DON JUAN
Il y a, au Salon de peinture, un tableau que les femmes regardent volontiers, et que le peintre, M. Rixens, a intitulé : Don Juan. Il eût fallu dire : Don Juan aux enfers. Car l'artiste a simplement traduit sur la toile, agréablement, un poème des Fleurs du mal. Baudelaire, toujours préoccupé de l'enfer, — au moins comme artiste,
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— avait raconté la descente du héros de Tamonr sur les sombres bords. Les femmes qu'il a séduites, innombrables, le poursuivent de leur haine mêlée de tendres regrets : lui, impassible, traverse le Styx dans la barque de .Garon, le Commandeur tenant la barre et Elvire à ses genoux, qu'il ne regarde pas. Au Salon, ce Don Juan ressemble un peu à M. Paul de Gassagnac et n'en est pas plus mal pour cela. Il est debout^ et, entouré de la rumeur de toutes les femmes d'autrefois, semble rêver à la femme idéale qu'il poursuit toujours. En arrivant aux Enfers, peut-être pense-t-il, comme un personnage d'Aristophane, que Proserpine est belle, et que séduire une déesse est digne de lui? En tous cas^ le héros, comme dit le poète, dans ce tourbillon de femmes nues et belles, mais qu'il connaît déjà.
Regarde le sillage et ne parait rien voir.
Je n'entends pas grand'chose au mérite artistique de ce tableau. Mais il m'est resté dans les yeux. Quelle est la femme qui peut seulement entendre prononcer le nom de Don Juan sans entrer dans une mystérieuse rêverie? De même que Don Juan cherche une femme unique à travers toutes les femmes, les femmes cherchent le Don Juan typique et absolu, à travers les œuvres d'art, de Molière à Byron, de Lope de Vega à Mozart et
à Hoffmann, et même, quelquefois, parmi les exemplaires vivants — ou les contrefaçons que nous offre le monde. Elle les préoccupe toujours, cette figure inquiétante et attirante, plus idéale que le mari, plus fugitive que Tamant. Et on ne peut manquer de nous intéresser quand on nous en parle, quand on essaye d'en axer les Iraits devant les yeux à demi clos par la plus délicieuse des rêveries et des terreurs 1
Le grand vieil ami des femmes — supprimez « vieux », qui choque en parlant de cet homme — Barbey d'Aurevilly, a écrit un petit livre sur le dandysme, qui est un bijou. C'est à lui qu'un écrivain, et des plus graves, s'il vous plaît, a dédié un autre petit livre que le tableau du Salon me remet en tête, une étude sur le Don Juanisme. Qu'est-ce que ce Don Juanisme, qui est une façon d'être particulière à certains hommes? Les nigauds vous diront que c'est un vice, une corruption ou une pose, ce qui ne se soutient pas. Le propre de Don Juan, c'est d'être spontané, sincère, irresponsable comme une force de la nature, avec quelque chose de naïf même. Un critique, ces jours-ci, avec raison, a dit en parlant de Don Juan que, même foudroyé, il ne se repentait pas, parce qu'il ne savait pas de quoi se repentir. C'est par accident et parce qu'il songeait à Tartuffe que Molière l'a fait hypocrite. Ni vicieux, ni corrompu, ni hypocrite, qu'es-tu donc, vaillant vainqueur des Elvires et des Gotonsî
Ceci est plus difficile à dire, et ce n'est pas d'un mot qu'on défiait Don Juan.
M. Hayem s'y est repris à vingt fois, dans les cent pages de son étude, et il est intéressant de voir le mal qu'il se donne et l'ingéniosité qu'il déploie à faire le portrait du maître des femmes. Avant tout, pour lui, c'est un tempérament, un nervoso-sanguin, je suppose, et qui reste jeune tant qu'il se porte bien. « La patte d'oie des anciens beaux n'est pas visible chez lui. > Ce tempérament lui fait commettre des actions cruelles, sans qu'il soit cruel lui-même. La barbarie, c'est de faire volontairement du mal, ce que ne fait pas Don Juan. Il se défend seulement contre le mal que ferait à lui-même la femme qui le retiendrait. Car son besoin premier, c'est l'expansion, la conquête après la conquête, et l'immoralité des moyens qu'il emploie est pour lui comme sont, pour les soldats les plus humaias, les dures nécessités de la guerre ! Il se plaît à la résistance, disant avec Corneille :
A vaincre sans péril on triomphe, sans gloire !
