LA PETITE GUERRE
Il est peu de villes au monde que j'aime autant que Toulon, sous son double aspect de petite cité provençale et de forteresse. La ville provençale a ses rues étroites, qui passent pour sales, ses boutiques obscures, tendues d*un rideau, éclairées d'un seul rayon de soleil, où dansent les mouches dans une poussière d'or^ et sa place admirable, plantée d'arbres séculaires, sur les branches desquels s'installe, le printemps venu, un orchestre de moineaux efifrontés qui font une musique à réveiller les morts, sans empêcher les bons Toulonnais de faire leur sieste. La forteresse a son arsenal, ses murailles, ses bastions détachés sur des montagnes de marbre, ses invalides qui c font les lézards » sur le quai, ses équipages bruyants, ses cafés toujours pleins, ses mauvais lieux en rumeur, — et^ vers le large, comme des îles immobiles et aux formes bizarres, les grands navires à hauts bordages et à mâture basse. Il faut vivre quelques jours à Toulon pour en goûter le charme. Rien de
plus saisissant que le contraste qu'offrent la population sédentaire et la marine. La première, composée presque exclusivement de retraités, est d'une rare sagesse. Tous ces vieux loups de mer, dans leur petit étage d'une maison du port ou dans leur bastide, en ont vu de toutes les couleurs et cultivent leur jardin ou soignent leurs fleurs sur la fenêtre. La vie de la mer use les corps, mais garde les âmes jeunes. Les vieux marins sont presque tous de doux et naïfs philosophes, sans regrets, sans envie, adorant leur famille, quand ils se sont mariés, ou bien trouvant le bonheur suprême dans une bonne pipe, fumée sur le port, en donnant à la jeunesse des consultations sur les choses de la mer. Quant aux matelots en activité, c'est une autre affaire ! Lorsque ces hommes, soumis à une forte discipline^ sont descendus et tirent une bordée^ ce sont de véritables démons. Au débarqué, les choses vont assez bien. Le matelot, qui a toutes sortes d'économies à dépenser, commence par ^'acheter un parapluie aux couleurs éclatantes, luxe suprême dans un pays où il ne pleut guère. Il se promène, faisant le beau, regardant les allés. Puis, les tournées succèdent aux tournées, et l'on s'en va par bandes là-bas, le long des murs, dans le quartier des filles d'amour. Qui n'a pas vu Toulon par une nuit de fête ou le Rydaeck d'Anvers, malheureusement disparu en grande partie, - na peut guère s'imaginer ce qu'est la bête humalae
affamée et lâchée. C'est la part du feu qu'il faut faire. Bacchanale d'esclaves, qui n'ont que quelques jours de libres dans leur année, et qui, demain, redeviendront à bord les plus admirables soldats du monde. Mais, tant que dure la bordée, sergents de ville ni gendarmes même ne s'y risquent volontiers. Et l'aumônier lui-même y a toujours perdu son latin!
J'aurais donné bonne chose, ces jours-ci, pour pouvoir quitter le boulevard et m'en aller, là-bas, assister à la petite guerre des torpilleurs et des cuirassés. Toulon doit être admirable, sur pied du matin au soir et du soir au matin, suivant avec passion la grande expérience, encore incertaine, des guerres martimes nouvelles. Tant que les manœuvres ne sont pas terminées, tant que les rapports contradictoires n'ont pas été soumis à l'arbitrage des amiraux, on ne sait rien de déânitif. Ce mystère irritant doit ajouter encore à l'attrait du spectacle. Une fois déjà, j'ai vu quelque chose d'analogue, à Cherbourg, quand le président de la République et Gambetta visitèrent le grand port de la Manche. On ât aussi le simulacre du combat, le jour d'abord, puis la nuit. J'étais à bord d'un cuirassé, et quoique cela fût c pour de rire », comme disent les enfants, je ne saurais dire Fémotion profonde qui étreint le cœur, quand, dans le jet de lumière électrique parti des hunes, on croit apercevoir, roulé entre deux lames^ le torpilleur
gris qui coule à toute vitesse ! Quant à la puissance du feu des grosses pièces de marine et des canonsrevolvers, c'est à ne pouvoir Timaginer. La vieille métaphore du volcan qui tremble sous les pas en donne une faible idée. Il y a là, pendant quelques secondes qui semblent des heures, le plus grand effort de destruction qui se puisse rêver. Et quel spectacle que celui de cet orage de fumées, traversé par les larges éclairs des pièces !
Mais, à Cherbourg, il s'agissait d'une expérience réglée, non d'une petite guerre. A Touloo, au contraire, toute initiative est laissée aux commandants. C'est la bataille, avec son imprévu, ses coups de fortune ou de génie. Il s'agissait de savoir si « l'Anglais » — car à Toulon on dit encore : « l'Anglais» — bloquera ou non la place? La manœuvre à la mer joue son rôle dans l'action. L'ennemi apparaît subitement, disparaît de même et toutes les longues-vues des < retraités » sont braquées à tous les points de l'horizon. Si l'expérience ne peut être complète, tout au moins peut-on se rendre un compte exact des positions prises^ ce qui suffit peut-être pour pouvoir déterminer à qui restera la victoire.
