LES € MARIONS
La reprise, médiocrement heureuse, de Marion Delorme à la Porte-Saint-Martin, a donné lieu à une foule de commentaires dont les courtisanes, sous les cent noms que leur donnent la fantaisie et l'argot parisien, ont feit les frais. On raconte qu'un jour Lacenaire^ regardant les affiches de théâtres, vit que partout, à l'Opéra, à l'Opéra- Comique, à la Comédie-Française, au Gymnase, on jouait des pièces de M. Scribe. Il en conclut que cet auteur, universellement joué^ était fort estimé et devait être très riche, et il forma le projet d'aller lui rendre, le couteau à la main, une visite intéressée. Lacenaire se présenta, en efifet^ chez Scribe pour prendre connaissance des lieux, et se donna pour ce qu'il était, — non pas un bandit, — mais un poète malheureux. Scribe, bien luné ce jour-là, l'accueillit avec bonne grâce, lui prodigua les encouragements et lui mit deux louis dans la main. Cette aumône lui sauva la vie. Lacenaire renonça à chouriner un confrère si
bleaveillant et si charitable, et monta l'affaire du passage du Cheval-Rouge, où son esprit ingénieux d'auteur dramatique éclata en son plein. Je me figure qu'une jeune personne, à la recherche d'une poshion sociale, qui ferait comme Lacenaire, regarderait les affiches de théâtres, et regarderait aussi les devantures des libraires^ en conclurait que la profession de courtisane est fort honorée chez nous, et, en tout cas, sûre et lucrative, les courtisanes paraissant être la grande préoccupation des Parisiens qui ne se lassent pas d'entendre parler d'elles et de les voir sur les planches. Il y aurait quelque chose de vrai dans cette impression périlleuse pour les jeunes filles sans préjugés. On s'est rarement tant occupé des courtisanes que de nos jours. Les philanthropes veulent réformer ou faire disparaître le monde de la prostitution : les philosophes et les artistes étudient avec passion celui de la galanterie. Et ceci tient, je crois, à ce que le rôle des filles et des femmes galantes n'est plus du tout le même aujourd'hui qu'autrefois. On s'est fait, là-dessus, des idées presque nouvelles.
Je ne sais ce qu'il adviendra de la République et si les efforts de certains républicains seront couronnés de succès, qui paraissent travailler, d'un art admirable, à la détruire chez nous pour quelque temps. Mais ce qu'on ne détruira pas, c'est la démocratie, entrée dans nos moelles et
dans nos veines, et qui survit aux formes de gouvernement, comme on le voit dans l'histoire, sérieusement étudiée, de la Rome des Césars. La démocratie a un très beau côté : son idéal de justice. Elle en a un très fâcheux : sa haine de la hiérarchie. C'est à ce double sentiment qu'il faut attribuer le mouvement instinctif des esprits qui pousse tant de gens à se préoccuper des courtisanes et à faire de leur situation sociale une étude constante, poursuivie par quelques-uns avec una gravité sacerdotale.
Les romans comme € Chair molle >, qu'il ne faut pas négliger de connaître, de même que les livres savants de M. Yves Guyot, homme sérieux par définition, puisqu'il représente Paris, vont, par des chemins divers, à la même conclusion : la suppression de la proslilution réglementée. Ils veulent qu'on renverse les bastilles à gros numéros, où certains hommes vont chercher de tristes plaisirs auprès de Marions du ruisseau, qui y sont gardées par des procédés plus ou moins avouables. Ils refusent même à la police tout droit d'intervention auprès des femmes qui vendent Tamourà leur domicile, ce domicile fût-il une chambre d'hôtel garni. Tout ce qu'ils accordent, c'est qu'on peut empêcher ces malheureuses de solliciter les passants sur la voie publique, ce qui se fait avec un cynisme écœurant. Toute censure discrétionnaire paraît à ces
esprits absolus aller contre la justice, et être un reste des tyrannies corporatives et des pouvoirs arbitraires du passé. De très honnêtes gens, et parmi eux des femmes recommandables, ont entrepris depuis longtemps la campagne dont je parle. Il ne serait pas étonnant qu'elle portât quelques fruits.