Ce qui fait que, lorsquUl s*arrêt6 à séduire une fille, la seule chose qui pourra lui plaire, c'est de la contraindre, pour un jour, à aimer en honnête femme. Il croit qu'il n'y a pas de femme qui ne puisse être séduite. En cela, Don Juan pense
comme Montaigne • « Il n y en a pas de si vertueuses, dit celui-ci, que le muletier ne trouve son heure. » Seulement, ce que le vieux sceptique donnait au hasard. Don Juan veut que ce soit donné à lui. Son orgueil ne se contente pas des fatalités physiologiques. Car il est orgueilleux, — ce que ne sont pas les corrompus — et brave aussi, trouvant moins lâche d'abandonner une femme que de la garder parce qu'on la redoute^ ce qui est le cas de presque tous les faux ménages. Et c'est de la âdéhté imposée que Don Juan a surtout l'horreur I Il ne demande rien au devoir, ni surtout à la pitié des femmes, trouvant que l'un est un mensonge et l'autre une bassesse. N'entendant rien, d'ailleurs, à l'honneur tel qu'on l'enseigne. Il n'a ni haine ni mépris pour les filles séduites ou les maris trompés. Ce qui lui semble ridicule, c'est le ridicule qui atteint ceux-ci ou la réprobation qui punit celles-là. Les préjugés ne l'inquiètent pas plus que les habitudes ne l'enchaînent. Il n'a même pas une idée fixe de la Beauté, qu'il crée autour de lui, en grand artiste qu'il est par le désir. Envié et détesté des hommes, ce qui ne Tempêche pas d'être optimiste, < jusqu'à la première attaque de goutte », ajoute M. Hayem. Mais alors il peut devenir un homme d'État, car il y a un politique dans tout Don Juan. L'auteur du petit traité du Don Juanisme insiste avec raison là-dessus. Les séducteurs de femmes sont les manieurs d'hom-
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mes, quand ils s'en donnent la peine. C'est bon à répéter, dans notre époque où Ton ne sait ce qui l'emporte de la corruption grossière des uns ou de la pruderie officielle des autres — qui sont parfois les mêmes l
Tel est le c Don Juan » selon un homme qui a fort étudié le type, quoiqu'il devienne rare de nos jours. En effet, la terre d'élection pour Don Juan c*ûst un pays catholique et un siècle de foi. Chez nous, Don Juan n'aura bientôt plus rien à faire. L'Église Ta donné pour athée afin de le noircir et de nous le faire prendre pour un diable, quand il n'est, d'abord, qu'une incarnation du libre génie païen. Ce qu'il aime, dans ses séductions exercées dans les chapelles d'Espagne, dans les couvents mystiques, au pied des prie-Dieu, c'est la victoire de la Nature sur le Divin. Tout cela disparaît dans notre mijLieu contemporain, où il n'a plus à triom* pher que de conventions sociales fort ébranlées. La science ne tue pas seulement la foi, elle tue la passion. Le drame du désir et du devoir luttant ensemble n'a plus de sens pour les femmes qui se font la conviction commode qu'on n'échappe pas aux fatalités héréditaires et physiologiques. Cependant, même dans notre milieu, on peut observer le Don Juanisme, et ce que j'en ai vu autour de moi me permet de chercher querelle au philosophe masculin qui l'a décrit. Vous ne faites pas la part assez belle à l'ennemi adoré du sexe, cher mon-
sieur. Il me semble que vous le rapetissez un peu, ei Elvire, mourant de désespoir, ne voudrait pas mourir pour lui, tel que vous le représentez!
Vous parlez de vanité! Pour vous, Don Juan touche au fat, et, dans son amour des femmes, il entre la préoccupation des hommes. Mais c'est là le contraire de l'entraînement d'un c tempérament », et la vanité, chose toute cérébrale, n'a rien à voir avec l'émotion primesautiére de Don Juan, quand son regard se croise avec celui d'une femme, qu'il voit désormais seule là où il s'est rencontré avec elle. Le, fat, c'est ce bon Stendhal, vieux et « remisé », achetant tous les mois une canne pour la montrer au cercle, avec des airs impertinents et discrets. Don Juan ne s'attarde pas à ces bagatelles ! Vous avez dit vous-même qu'il dédaigoait volontiers l'ambition de conduire les hommes. Que lui importe leurs applaudissements? Pas plus que leurs conseils, que leur morale, que leur envie, que leur raillerie même, quand il s'arrête sur quelque femme d'apparence laide ou de condition vulgaire, à qui il sait donner, pour lui, quelque chose de la beauté singulière qui est le désir?
Ne faisons pas à l'amoureux l'injure de mettre de la vanité dans ce besoin de plaire, de connaître et de posséder, que nous flairons en lui, a première vue : odor dCamore, Ne lui refusons pas non plus les douces sensations qui viennent du cœur.
et qui excusent el consolent les abandons des femmes. Le trait caractéristique de Don Juan, c'est l'émotion auprès de celles-ci, émotion profonde, naïve, sincère, égale et peut-être supérieure en intensité à l'émotion réglée des hommes qui mêlent l'idée du devoir aux choses de l'amour, encourant par là le juste anathème du poète!
I^'est-ce pas le cœur qui parle chez lui, quand il trouve Elvire touchante dans les larmes? Mais que serait'il, sans la palpitation délicieuse de son cœur, sinon un fou erotique, à livrer aux médecins? Le Don Juan honni est peut-être le seul homme qui n'aima jamais sans amour, et s'il ne se fait pas à lui-même le mensonge de la durée, c'est qu'il ne veut pas être hypocrite, ayant cette religion suprême de ne pas mentir au pied de l'autel qu'il embrasse.
Comment l'aimerait-on, sans cela? Le matérialiste brutal ferait horreur aux femmes; et c'est à l'idéaliste qu'elles pardonnent leurs douleurs. Car ce mot d'idéal, qui n'est prononcé qu'une fois dans le livre, fayonne sur Don Juan et l'illumine aux regards ravis. Nous sentons que^ quand il n'aime plus, c'est qu'il aime trop l'amour, dont la femme délaissée n'a pas su dire le dernier secret. Il court après l'idéal, et il le répand autour de lui et le laisse derrière ses pas. Il est le poursuivant de l'absolu, qui en fait naître au moins l'idée et le désir à toutes celles qu'il aime. L'amour, avec lui,
n'd ni suite, ni sûreté, ci plaisirs longuement assouvis^ dans les commodités de l'habitude, ni profit, ni honneur aux yeux du monde. C'est l'amour pour Tamour, qui peut être criminel tout en étant d'une pureté divine, l'amour qu'on rêvait la veille, dont on rêve pendant les longs lendemains^ et qui ne laisse pas derrière lui ces repentirs odieux, faits presque toujours du regret d'un calcul manqué. En Italie, les femmes croient que pour être à l'abri de la foudre, il faut avoir été aimée d'un prêtre, au moins une fois. Qui sait si, pour être guérie des inquiétudes et des orages de l'amour, qui sait si, pour pouvoir vivre tranquille dans le repos de l'esprit et l'épanouissement des sens, il ne vaut pas mieux pour les femmes avoir rencontré Don Juan que de l'attendre toujours?