Cette petite guerre n'est donc pas un jeu pour les états-majors ou pour les équipages. Les amourspropres sont surexcités, comme pour une affaire sérieuse; et*, d'ailleurs, il n'est pas un simple matelot qui ne sente la gravité de l'essai qu'on
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fait aujourd'hui. Lds canonniers des cuirassés, comme les torpilleurs, ont la passion de leur arme, et le vaincu éprouvera une véritable douleur de la défaite. Aussi, il n*estpas d'efforts que chacun ne fasse. C'est une rude fatigue, un effroyable énervement que celui du marin qui monte la garde sous les hunes ou qui, enfermé dans le torpilleur, attend l'instant de se lancer en avant. L'expérience de Toulon permettra d'étudier, avec les manœuvres nouvelles, l'aptitude et le moral des équipages. Et, une fois de plus, nos hommes de mer mériteront l'applaudissement du pajs.
Je comprends, à la rigueur, qu'on n'aime pas la mer. La lutte constante avec l'inconnu, la tjnranoie des éléments, la monotone prison qui flotte, peuvent troubler bien des courages et attrister bien des âmes. Peut-être faut-il être né sur ses bords pour avoir acquis la lente initiation de ses charmes graves et profonds. Mais je ne comprendrais pas un homme qui n'aurait pas, pour nos marins, une pieuse admiration. Je laisse, si on veut, les officiers de côté. Ils ont, pour aimer la rude vie du bord, le confort du cadre de Tétatraajor, les travaux scientifiques ou littéraires, et aussi la haute notion de leur utilité, les nobles ambitions de gloire. Mais je m'attache aux matelois, aux sous-officiers, à tous ces humbles illettrés qui n'ont pas passé par l'école e't qui seront quartiers-maîtres pour leur bâton de maréchal. Je
ne pense pas qu'il y ait au monde, pris dans leur ensemble, de si braves gens! C'est une véritable élite de la nation. La grande plaie des déinocraties, l'envie, le mécontentement de sa situation, qui a peut-être, ici ou là, touché l'armée, grâce à d'abominables propagandes, n'a pas de prise sur les marins. La vie du bord, chaque jour, leur rappelle la grande loi du monde, la hiérarchie. L'abdication de la volonté, devant une volonté plus puissante et plus éclairée^ subie ailleurs, est consentie chez le marin. Un navire, par certains côtés, est comparable à un cloître. Gomme les moines, tous ces hommes, même quand le hasard les a d'abord réunis, finissent par faire en commun le sacrifice d'eux-mêmes à un idéal, que le c mathurin » perçoit comme l'amiral. Le navire est une école de respect, de devoir et de vertus viriles, et la mer est une école de philosophie austère et de haute morale.
L'existence du marin, c'est le combat continuel du génie et de la volonté de l'homme contre la nature. Et à cette existence le marin acquiert, non l'insouciance du danger, mais son mépris. Il n'y a pas un cœur de matelot où ne règne en maîtresse une admirable religion, toute particulière, un fatalisme atténué par le sentiment du devoir et une notion de la Providence qui, quelque inapparente qu'elle soit dans les choses du monde, ne permet pas que le sacrifice y soit stérile. La
mer fait vaillantes et gaies, malgré les mélancolies de Tisolement, les âmes les plus simples. Uae nation de matelots, même ignorants et rudes, comme ils le sont, serait la première nation du monde, et le problème social serait résolu^ pour elle, par le seul esprit de discipline. Car, pour répéter un mot de Laurier dans une de ses plai* doiries, nous mourrons d'indiscipline. Je voudrais que nos ouvriers, les < sublimes» et les c malins», pussent se trouver en contact suivi avec nos populations de marins. Cela les guérirait comme Tair de la mer guérit certaines maladies. Cela les guérirait de la jalousie qui les mine et de Tutopie qui les afifole. Ils apprendraient, à entendre ces philosophes qui ne savent pas lire, mais qui ont vu le monde, ce que vaut la règle; ils réchaufferaient, à ces cœurs, le patriotisme^ toujours vivant chez
as, mais que l'esprit de parti gâte et corrompt^ et qui reste si pur chez nos marins, au grand souffle de l'Océan couvrant les misérables bruits de la terre !
Il parait que M. Clemenceau, se rappelant que Gambelta a été jadis à Cherbourg, se dispose à se rendre à Toulon. Ce ne sera pas la première fois qu'il visitera la Provence. Il y est venu déjà et c'est lui, pour beaucoup, qui a appris à nos populations du Midi les prétendues finesses de la politique de parti. C'est aussi lui qui a mené, dans nos contrées du Midi, je ne sais quelle campagne
de la peur, disant à nos paysans que tout était perdu pour un mécompte au Tonkin, prêchant le découragement dans cette ville même de Toulon d'où nos flottes sont parties pour les aventures d'Alger et d'Egypte, sous le pavillon tricolore de Bonaparte comme sous le pavillon fleurdelisé. Ëli bien ! que M. Clemenceau, qui a essayé d'enseigner tant de belles choses à Toulon, en apprenne à sou tour quelque chose ! Qu'il voie de prés nos navires, nos officiers et nos équipages. Qu'il respire la saine odeur qui vient du large de la mer, avec un parfum de poudre 1 II verra que notre armée se moque bien des querelles de parti, et que nos marins sont comme ces canonniers de la batterie basse, qui, le jour de combat, restent ensevelis dans la fumée, igQoreat ce qui se passe au-dessus de leur tète, si ce n'est qu'à l'artimon flotte le drapeau de la Patrie !