et en fruits : jamais on n'en publia autant, jamais on n'en lut davantage, jamais tant de talent ne fut employé à les écrire, ni tant d'heures données à les parcourir. On pourrait dire que tous les genres d'esprit, toutes les traditions, toutes les écoles, toutes les innovations se sont donné rendez-vous sur le champ de bataille du Roman. En laissant de côté le roman d'aventures, qui est un art à part, très amusant, ayant, avec Dumas, fourni des œuvres de génie, mais en général inférieur, on a dû croire un moment qu'une école de romanciers se formerait, ayant une poétique unique et très fixée, coulant toutes ses œuvres dans le mémo moule. Le roman physiologique pur a paru, un
instant, maître de la place. Ce roman avait la prétention de raconter la vie telle qu'elle est, sans en tirer de leçons, se vantait de ne pas être ému et de ne pas nous émouvoir, délaissait l'observation des âmes pour l'étude des tempéraments, pessimiste et précieux, croyant aux fatalités héréditaires des vices et les disant en une langue très apprêtée, avec une coquetterie singulière qu'aurait un chirurgien pour ses scalpels. Fort heureusement, les hommes qui ont été ou qui se sont laissé dire les maîtres de cette école sont, par la force ou par la grâce, de grands artistes 'et, comme tels, ils se sont échappés eux-mêmes des théories où l'on voulait, parfois avec leur propre connivence, les enfermer. Le roman physiologique et pathologique, dans toute sa pureté, avec son dédain absolu de la lutte des passions, son absence de toute moralité, son souci unique de dépeindre minutieusement Textérieur des choses, d'exposer des résultats sans chercher les causes, ce roman-là n'existe que chez des écrivains de second plan. Faust, quand il veut fabriquer un homme, évoque les puissances célestes, et, hésitant, recule devant son œuvre; le famulus Wagner, imperturbable, croit aux fourneaux et aux cornues et se montre extrêmement ûer de la naissance d'HomoncuIus. La grande poussée du roman pathologique, impassible et scientifique, est, on peut le dire, terminée chez nous. Nos grands romanciers y ont eu
leur rôle ; mais ils ne se sont pas lais^-'ptendre loûglemps aux formules d'école, où ne s'attardent que les écoliers. Et le roman contemporain reprend toute la liberté, la variété, l'iadividualilé qui lui sont indispensables.
Le mouvement qu'on a appelé naturaliste a eu sa raison d'être. Il a porté des fruits légitimes. Il a fait justice des types de convention, des imaginations pures et du style sentimental où s'égarait le rom.in. Il a étendu le champ de l'observation, appris l'art des milieux, enseigné, dans le livre, les rapports du physique et du moral que Cabanis étudiait déjà. Il a déblayé la place, dégrossi des matériaux, ouvert les esprits à des hardiesses nécessaires. Ceux qui viennent aujourd'hui n'ont qu'à profiter de ces labeurs, sans tomber dans l'excès de l'esprit de système qui, outré, est aussi fatal à la science qu'à l'art. Ils savent ou ils saurotit regarder dans le télescope, regarder dans le microscope, user de l'imagination qui grossit les choses^ de Tobservalion qui les isole et les rapetisse, et écrire ensuite sans lunettes et sans parti pris.
Il me semble que c'est dans celte voie qu'est entré, entre autres jeunes écrivains, M» Jules Case, dont je viens de lire le roman : Une Bourgeoise. L'œuvre est originale, de cette originalité particulière qui consiste à puiser son inspiration à des sources diverses. Il observe ses
personnages directement^ mais il les regarde dans les milieux qu'il décrit avec soin et qui mettent sur eux comme leur reflet, ainsi que Ton voit dans les toiles des peintres soigneux de la vérité; il ne dédaigne pas les influences de race, mais il ne supprime pas la personnalité de Tètre humain qui a son existence et qui lutte contre elles; son héroïne subit le train-train de la vie, mais il ne se prive pas d'y mettre le drame, qui est aussi vrai que la monotonie banale des. existences ; il ne prêche pas — ce qui est odieux; mais il ne se défend pas des leçons que l'émotion porte avec elle, quand il s'agit des passions. Si bien que,' dans son livre, il y a un peu des autres qui sont observés, un peu de lui-même qui se laisse voir, un peu de nous qui intervenons, ce qui en triple l'intérêt.
