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V Antéchrist, qui donne son nom au livre de M. Ernest Renan, c'est Néron. L'Apocalypse, rédigée par Jean (qu'on appelle rÉvangéliste, bien qu'il soit à peu près prouvé que l'évangile qu'on lui attribue, écrit après sa mort et celle de Pierre et de Paul, comme tous les évangiles synoptiques, ne soit pas de lui), est un pamphlet contre Rome et contre le tyran ridicule et cruel qui ensanglantait et déshonorait Tempire. Ce n'est que longtemps après qu'on y a voulu voir, comme dans le Cantique des cantiques, tout un système de mythes et d'allégories. En réalité, c'est un cri de révolte contre la tyrannie romaine, contre l'organisation sociale de l'époque, un appel au martyre, une promesse du règne matériel de Dieu sur le monde, règne prochain, que les millénaires attendaient d'heure en heure. Néron n'avait-il pas tous les caractères extérieurs du monstre dont le régne devait précéder celui de Dieu, au dire des antiques prophètes?
Et cependant, ce monstre si odieux et si grotesque, M. Ernest Renan, avec une admirable hauteur de vues, a voulu, non pas le justifier, comme on l'a sottement dit, mais l'expliquer. Dans cette tâche il s'est parfois rencontré, chose curieuse! avec Racine. Historien ou poète dramatique, quiconque, en effet, étudie l'homme de près et sans passion, sait que la perfection absolue daus le crime est aussi rare chez lui que la par-
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faite vertu. Le caractère de Néron est peint d'une main délicate, avec ânesse et éloquence, et c'est la plus belle restitution historique que je connaisse. [Il n'y a pas cent pages dans la littérature française qui vaillent les chapitres consacrés au César romain.
Et comme côs considérations sur ce passé sont encore vivantes et justes aujourd'hui ! «Néron», dit M. Ernest Renan (d'après Sénèque^du resté), « fut perverti par la littérature ». C'était un cabotin, non sans mérite ni application, « un gamin féroce visant aux applaudissements du carrefour ». Un fgamin féroce! Une littérature qui perd les esprits! Est-ce de Rome qu'il s'agit ou de Paris? Est-ce de Tincendie de Tan 64 ou de la Commune? Est-ce de Néron ou de RaoulRigault?
« Gamin féroce! » C'est ainsi que j'entendais définir ce dernier, et je l'entendais définir ainsi par un politique qui a toujours gardé cette liberté d'espril souveraine de juger ses alliés d'un jour aussi bien que ses adversaires.
Néron méritait bien de rester dans l'histoire et d'être l'antechrist de la plus célèbre des apocalypses. Il is'impose à l'attention. Le cabotinage sincère qui était en lui, s'alliant à l'omnipotence de la pourpre césarienne, a donné des efi'ets uniques, grandioses, à la façon des monstres rêvés par l'imagination des poètes et des artistes. Mais on a, fort à tort, accusé tous ceux qui ont été
frappés par celte figure, d'avoir eu de l'indulgence pour elle. On a été jusqu'à imaginer une façon de doctrine Néronienne, qui consisterait à appliquer 'à Thistoire et à la politique je ne sais quel dilettantisme sinistre, en vertu duquel on ne jugerait les hommes et les événements que par leur relief, leur côté plastique et pittoresque.
Non, ni M. Ernest Renan, ni ceux qu'on a accusés avec lui n'ont jamais éprouvé les entraînements funestes de cette prétendue doctrine de V art pour r«rr appliquée à l'histoire et à la vie. Il suffit, pour s'en convaincre, sans parler d'une protestation fort nette contre l'art purement plastique de la Rome Néronienne, gâtée par le Cirque» de voir de quelle façon M.Renan juge, à un certain point de vue, l'œuvre et l'influence de M. Hugo. Seulement on ne pourra jamais empêcher les âmes d'artistes et les âmes tendres de se complaire aux analyses qui font ressortir un côté humain^ même chez les monstres, et qui découvrent encore quelque beauté, même dans un objet d'horreur. Je ne sais même pas si ce peu d'indulgence et ce peu d'admiration, mêlés à la sévérité et à l'aversion, ne sont pas plus près de la justice que les emportements et les colères des gens passionnés, plus aisés à surprendre et à faire varier dans leurs jugements que ceux qu'on appelle sceptiques.
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par une réaction heurduse, modifiées en les subissant.
La patrie ! Son souvenir revient à chaque instant dans l'œuvre de M. Ernest Renan. Il semble qu'à force d'entendre les chrétiens mystiques lui parler de « la Jérusalem céleste », et des € Royaumes qui ne sont pas de ce monde », il ait senti combien il est nécessaire de rappeler les esprits au culte génial^ fécond et salutaire de notre race pour l'idée de la patrie politique . On sent qu'il s'y reporte sans cesse. Quand il raconte le sac et les massacres de Jérusalem, et ses discordes pendant le siège, et ce mélange d'héroïsme et de bassesse^ on devine qu'il songe à Paris. Et là, encore, il cherche à expliquer ce qu'il blâme. Répondant à une sottise souvent édictée : < La pure scélératesse », dit*il, « n'a jamais rien fait dans le monde : le vrai c'est que les soulèvements populaires étant l'œuvre d'une conscience obscure et non de la raison, se compromettent par leur propre victoire. » Et ailleurs, à côté de cette phrase qui est un jugement de la Commune, celleci qui ressemble à une prédiction de l'avenir : € On meurt de l'absence de tout souffle révolutionnaire aussi bien que par l'excès de la Révolution. »
La France, notre France bien-aimée et qui sera, je l'espère, la ressuscitée glorieuse entre les nations, je la vois partout dans ce livre qui parle de
nos aïeux, de Rome et de Jérusalem. Quel magnifique éloge de son rôle que cette phrase pleine d'une triomphante résignation : < Les peuples doivent choisir entre les destinées longues, tranquilles, obscures de celui qui vit pour soi, et la carrière troublée, orageuse de celui qui vit pour l'humanité. » Notre choix est fait depuis longtemps, et nous ne renierons pas nos pères. Si nous ne pouvons accomplir ce qu'ils ont essayé par le glaive, même vaincus, même partagés, — ce qui vaudrait mieux pour l'avenir de notre race et de notre esprit que de rester amoindris, — nous l'accomplirons par ce qui est le génie de notre race, la raison.
Le livre de M. Ernest Renan est le plus grand reconfort que j'aie éprouvé dans mon esprit depuis trois années. Et quelle joie il a dû trouver à récrire I
L'histoire est la grande consolatrice. Elle nous montre qu'il n'y a pas de forteresse inexpugnable, comme celle de Jérusalem, qui ne soit prise un jour; de temple saint, comme celui de Salomon, qui ne soit détruit; d'Empire, comme celui de Rome, qui ne succombe, ni de vaincus qui ne prennent, d'une façon ou d'une autre, une revanche. Elle enseigne l'incertitude des institutions humaines, c'est-à-dire de toute chose. Et, à travers cet océan d'aventures, elle laisse entrevoir je ne sais quelle mystérieuse marche de l'huma
nité vers le bien et vers la justice, vue suffisante pour le bonheur ded sages, qui font assez pour le monde en désirant peu de choses, n'en imposant aucune, se résignant à beaucoup, et essayant de les comprendre toutes.