LES ILES d'amour
II n'y pas d'heure pour les braves, dit-on : et heureuses celles de nous qui savent que le dicton est vrai! Il n'y a pas davantage de date pour les femmes et j'ai déjà commencé à recevoir mes élrennes. On m'a apporté le joli livre de Mondes, les Iles d* Amour. Vous pensez si je me suis aussitôt embarquée pour un voyage, au coin de mon feu, à travers ce bel archipel fantastique, où l'île joyeuse de Croissy est voisine de Tîle Ferloë la Polaire, et où le même soleil de chaude poésie dore les paysages de Java et les bois sacrés de Lesbos la Grecque. Rêve d'amour qui, passant par les dernières fantaisies, touche au cauchemar par moments!
Mais, ô poète! il y a dans votre poème une lacune et, parmi les îles d'amour, il en est une au moins que vous avez oubliée. O'est l'île d'amour de celles qui n'aimèrent jamais, la grande île, si peuplée qu'elle fait un monde, des amours platoniques. C'est l'île des Juliettes devant qui
PARADOXES FÉHININS il
Roméo n'a jamais paru, Tila où errent, envieuses et hautaines, heureuses et désespérées, toutes celles qui n'ont pas même eu besoin de connaître les amours terrestres pour les juger vaines, et dont le cœur fut si grand que le ciel lui-même ne le remplirait pasi
C'est un bien grand danger pour notre époque que les femmes tendent à raffiner tellement la notion de l'amour, de toutes les façons, qu'elles risquent de ne plus pouvoir bientôt en supporter les réalités. Dangers pleins de charmes, comme tous les dangers. Qui de nous n'aime à se promener au bord des précipices et à en regarder les abîmes? Mais il n'est pas de jour où l'on ne rencontre des femmes jeunes et belles, les unes ayant connu l'amour, les autres vierges, et qui disent déjà : Ce n'est que cela? ^- ou bien : A quoi bon? Il parait, à ce qu'on nous raconte, que nous sommes tous et toutes, hommes et femmes, très corrompus. Or, une des conséquences ordinaires de la corruption, c'est de jeter les âmes dans le mysticisme. Nous y allons, par des voies bien souvent détournées et bizarres, mais nous y allons. Et il faut que les poètes de l'amour nous la montrent aussi l'île mystérieuse, l'île des songes, avec ses brouillards roses ou pâles, éclairés des reflets d'un astre inconnu, et ses fleurs étranges qui disparaissent devant la main qui s'approche pour les cueillir !
L'amour platonique de Platon n*a guère de rapports avec Tamour platonique tel qu'on l'entend d'ordinaire. Quand nous employons ce mot, nous voulons parler d'un amour qui a un objet déterminé, mais qui se refuse les satisfactions de la possession, soit par scrupule, soit par lâcheté, reculant devant le regret possible, fuyant devant les obstacles à surmonter. Âh! le lâche amour, et comme on a raison de dire qu'il n'est qu'une bêtise ! Mais l'amour du philosophe grec est une autre affaire. C'est tout simplement un état de l'esprit qui trouve sa satisfaction parfaite dans la procréation des idées. L'être humain, selon Platon, vaut plus ou moins, selon qu'il peut ou non accepter de nous notre héritage intellectuel. La beauté physique n'est qu'une condition accessoire. Le sexe même disparaît dans ces unions des esprits, qui aboutissent aux plus étranges perversions. Les philosophes, d'ailleurs, n'en font jamais d'autres quand ils se mêlent de nos affaires et qu'ils cherchent à donner des lois à l'amour. Aux deux extrémités du monde moral, Schopenhauer et Platon font le même nigaud, l'un avec sa génération des idées, l'autre avec son instinct de reproduction, qu'ils baptisent l'un et l'autre du nom d'amour. Au diable les deux pédants!
Encore Platon a-t-il quelque charme dans la reculée de l'hisloire. On le voit, sur le promontoire de Sunium, se promenant dans un champ
de roses, entouré d'abeilles et mollement appuyé à l'épaule d'un éphébe en tunique blanche. Cela fait, comme disait André Chénier, un joli quadro pour les poètes. Mais Schopenbauer? L'avez-vous lu, mes amies, ce Schopenbauer abominable? Il a commencé par cette impertinence suprême de devenir à la mode, sans notre agrément et permission, ce qui est odieux. Et c'est à lui que nous devons, pour les trois quarts, je ne sais combien de tristes subtilités sur les passions, l'amour et les femmes^ qui se glissent partout entre nous et nos amis, si bien que les baisers eux-mêmes arrivent tout glacés à leurs adresses !