Ce que M« J. Case a voulu nous dire dans son roman, ce n'est pas, — il a soin de nous en prévenir, — « la bourgeoise », carie sujet est trop immense et trop complexe pour tenir en un seul tableau : c'oit Thisloire d'une bourgeoise. Seulement, le cas n'est pas un cas uniquement particulier, cas de pathologie isolé; son héroïne a un trait commun avec la plupart des bourgeoises. < Elle n'est, dit-il dans son avant-propos^ ui détraquée, ni névrosée, ni malade; elle est saine. Elle n'a plus Tinconscience ordinaire du peuple chez qui l'appétit et Imstinct régissent, seuls; elle n'a
pas, non plus, la perversité de la grande dame qui a tout usé et qui en veut encore ; c'est une bourgeoise qui sort du peuple — premier terme — et qui subit inévitablement le mouvement ascensionnel et naturel vers le second terme. Elle n'est donc pas tout d'une pièce, elle est au contraire assez complexe, mélangée de conscience et d'inconscience, toujours sensible. » Je souligne ce dernier mot, qui est le trait commua de la bourgeoise.
La Maximilienne de M. J. Case est toujours et éternellement sensible. Elle aime son père mort, -elle se marie par reconnaissance pour son oncle qui Ta élevée, elle adore son enfant, être chétif, qui la déi'end, tant qu'il vit, contre les séductions tout en étant le trait-d'union innocent entre la mère et les galants (observation retrouvée dans Bel'Ami)\ elle meurt enfin à la fois de la mort de son enfant et de l'abandon de son amant. Cette sensibilité de la bourgeoise s'imposait à tous les romanciers qui s'occupent de la femme. Dans le peuple, comme l'indique M. Case^ elle existe peu, la femme du peuple étant, d'abord, très occupée, puis étant surtout accessible aux choses physiques. La pitié pour le malade et Tadmiration du beau garçon sont les pôles extrêmes do son co^ur. La sensibilité chez la grande dame est combattue également par les occupations de la vie agitée,
toujours remplie, et aussi par le scepticisme et par la politique des aristocraties.
La bourgeoise est, au coatraire, livrée au sentiment par l'ennui, facteur essentiel de la vie des bourgoises riches dont les maris sont très occupés; puis, les appétits physiques, qui lui viennent de l'origine plébéienne, vigoureuse et saine, les aspirations de curiosité qui lui viennent de sa marche vers l'aristocratie, s'épurent, se subtilisent, se satisfont, s'excusent par la sensibilité. Les sens en bas, la tête en haut, la bourgeoise garde le cœur. Sa vie se fait aisément de chutes suivies de remords, de désirs combattus par l'idée du devoir, d'un idéal où la passion et le plaisir même s'ennoblissent et se font pardonner. Elle ne « garde » pas son homme comme la paysanne et l'ouvrière; elle n'oublie pas son mari, comme la grande dame. Elle est troublée dans la vertu et inquiète dans l'amour. La rehgion, — que M. J. Case a oubliée dans son étude, — contribue à exciter en elle cette sensibilité qui la gouverne, lui offre des compromis, lumière vacillante, sur qui souffle le voltairianisme du milieu bourgeois, et qui l'égaré même quand elle la prends de bonne foi, pour guide. Créature souvent malheureuse, en somme, tant que dure pour elle la bataille de l'amour, commencée avec le premier sourire d'un valseur, et qui finit souvent tard, par une défaite de la dernière heure.
C'est le cas de Maximilienne. La nouveauté du livre de M. J. Case, c'est de nous montrer une femme riche, attrayante, relalivement libre, mariée avec un homme qu'elle n'aime pas, ni bon ni mauvais, monsieur Tout-le-Monde, qui ne succombe qu'à trente-sept ans et en meurt, comme il arrive à une femme trop tard mère. Avant le mariage même, pourtant, elle a été aimée. Depuis elle a joui avec passion de Tatlrait qu'elle a exercé sur les hommes. Elle a été entourée, captée, demi-grisée par l'amour qui s'ofire à elle sous toutes les formes. Elle a aimé elle-même. Mais sa sensibilité la pousse à la fois vers l'amour et la préserve de l'abandon de soi-même. La maternité d'abord, puis la maladie et la mort de son enfant donnent à celte sensibilité un aliment presque suffisant. La race populaire l'a faite sensuelle, mais l'éducation a mitigé l'instinct et lui a donné l'horreur des caprices renouvelés, où le cœur est oublié. Elle arrive de la sorte vers la quarantaine, et c'est alors qu'elle subit non une fatalité physiologique, mais une autre fatalité, non moins inéluctable^ mais plus intéressante et variée en âes causes, celle du sentiment. On voit alors la malheureuse se donner à un jeune homme, qui l'avait aimée collégien, et mourir de celte aventure unique.