Mais le roman seul a osé aborder ce sujet redoutable. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu au théâtre une âgure, franche et complète, de prostituée de bas étage. Un seul auteur dramatique^ M. A. Arnould^ dans un drame dont j'ai oublié le nom, a mis en scéne^ mais dans un court épisode» une prostituée véritable. C'était M"*® Descorval qui jouait le rôle. On la voyait remonter dans son garni, souillée de la boue de la rue, secouant son parapluie ruisselant d'eau, et elle disait simplement : « Quel fichu métier par ce temps-là, » Des hommes riaient dans la salle. Moi, j'ai trouvé cela terrible. Ahl comme je bénirais Taudacieux qui, avec la chasteté et la décision du chirurgien, porterait devant la foule le problème de la basse prostitution I L'instinct démocratique est bon quand il nous dit que, de ce côté, il y a quoique chose à faire. La société pourrait protéger quoique peu ces déplorables ouvrières d'amour qui fout do leur grabat un établi et ouvrent l'atelier do Talcovo lorsque les autres ateliers se ferment pour elles. Quand on pense que la République n'a
pas encore rétabli les tours, il y a de quoi frémir en voyant tant de négligence des questions sérieuses chez nos hommes d'Etat, qui perdent leur temps à des balivernes ! Les philanthropes, un peu naïfs peut-être ou imprudents dans les remèdes qu'ils proposent, sont dans le vrai en appelant notre justice et notre pitié, — la pitié étant la forme supérieure de la justice, — sur les Marions de la rue, en cottes sales. Il y a à défendre ces créatures. Quant aux Marions en robes de soie, il n'y a qu'à nous défendre contre elles; et il n'est que temps.
L'esprit démocratique, pénétrant les cerveaux d'hommes qui ne sont pas républicains et ne pensent même pas être démocrates, a déjà trop fait en faveur de la prostitution élégante et riche. Cet esprit ne se contente pas d'être hostile à la hiérarchie de naissance, il est sourdement ennemi de la hiérarchie de mérite. Il rêve d'une société éternellement mêlée et ouverte, comme le monde des villes d'eaux et des plages, sans ligne de démarcation apparente entre les mondes divers. Ce qui se passe chez le peuple et dans la bourgeoisie est très singulier. Chez l'un, une fille se déclasse très vite ; mais le mariage, quel que soit son passé, lui rend une situation qu'on ne se mêle guère de contester. C'est l'inverse chez les bourgeois : une femme une fois mariée, il faut qu'elle en fasse beaucoup pour perdre sa place dans son monde;
mais le mariage ne la lui assure pas aisément. C'est là un reste de la vieille solidarité des classes, de la solidarité des familles, n'ouvrant volontiers la porte ni pour laisser sortir les farceuses ni pour les laisser entrer, même repentantes. J'ai bien souvent parlé et dit quelquefois que la logique ne s'accommodait guère de ces façons. Mais la pure logique n'a rien à voir avec les lois sociales.
Je crois que les auteurs dramatiques qui, comme Victor Hugo, ont voulu nous émouvoir sur le compte des Marions repentantes, ont analysé d'une façon très incomplète et souvent fausse à crier 1 amour des courtisanes et l'amour qu'on peut avoir pour elles. L'incontestable ennui que nous avons tous éprouvé à Marion Belorme tient à ce que, par une opération légitime de l'esprit, transportant les caractères et les situations dans notre milieu contemporain, nous en avons vu l'effroyable mensonge. La prostitution de la rue est parfois humble, repentante même, encore qu'elle trouve son excuse dans les falalilés de la misèfe subie. Mais la galanterie riche ne connaît pas le remords, surtout depuis qu'elle a eu, dans la littérature, une sorte de compensation aux mépris de la société régulière. Une femme entretenue qui fait honneur à ses affaires s'estime une très honnête personne, et si elle est à peu prés fidèle au contrat temporaire qu'elle a consenti, elle pense sincèrement être plus honnête que la plupart des femmes mariées.