Et quelle rage il a, ce philosophe de Francfort, dont le cap Sunium fut une brasserie, de s'occuper des femmes et de ratiociner à notre endroit I Il en a fait, de ses rêveries et raisonnements, un gros volume, la Métaphysique de Vamour^ qui veut nous prouver tout simplement que nous ne savons pas ce que nous faisons quand nous aimons et que, quand nous croyons obéir aux caprices ou aux sentiments de nos esprits et de nos cœurs, nous ne suivons qu'un impérieux instinct de femelles. Pour lui, sans nous en douter, toutes les fois que nous aimons, nous pensons à l'enfant à naître^ et la convenance physique nous attire vers le père le mieux approprié . à notre être. Allemand, val
Ainsi, quand nous aimons, pour son livre, le
poète qQ8 nous n'avons jamais yu; quand nous aimons, pour son éloquence, Torateur maître des foules, pour son courage le soldat, fût-il blanchi dans le camp et criblé de blessures; quand on nous prend à un mot, à un sourire, à une impertinence, aune larme, une Fatalité de la Nature, plus forte que nous, a tâté les reins de l'étalon qu'elle nous destine et se sert de nos esprits et de nos cœurs pour nous tendre un piège. Ceci ne peut pas être et nous ne voulons pas que cela soit. Luttons, mes amies, contre le double mysticisme qui nous menace, mysticisme de l'esprit et mysticisme de la chair. Que Tamour soit un instinct, supporlons-le; qu'il soit un idéal, accordons-le. Mais que cet instinct et cet idéal, chez les femmes françaises, restent toujours réglés par «le sentiment et par la raison.
Platon et Schopenhauer peuvent n'avoir pas tout à fait tort. Mais c'est à condition que toute leur pédante philosophie s'inclinera devant le vieux refrain qui la résume toute ; < Il faut des amants assortis! » Pas n'est besoin d'aller chercher midi à quatorze heures pour en arriver à cette sagesse. Une sensation physique agréable qui se transforme en un sentiment doux, avec une pointe d'idéal qui associe deux intelligences ou les complète l'une par l'autre, voilà la marche saine et raisonnable de l'amour. N'en cherchons, n'en souhaitons, n'en conseillons pas d'autre.
Car tous nos malheurs viennent d'amours où ne se réalisent pas ces belles conditions d'harmonie.
Et encore, dans ces amours qui étonnent par leur étrangeté, dans ces liaisons d'êtres bizarrement disparate?, il y a, au fond, la notion de rharmonie complète des sens, du cœur et des pensées. Seulement, la Nature a procédé, comme les grands artistes aiment à le faire, par contraste. C'est ainsi qu'on voit l'homme intelligent aimer une femme sans esprit^ de même que certaines femmes très douées ont aimé des sots : c'est ainsi que le raffiné se laisse prendre à uoe vierge un peu naïve et que les coquettes trouvent parfois leur maître en un homme au cœur simple. Les groupements ne sont, après tout, qu'un retour à l'harmonie, règle de l'amour.
Tout le problème social consiste à laisser l'homme et la femme en un tel état de liberté qu'ils puissent^ le plus aisément du monde, créer ces ententes harmoniques qui sont là seule garantie du bonheur. Malheureusement^ le monde semble s'être donné pour tâche, depuis qu'il y a des philosophes, des théologiens et des législateurs, de faire la guerre à l'amour. C'est sans lui, c'est contre lui qu'il a créé la famille, dans presque tous les cas! Sous prétexte de sauver le fruit, il a toujours brisé la fleur! Et c'est ainsi qu'on nous trouve, pauvres femmes, si misérables même quand on nous croit triomphantes, inquiètes et
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tourmentées, un pied sor toos les chemins qui mènent à la réTolte et à la folie! Voilà pourquoi^ hors des Toies droites, cherchant des sensations inconnues, comme ces martyrs qui rêvaient de supplices inouis, tant de créatures d'aujourd'hui %e dégradent à la poursuite de la chimère erotique, une de celles qui emportent le plus loin les êtres humains quand ils ont, une fois, pris sa crinière séduisante. D'autres, à qui je pensais encommen* çant, prennent une si pauvre idée de la réalité qu'elles vont droit au rêve et y demeurent à jamais I
Dans Tarchipel d'amour, mêlions donc l'île (les malheureuses qui, pour avoir voulu trop avoir, n*ont rien à serrer dans ieurs bras amaigris; et aussi rile, — autre enfer, — d'aulres malheureuses dont la soif trop pressée touche à toutes les coupes et ne se rassasie à aucune. Et il faudra qu'un poète subtil, doux et nous connaissant bien, nous en écrive quelque beau livre, dans ces iles infortunées, pénitentiaires de l'amour. A nos jeunes femmes qu'on convie à s'embarquer pour le voyage de la vie, comme le galant chevalier de Watteau, il ne faut pas seulement montrer les havres ensoleillés au sable d'or, les rades bleues couronnées de bois sacrés, ou les grandes solitudes austères que l'amour sait faire vivantes. Faisons-leur voir aussi les écueils, les îles maudites, d'où l'on ne sort plus, où gémissent les cher--
cheuses d'impossible, qu'elles soient les tragiques ou les comiques du cœur! Les femmes ont vraiment besoin d'être averties, en ce temps où Ton ne nous aime plus avec la simplicité d'autrefois, qui suffisait presque toujours à notre bonheur, en ces temps où, très émancipées, nous voulons prendre la tâche difficile de faire notre vie nous-mêmes, afiblées de l'égalité qui supprime la protection et de la liberté qui brise la règle monotone et sûre. Nous avons besoin des conseils de la sagesse et de l'avis de nos sages à nous, qui sont les poêles.