Un roman fait toujours penser à un autre, une héroïne appelle toujours la comparaison avec une
PARADOXES FÉMININ 2ol
héroïne. La Maximilienne de : Une Bourgeoise m'a rappelé l'Emma de Madame Bovary. Je n'entends pas opposer un livre à l'autre ; la louange que je fais de M. J. Case en deviendrait impertinente. Ce qui m'intéresse à noter, c'est la parenté des deux femmes. M. J. Case y a songé, car il parle du roman de Flaubert, parmi les lectures qui troublent et irritent son personnage. Maximi* lienne se sent devenir une Emma et prend peur. Ces femmes, en effet, sont parentes et dissemblables. Chez Emma, les sens et l'ennui, compliqués de la haine du mari^ un pauvre homme, et d'une ambition curieuse du monde d'en haut, font le caractère qui trouve dans la sentimentalité bourgeoise son expression, non sa raison d'être. Il n'en est pas de même de Maximilienne. Elle n'a pas l'horreur de son mari, elle u'a pas la souffrance envieuse des gens à vie étroite; il n'est guère question d'ardeurs passionnées en elle. Ce qui la hante, c'est le besoin d'aimer, besoin purement sentimental; c'est par là qu'elle est intéressante et qu'elle nous touche. Sa vie n'est qu'un long combat contre la soif d'un idéal, et pendant près de vingt ans, elle est victorieuse dans cette lutte. C'est par là que le roman prend une portée morale bien à lui, et que, sans que l'auteur veuille avoir la prétention de peindre la bourgeoisie entière en une seule héroïne, il a cependant exposé une existence morale commune à nombre de
femmes de cette classe. Le mariage de convenance est à la base de presque toutes les vies bourgeoises. II donne des résultats divers, selon les tempéraments, les occasions, les éducations, les consciences. Mais cette lutte contre un idéal vague de bonheur et de dévouement, cette lutte contre la poussée du sang ou l'exaltation du cœur, quelles femmes, parmi celles qui ne sont prises ni par la vie à gagner au jour le jour, ni par la folie du plaisir, quelle femme ne l'a connue? Voilà pourquoi le livre de M. J. Case doit plaire aux femmes, qui y retrouveront presque toutes les sensations, les tristesses, les inquiétudes d'une heure de leur propre vie.
l'antechrist
... Du boulevard des Italien?»..
Profitant de ce repos et de ce calme d'une nature toute particulière^ que l'on trouve dans les jours de fête, lorsqu'on s'abstient d'y prendre part, je viens de lire le nouveau volume des Origines du christianisme, de M. Ernest Renan, intitulé l'Antéchrist.
Je ne l'ai point lu en sa toute première nouveauté. Avant d'ouvrir le livre, j'avais déjà rencontré dans les journaux des articles qui en rendaient hâtivement compte. Ici, un éloge trop restreint à mon sens, et ne prenant dans le récent ouvrage que les parties purement négatives du catholicisme, ce qui n'est pas le plus essentiel; là, des critiques grossières et grotesques, allant jusqu'à l'homme et sentant à plein nez les rancunes envieuses de la sacristie et de r Église contre quiconque les domine et les comprend. Ces haines cléricales sont ter-
ribles, et il y a même des façons de sectes philosophiques qui les partagent. Eloges étroits et critiques acerbes et infâmes ont été comme des flambeaux qui ont jeté une lueur nouvelle sur ma lecture. A les entendre, j'ai mieux et plus vivement compris le caractère élevé, calme, bienfaisant du livre admirable que j'avais sous les yeux. Les œuvres librement conçues, en dehors de tout préjugé, se heurtent seules ainsi à tous les fanatismes. Dis-moi qui t'injurie» je te dirai ce que tu vaux.
M. Ernest Renan a entrepris, voici tantôt dix ans, une œuvre colossale, celle de dire et d'apprendre à un monde de quoi il vit. Nous respirons, depuis des siècles^ le christianisme, comme l'air même qui entre dans nos poumons. Il n'y a pas encore cent ans de cela, un savant de génie est venu nous faire connaître les éléments constitutifs de cet air invisible qui nous entoure et nous vivifie; un autre, aujourd'hui, applique les mêmes procédés d'analyse à notre atmosphère morale. Il nous en montre les principes morbides et les principes salutaires, et nous explique comment leur combinaison et leur équilibre nous ont permis d'exister. C'est, dans Tordre philosophique, une étude qui a la valeur des travaux de ^Lavoisier dans le domaine de la science.