Et, en cela, qui sait si la courtisane se trompe? li y a plusieurs sortes d'amour et il faut plusieurs sortes de femmes pour y satisfaire. La courtisane a des joies que la mère de famille n'a pas: elle comprend qu'il faut lui laisser d'autres compensations. Elle se sent différente; elle ne se croit pas inférieure. Je doute fort qu'elle soit envieuse, étant parfois enviée. Entre les courtisanes riches et les femmes du monde, il y a une sorte de rivalité, comme jadis entre pékins et militaires. Mais les Marions humbles, dévorées de remords, humiliées, qu'on me les montre !
La figure de Marion est aussi étrangement fausse, si on la regarde dans l'histoire, que si on la considère d'une façon absolue. Dans l'histoire, Marion Delorme, chez qui se réunissaient les grands seigneurs et les beaux esprits, appartenait au monde des honnêtes gens et s'estimait une personne très comme il faut. Capable de devenir amoureuse de Didier, car les courtisanes sont toujours capables d'amour, elle n'eût pas compris que ce jeune homme, distingué par elle, fît la grimace de succéder à M. de Cinq-Mars. S'il eût fait mine d'avoir le moindre scrupule, elle l'eût considéré comme un pur imbécile, — ce qui est d'ailleurs. Car c'est une imbécillité de ne pas prendre l'amour des courtisanes pour ce qu'il peut être et de ne pas leur rendre un amour du même genre. La faiblesse de tous les drames qui ont pour donnée ce genre
d'amour, c'est qu'ils ne vivent que sur des senliments tout à fait rares et improbables, sur une véritable maladie de l'esprit. C'en est une, quand on est amoureux de Marion et qu'elle vous aime, de vouloir qu'elle ait été une vierge immaculée, ou de s'imaginer, même avec sa complicité, qu'elle peut le devenir!
L'amour des courtisanes n'est un danger social que pour les esprits atteints de cette maladie. Ce dont il faut nous défendre, contre les poètes, c'est de ce mal, qui serait funeste s'il se propageait. Ce qui est dangereux, ce n'est pas d'aimer les femmes galantes, mais de leur appliquer sottement un genre d'amour dont elles n'ont que faire, et qui, en réalité, ne peut leur causer que des humiliations. Si on n'y mêle pas une erreur de l'imagination, rien ne s'arrange mieux que la rencontre d'une femme galante et d'un galant homme. On me trouvera peut être paradoxal; mais je crois être dans le vrai en affirmant que ces sortes de liaisons ne laissent après elles un souvenir agréable, dont l'estime même n'est pas absente, que si elles sont restées irrégulières et n'ont pas rêvé des consécrations incompatibles avec leur origine. Didier est la contre-partie de des Grieux, et, — me pardonnent les admirateurs de Manon Lescaut y — je ne puis pas plus m'intéresser à l'un qu'à l'autre, le premier étant trop visiblement sot et le second trop sensiblement coquin.
Encore le coquin a-t-il une certaine grâce dans sa faiblesse, qui nous prend! Mais je voudrais bien qu'il soit entendu que, s'il y a un devoir pour nous à protéger autant que faire se peut la prostituée misérable, la chair à plaisir^ disait Enfantin, il faut en finir avec les récits où Ton nous montre les courtisanes < de la haute » trouvant dans les amours très réelles qu elles ont une source de remords. C'est là une pure chimère, capable de faire commettre des sottises à quelques bons jeunes gens et même à gâter les courtisanes elles-mêmes. Elles font un monde à côté qui, à condition de ne pas vouloir pénétrer un autre monde, a son charme, sa raison d'être, son utilité, presque sa morale. Mais si dans l'âme des Marions et dans le cœur des Didiers vous versez un certain idéal d'amour, dont ils n'ont pas besoin pour être heureux, vous faites, ô poètes, une triste besogne, et la mort seule peut délivrer vos héros des imaginations où vous les jetez !