LE BEL ÂLCINDOR
Les journaux sont pleins de la mésaventure d'un député, récemment entré à la Chambre, M. V..., que j'appellerai, si vous voulez, le bel Alcindor, afin de laisser à mes réflexions sur cette affaire un caractère tout à fait impersonnel. Pour rien au monde, en effet, je ne voudrais taquiner M. V..., qui, depuis quelques jours, n'a pas eu beaucoup de chance dans sa carrière mondaine. Ce qui m'intéresse bien plus qu'une personnalité, c'est le type abstrait, de plus en plus répandu chez nous, de l'homme qui se fait le marchand de son . influence, principalement vis-à-vis des femmes, et exige de nous le payement de ses services en cette monnaie que les femmes ont toujours sur elles, même quand elles n'ont pas de poches! Il y a, je pense, quelque chose à dire làdessus.
Le cas actuel, que Gil Blas a raconté hier par le menu, est tout à fait caractéristique et on y peut admirer, dans toute sa beauté, un des côtés
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de la vie parlementaire. Une demoiselle, à tort ou à raison, est regardée comme dangereuse par l'autorité et on prend la résolution de Texpulser de France, sa nationalité allemande en donnant le droit au ministre. On l'expulse donc. Mais, comme on ya la conduire à la frontière, la demoiselle rencontre un député influent, elle lui plaît, et on ne Texpulse plus. Puis, quand l'objet a cessé de plaire, quand il devient gênant et encombrant, quand la délicieuse bonne fortune tourne au funeste « cramponnage », le même député, toujours également influent, use de cette influence pour faire réexpulser la demoiselle. Mais on se raccommode encore, et on se brouille... Bref, une demoiselle quelconque est expulsable ou non, selon que le bel Alcindor est ému ou ne l'est plus en contemplant ses attraits.
Que le marchandage de toutes choses soit la plaie du système parlementaire, ceci n'est pas douteux. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en est ainsi, et ce n'est pas en France seulement que la plaie est vive et saignante. Cela regarde les politiciens, et si un réformateur trouve parmi eux le remède à ce mal, nous nous contenterons de l'applaudir, comme nous applaudissons à tout ce qui est honnête. Mais ce que nous pouvons faire dès à présent, c'est d'exciter les femmes à se défendre bel et bien contre le bel Alcindor, et c'est aussi de les approuver quand, s'étant mal défendues,
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elles prennent contte lui toutes les revanches possibles. Car, en vérité, rien n'est plus vilain que l'acte d'un homme qui met d'avance un prix (et vous savez bien lequel) au service qu'il rend à une de nous. Dans ce sale marché, si nous avons la faiblesse de consentir, nous vendons notre corps, mais l'acheteur vend sa conscience ; et le plus prostitué des deux, c'est encore l'homme !
Pour agir de la sorte, il faut vraiment bien peu aimer les femmes ! Un homme qui nous aime avec quelque délicatesse préférera toujours tout attendre de notre reconnaissance, dût-il attendre longtemps et toujours, que tout tenir d'une brutale nécessité. Il est malheureusement vrai qu'il y a parmi nous des ambitieuses qui font le sacrifice de leur dignité à leurs ambitions. Un railleur, à l'époque où il était de mode de publier des c toilettes », comme des menus de dîners, avait publié un jour une toilette de solliciteuse, et les détails qull donnait et sur les dessus et sur les dessous indiquait clairement que la solliciteuse, décidée à demander beaucoup à un homme puissant, est trop souvent résignée à lui accorder tout. Depuis les petites actrices des petits théâtres, qui veulent voir leurs noms figurer dans un compte-rendu, jusqu'aux grandes dames qui veulent être de « hautes dignitaires », c'est une régie ancienne, bien triste pour l'humanité, qu'on n*a rien pour rien, et on peut compter trop de for-
tunes, politiques ou autres, qui ont commeDcé sur un canapé. Qui sait si Napoléon eût été Napoléon si Joséphine n'avait dit, un soir, un mot du capitaine au directeur Barras ? Et nous sommes tellement complexes et singulières en nos sentiments, qu'il est arrivé à quelques-unes de nous de tromper un être aimé, amant ou mari, dans un emportement de dévouement aveugle. Il n'est pas sans exemple qu'une femme^ adorant son mari, se soit donnée au premier venu pour lui éviter un grand chagrin ou pour satisfaire une ambition longuement caressée par lui. Le cinquième acte de Ma-rion Delorme se joue, d'une façon infiniment moins tragique, dans une foule de ménages, et bien des femmes ont cédé à d'horribles Lafi^emas par amour pour leur Didier, qu'elles ne faisaient € sot » une minute que pour le faire heureux et reconnaissant.