Il n'a rien moins fallu qu'une vie presque entière
pour préparer ce labeur. M. Ernest Renan a voulu connaître les langues de l'Orient, pour comparer, rectifier, contrôler les textes; il a voulu de plus, et c'est là le côté profondément original de son exégèse, voir les lieux où s'étaient accomplis les grands drames qu'il raconte, sachant bien ce que valent les milieux sur les hommes, et qu'on ne comprend guère leur vie, en tous ses détails, si l'on ne sait où ils ont vécu. Cette étude donne à son œuvre ce caractère de vérité et de pittoresque qui nous a frappés tout d'abord dans la Vie de JésuSy qui nous a surpris, et^ avouons «le, mis en défiance. v.
Peu habitués, en France, aux études religieuses, inaugurées chez nous cependant . par Richard SimoD, mais étouffées bientôt .par l'abominable tyrannie du génie malfaisant de Bossuet ; ne con« naissant guère que les apologies intéressées des gens d'Église, ou les négations spirituelles, pleines de raison (mais un peu étroites, comme toute œuvre de polémique), de l'école incrédule anglaise et voltairienne ; dégoûtés des travaux allemaifts, par leur sécheresse, leur pédanterie, leur manque de sentiment humain et de vues d'ensemble, nous ne pensions guère qu'on pût faire autre chose, en matière religieuse, que croire ou railler. Moi, le premier, quand apparut ce Jésus si nouveau que nous révélait M.^ Ernest Renan, type à peine entrevu par Rousseau, je fus tout prêt à n'y voir
qu'une fantaisie de poète. J'appelai le livre d'un mot qui eut quelque fortune : c les quatre mousquetaires de rÉvangile »• J'y trouvai trop de religiosité, et comme des complaisances pour l'Eglise. Mais la suite des travaux de M. Ernest Renan éclaire singulièrement sa conception d'ensemble ; et cette histoire du christianisme, pour être la seule qui soit d'une lecture exquise, n'en reste pas moins la seule vraie, la seule déânitive^ si ce mot ambitieux peut entrer à bon droit dans la langue des hommes.
Le premier volume des Origines du christianisme raconte Jésus; le second, l'établissement des Églises, toutes juives d'esprit et de traditions, que les apôtres fondent autour de Jérusalem, Églises obscures, noyées et perdues dans la foule des sectes qui vivaient à l'abri de la hautaine indifférence de Rome ; le troisième indique le rôle extraordinaire et décisif de saint Paul dans la fondation de la foi nouvelle; celui qui nous occupe enfin expose la terminaison de la lutte de Pierre et^e Paul, l'intervention de Jean, qui concilie en certaines parties ces deux esprits antinomiques, et mêle, d'accord en cela avec l'instinct de la foule^ la tradition juive à la philosophie grecque ; c'est cette alliance, si contradictoire d'apparence, si hostile au génie de l'Orient et à celui de l'Occident, qui fonde la grandeur chrétienne; elle est facilitée, cimentée, expliquée par deux événements émou-
vants et étranges entre tous, dans le drame de l'histoire : le règne de Néron, la persécution qui suit l'incendie de Rome et la destruction de Jérusalem.
Les querelles qui déchiraient les Églises chrétiennes s'apaisent devant le martyre, et la dispa* rition du temple de l'ancienne loi pousse le monde veirs les temples de la loi nouvelle.
C'est ainsi que Néron et Titus, suivant, T un les caprices d'un esprit affolé, l'autre les sages et durs conseils de la politique romaine, achèvent, sans le vouloir, l'œuvre de Paul, et épandent sur le monde entier, avec le nom de Jésus^ un ensemble de doctrines auxquelles nous devons peut-être plus de misères encore que de grandeurs.
Une des choses qui ressortent d'abord du nouveau livre.de M. Ernest Renan, semblable en cela à ceux qui Tout précédé, c'est la multiplicité et la diversité des éléments qui entrent dans la constitution du christianisme. Dés le second siècle, il est bien loin déjà de la doctrine simple, sentimentale, on dirait volontiers purement locale de son fondateur! Et pourtant, à cette époque, on n'y trouve encore ni la constitution du clergé, ni la primauté de Rome, ni les sacrements, ni la pratique de la messe et le sacrifice unique remplaçant les sacrifices de l'ancienne loi, ni même l'idée première de l'abolition de l'esclavage, puisque les
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