C'est pour cela que les hommes puissants qui abusent des femmes, qui nous imposent leur amour en échange de quelque service, qui exercent sur nous je ne sais quel chantage (car les choses vont parfois jusque-là), outre qu'ils font une action répugnante, font un marché de dupe. Avoir le consentement du corps sans celui du cœur, posséder une femme sans qu'elle éprouve, elle aussi, rémotion sacrée du désir, la voir se coucher sur un lit avec la résignation d'une veuve indienne qui se place sur le bûcher, aimer des femmes de France en
propriétaire d'esclaves, pouah ! Il faut n'être pas délicat, il faut ne rien entendre aux Trais plaisirs, où rimagination et le sentiment se mêlent^ jetant un Yoile divin sur la banalité des choses, pour se contenter de si vulgaires satisfactions. La grande habileté, qui est d'accord avec la noblesse de la conscience, c'est de ne jamais faire de conditions aux femmes. Il faut les aimer, les défendre, les secourir, comme faisaient les chevaliers, par un entraînement désintéressé vers leur beauté et leur faiblesse. Certes, l'homme qui agira ainsi verra bien des femmes se montrer ingrates, tout au moins oublieuses. Il pourra se dire, dans la triste langue qu'on parle, qu'il a « manqué une bonne occasion ». Mais, aussi, imaginez qu^une seule femme sur dix se montre touchée du bienfait qu'elle aura reçu sans qu'on lui ait présenté l'ordinaire facture : imaginez qu'arrivée résignée chez l'homme qu'elle a besoin d'implorer, elle en sorte touchée de sa délicatesse, et qu'elle sache bientôt le lui montrer, je vous jure qu'il n'aura rien perdu pour attendre. Et n'y eûl-il encore pour rhomme qu'un serrement de main et un doux regard^ ne sont-ils pas de plus haut prix pour les cœurs sensibles, comme disaient si bien nos pères, que la banalité des possessions subies? Et puis, lorsque le bel Alcindor a ouvert un compte à une femme qu'il a obligée, la souveraine justice, qui a quelquefois son heure dans ce
bas monde^ fait parfois qu'il n'est pas le bon marchand de cette comptabilité du cœur. On a su des hommes qui, ayant eu des femmes dans ces odieuses conditions de marché, sont morts de douleur de n'avoir jamais pu conquérir leur cœur, qui se fût peut-être ouvert, si on y avait frappé autrement. Exquise vengeance de TAmour offensé, légitime châtiment du crime commis contre lui! On a raconté dans le temps une histoire fort indécente d'un ministre de ^'Empire qui, ayant abusé d'une solliciteuse, crut un moment avoir à garder le plus déplaisant des souvenirs. Ceci est rare. Mais ce qui est plus fréquent, c'est que rhomme .qui s'impose à nous conserve éternellement le stigmate de notre mépris. Un instant de plaisir vaut-il la perte de notre estime, de celte estime qui, pour les honnêtes femmes, est la route ordinaire de l'amour?
Il arrive encore, et c'est alors une joie immense pour la galerie^ que les hommes « influents » ont affaire à quelque rusée commère, — il en est à tout âge, même à vingt ans, sous le voile d'Agnes — qui les roule et se moque d'eux. Il y a des grands de la terre que de petites femmes ont quinaudés en un tour de main, de la façon la plus indélicate, mais la plus légitime. On en sait une qui demandait pour son mari je ne sais quelle faveur. L'homme de qui dépendait la chose lui offrit le marché, qu'elle accepta. Seulement, elle
s'arrangea de telle sorte qae le haut personnage lui écrivit de façon compromettante, avant d'avoir le droit de le faire« et, le menaçant de montrer la lettre à Tépoux, honnête homme et rageur, qui eût puni Tinsolent, elle eut tout sans rien accorder* Bravo, jolie flibustiére, tu en as vengé plus d'une 1
On conte encore une bien bonne histoire, qui se passa... à la cour de Perse, camme celles que racontait Montesquieu. Le bel Alcindor était alors ministre et ne trouvait pas de cruelles. Or, un petit sous-préfet^ à moins que ce ne soit un jeune substitut, qui s'ennuyait à périr dans un trou de province, sachant la coutume du patron dô ne pas refuser ce qu'une jolie femme lui demandait d'une certaine façon, résolut d'en profiter. Il en* voya sa femme solliciter du ministre un avancement peu mérité, qui l'eût rapproché de Paris. Le minisitre voit madame, s'enflamme, la trouve doucement émue, lui assure que les affaires de TÉtat ne se traitent bien que dans le tète-à-tête d'un asile mystérieux, l'y rejoint et ne la renvoie qu'avec la nomination demandée, signée avec ce délicieux remords qu'on trouve, dit-on, à être aimable envers un mari qu'on trompe. Elle était si jolie, l'aimable sous-préfète, ou si délurée, la jeune sub^titute, que le ministre voulut la revoir, féru d'amour. Et sitôt le mari installé à son poste nouveau, il s'empressa de l'inviter à dîner avec
sa femme. Mais la femme n'était plus la même I Il avait oublié ses devoirs avec une brune piquante, ayant au corps toutes les flammes de l'enfer sortant par le soupirail de ses yeux, et on lui présentait une blonde, extraordinairement fadasse, funèbrement provinciale, qui, n'ayant jamais été une beauté, n'avait eu d'autre mérite que d'avoir été une dot ! On s'était joué du pauvre ministre, qui n'avait eu affaire qu'à une coquine adroite, enchantée de se moquer d'un grand personnage^ ce qui est toujours une joie pour la friponnerie féminine.
Mes amies, chassons les vendeurs du Temple de l'Amour! moquons-nous d'eux, affichons-les partout, montrons-les du doigt quand ils passent, jouons-leur tous les tours les plus infâmes. Ils ne l'auront pas volé. Quand les beaux Alcindors de tout genre, disposant des faveurs du pouvoir, des influences de la Chambre — qui ne doit pas être une chambre à coucher — de la publicité de la presse, quand ils nous oflrent, sans avoir pitié même de la petite larme qui brille parfois sous le voile de la solliciteuse, quelque vilain marché, disons-le : il se trouvera des hommes de cœur pour parapher noire dire, fût-ce de Tépée. Et cela fait, quand nous trouverons un galant homme qui nous oblige en nous respectant, un délicat dont la louange n'est pas une lettre de change, un amoureux véritable pour qui l'amour n'est rien sans
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les dooceors da consentement, ma foi ! je ne tous défends pas la reconnaissance, et henreax Thomme dont on dira avec le poète :
Il a tout obtenu, n'ayant rien demandé!
HABIB HBILBBONN
On ramone à Paris, sous les fleurs des coteaux niçois, le corps de cette pauvre Marie Heilbronn, qui vient de mourir. On lui fera de belles funérailles. Si le rite le permet, ses camarades chanteront à la synagogue. La foule sera nombreuse, ramenéelàpar les souvenirs, la sympathie, lacuriosité ou le chic. Les journaux rendront compte de la cérémonie et tout sera dit. Pour une bonne cantatrice et une jolie femme de moins, Paris ne chôme pas. Adieu, Cléopâtre ! La dernière nuit est bien * venue, l'éternelle ! M"»® Heilbronn n'était pas seulement une jolie femme et une très adroite chanteuse. On nous a montré en elle, aussi, une créature tout à fait singulière, un type d'héroïne de roman, tel que Balzac eût aimé à l'étudier, à le fixer dans sa Comédie humaine, vraie et fantastique. Peut-être, je le dis d'abord, y a-l-il une part à faire à la légende, dans l'appréciation qu'on a donnée du caractère de W^^ Heilbronn et dans les récits qu'on a faits de sa vie. Je ne l'ai connue
qu'à rbeùre triompbanto, où la petite « Marie » était devenue madame la vicomtesse, et, avec une grâce infinie aussi dépourvue d'affectation que d'embarras, recevait dans son superbe bôtel.
Elle vivait là en famille, et il sautait aux yeux que Tamour des siens, si profondément enraciné dans la race juive, était sa passion dominante. Ce n*est que sous cet aspect, digne et cbarmant, qu'elle m'est apparue. Pour le reste j'écoute les récits qu'on en fait, mêlant la fiction à la réalité, mais nous donnant une note bien curieuse, évoquant une figure attachante.
Ce qu'on nous dit, c'est que dans ce petit corps de femme, qui ne pèsera pas lourd aux bras des fossoyeurs, il y avait une volonté entêtée jusqu'à l'héroïsme, une de ces volontés comme en ont ces héros de Balzac qui, par une nuit sombre, penchés sur le rebord de leur fenêtre au sixième étage, regardent Paris et se promettent de le conquérir. D'une beauté ordinaire, qu'elle avait perfectionnée et raffinée par de suprêmes élégances^ médiocrement instruite, peu aidée par le sort au début de la vie» ayant du conquérir son art par un travail incessant, elle s'était faite irrésistible : et la petite Juive était devenue des premières par le talent, la renommée, la fortune, le rang même. Car elle avait voulu entrer dans une famille de Croisés, et elle y était entrée. Ces victoires sur la vie ne furent pas sans blessures, mais on n'en
Yojait pas les traces sur le visage impassible et exquis de la belle Juive. Un jour seulement, le vaisseau qui portait sa fortune sur l'océan parisien reçut un telle avarie qu'on put le croire perdu. Il n'en était rien. Semblable à ces capitaines qui, laissant Téquipage affolé sauter à la mer et se réfugier dans les barques, restent les derniers à leur bord, elle reprit la barre et ramena saine et sauve l'épave au port. Il y eut bien quelque chose qui périt dans l'aventure. Mais ce ne fut pas elle^ et ses armes parlantes, un cœur et une lyre, ne furent pas moins brillantes que par le passé à l'armoriai parisien!
Maintenant, — et ici, je ne parle plus de personne — devons-nous admirer et envier la femme forte, la femme que la volonté et que la raison conduisent seules, et^ qui, dans l'amour, dans l'art, dans toute sa vie enfin, poursuivant un but unique, se montre toujours également habile î L'admirer, peut-être : mais non pas l'envier! L'art, sans les enthousiasmes et les défaillances, l'amour sans ses divines « bêtises > ne sont rien qui vaille à mes jf ux. Je ne sais pas, au fond, de créature plus à plaindre que la femme ambitieuse, qui n'a vécu que pour satisfaire son ambition. L'homme, c'est différent. Son ambition, à lui, n'est pas toujours égoïste et limitée. Avant de se servir lui-même, il lui arrive de servir une idée. Ce sont là des ambitions rarement permises
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aux femmes. Nos ambitieuses sont des femmes qui « font leur affaire >, comme on dit, et uniquement leor affaire. Le monde leur en veut de réussir* En bas, il y a Tenrie qui les guette : en haut, il y a la morale qui les juge. On n*a pas tort, en somme, dans une certaine société qui Tit hors de la famille, d'être plus sévère pour les fourmis que pour les cigales. Et, laissant même la morale, que je plains celles de nous qui se sont laissé aimer et qui ont toujours su pourquoi? Que je les plains de ne pas connaître les souveraines joies de l'abandon de soi-même sans arriére-pensée, au mépris des intérêts, des convenances, de tout! Être une fleur sans fruit, qu'on respire et qui meurt, voilà le charme des amours, des pures amours qui sont toujours des amours pures, tant que la lèvre d'une femme ne s'est pas souillée de l'abominable : c A quoi cela me servira-t-il? » qui déshonore la galanterie.
Moi, si j'étais femme de théâtre, gagnant ma vie à la scène, je ne voudrais ni laisser un renom de vertu bourgeoise, ni laisser un renom de riche courtisane. Ce que j'envierai^, c'est Toraison funèbre d'une Déjazet ou d'une Marie DorvaL L'une fut la fantaisie, l'autre la passion, et la figurine de Sèvres et la statue tragique prennent,, avec la reculée du temps, je ne sais quel aspect charmant et respectable. Ni l'une ni l'autre ne firent aucun cas de la morale du monde : on peut
le dire sans nuire à leur mémoire. Déjazet se donna pour une chanson et Dorval pour un soupir. Mais il y a, dans les cœurs honnêtes, une autre morale que celle du monde, dont l'indulgence . n'est peut-être que de la justice, et qui pardonne et glorifie les amoureuses. A la an du Faust de Gœthe, quand le docteur est mort, le démon cherche son corps pour l'emporter aux enfers, en vertu de son pacte. Mais les anges d'en haut font pleuvoir sur le corps de Faust une telle quantité de roses que Méphisto ne le trouve plus sous les fleurs. C'est ainsi que quand meurt une femme qui a beaucoup aimé, elle échappe au châtiment de ses doux péchés, s'il se trouve assez d'hommes pour pouvoir jeter une fleur sur sa tombe, de façon qu'elle disparaisse sous les bouquets de violettes de deux sous !
Mme Heilbronn, dont je ne parle plus, a joué, à la fin de sa vie, avec beaucoup de talent, deux grands rôles, Manon et Cléopâlre. Ce sont les deux types extrêmes de la courtisane, la fille et la reine, la fleur du pavé et la fleur du trône. Elle réussit dans ces deux personnages si divers. Mais l'art, si grand qu'il soit, est impuissant à nous rendre sympathique la belle et opulente maîtresse d'Antoine. Elle reste pour nous la femme esclave des temps antiques qui accepte son esclavage. En Manon, au contraire, malgré toutes ses canailleries, nous saluons une révoltée qui, à sa
façon, a combattu pour la liberté de la femme. Ces femmes galantes d'aujourd'hui, qu'on admire parfois, sans trop approfondir les dessous amers de leur existence, ne sont que des esclares volontaires, et en consentant à leur esclavage, elles * nous défendent la pitié. En Manon, au moins, il y a une intermittence : elle passe de la fille entr<;tenu6 à la grisette, et celle-ci rachète celle-là. Oh ! certes ! ce serait être sévère pour une de nous de vouloir nous faire regarder presque comme un mérite une constante habileté à conduire sa vie. Elle eût été privée de trop de douces choses, la femme qui n'aurait jamais approché uu miroir de la tête du bien-aimé et trouvé dans son image tous les raisons de son amour!
C'est parce que je ne veux pas croire qu'il puisHO y avoir une temme qui ait été toujours et constamment habile que je sens une grande mélancolie à la mort de 'la jeune femme que nous applaudissions, il y a six mois. On a dit son agonie, qui a été douce, quoique un moment deux larmes aient coulé de ses yeux. Ces larmes, de mère ou de femme aimante, elle ne les versait pas sur les ambitions réalisées et perdues. Car, parmi ses ambitions, il s'en était trouvé de bien inutiles. Je ne m'explique pas, par exemple, le désir que peut avoir une femme de théâtre d'entrer dans le monde régulier, et, pour citer un nom, de vouloir être princesse quand on a été la Stoltz.
La femme de théâtre qui entre dans le monde comme actrice y entre par la grande porte;: autrement, c'est par la petite. Ce n'est pas qu'une femme élevée dans les coulisses ne sache, quand il lui plaît, prendre d'autres allures que celles ou elle a coutume. Rien n'est plus aisé à la souplesse féminine que ces métamorphoses sociales, qui ne réussissent pas aux hommes. La vie de théâtre ne met pas à l'extérieur des femmes qui l'ont menée une empreinte indélébile : mais je crois qu'elle leur laisse au cœur une passion inguérissable. J'ai connu^ grandes ou petites, un certain nombre d'actrices qui avaient abandonné les planches, et je n'en ai peut-être pas connu une qui ne les regrettât. Voilà pourquoi les femmes de théâtre ne gagnent jamais à se marier, fût-ce pour devenir duchesses. La vie du monde n'est pour elles qu'un long supplice, quand elle n'est pas, comme elle le fut pour Mm® Heilbronn, une aventure passagère.
Malgré la tendance funèbre de notre temps à tout égaliser, à tout confondre, à tout plier au niveau d'une toise qui n'est pas haute, malgré notre propension à faire de l'argent l'étalon de tout ici-bas, j'espère que le théâtre gardera encore quelque originalité et que nous ne verrons pas le jour arriver où l'on considérera du même œil la femme d'un chef de bureau et une « cabotine >. Cabotines! Restez cabotines! Laissez Til-
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lusion du théâtre pénétrer votre vie, laissez la fantaisie des poètes vous suivre hors de la scène I Le théâtre est, pour certaines femmes, le seul moyen qui soit d'assurer de la dignité à la liberté des amours. On a beaucoup écrit, et on a eu raison de le faire, contre les abus de la vie de bohème, qui est funeste lorsqu'elle se double de paresse et conduit à Timpuissance. Mais il ne faut pas réagir à l'excès contre elle. Le théâtre embourgeoisé, comme le rêvent quelques-uns, ferait un vide à jamais regrettable dans la vie de Paris. Aussi, quand une actrice meurt, si nous Tavons aimée, ne nous attachons à sauver de sa mémoire que le souvenir de l'heure, — fût-elle unique, — où elle fut la douce cabotine du cœur, que la mu* sique de l'amour emporte dans un petit coin bleu, où elle oublie tous les rêves d'ambition dans le seul rêve qui vaille la peine de nous faire aimer la vie !