LES GBÂNDES DAMES
Le propre de notre temps, c'est de voir se produire des choses prodigieusement audacieuses et extraordinaires, qui passent presque inaperçues et qu'on accepte comme des choses toutes simples. Si un fantaisiste, un Sapeck revenu des grandeurs officielles, — car Sapeck est un personnage officiel aujourd'hui, — avait la toquade, par ces jours de neige et de froidure, de se promener sur le boulevard en pantalon blanc et en veste d'été, mille badauds s'attacheraient à ses pas. Ce serait une sorte d'événement. Par contre, dans l'ordre morale les phénomènes les plus étranges s'offrent à nous, qui n'en témoignons nulle surprise.
Néanmoins, quelle que soit cette force de l'accoutumance que je subis moi-même, j'ai été singulièrement étonnée des étreHnes qu'une femme, modestement cachée sous le pseudonyme de Violette^ nous a données en publiant un livre qui s'appelle : Les Grandes Dames d* aujourd'hui. Ce sont de grandes dames, « de bien grandes dames»,
s'écriait avec un accent inoubliable Buridan-Méliiigue, échappé de la Tour de Nesles. Mais Buridan protestait contre les mœurs de son temps, et en parlait sur le ton d'un Juvénal romantique. Ce qui est tout à fait particulier, c'est qu'aujourd'hui on parle des « grandes dames » sans aucune idée de blâme, et qu'on raconte sur leur compte des histoires à faire frémir, sans réticences comme sans méchanceté, avec l'idée de les flatter, de leur être agréable et, — ce qui est plus fort, — en leur faisant peut-être véritablement plaisir I
Le livre de Violette est, à ce point de vue, d'un intérêt capital. Tranquillement, sans y entendre malice^ l'auteur décrit, du haut en bas^ un certain nombre de c grandes dames » contemporaines, nous fait pénétrer dans leur intérieur, du salon au cabinet de toilette, juge leurs caractères, se prononce sur leurs mœurs, absolument comme s'il s'agissait de personnages historiques, morts depuis cent ans. Ce que les Goncourt ont fait, au nom de l'histoire, pour les femmes du siècle dernier, les Pompadour et les de Mailly, on le fait, au nom de la curiosité malsaine du public, pour les contemporaines. On le fait sans précautions, sans recourir aux atténuations du pseudonyme ou de l'anagramme; et, en gardant toutes les hardiesses du bal masqué, on y ajoute celle de ne pas porter le loup, qui excuse les impertinences. Il semblerait qu'il n'y ait aucune différence entre les c grandes dames » et les
40 îiA SAGESSE PARISIENNE
« potitefl dnmcs », et que les unes et les autres appartiennent^ d'une façon ou d'une autre, au public.
Violette a peint en pied une douzaine de personnages fi^ininins, dont les noms sont si connus que ce n'est pas la peine de les rappeler tou?.' Kilo a débuté par nous direThistoire ou la légende de la vieille garde de la cocodetterie, à qui elle donne pour colonel-général M>n« la princesse de Metterniclu La princesse, qui a infiniment d'esprit, aura, jo crois, celui d*èlre assez fâchée de voir racontées dans un livre, même avec une certaine réservo, les joies lointaines et envolées de son î^tyour à Paris» ("îeUe femme remarquable a pas$é r^ge où Ton se contente d'être une ambas* sadrice d\>péraM5omique ou d'opérette. Les femmes qui ont « brillé ^ il y a vingt ans^ les unes comme un diamant, k$ autres comme un bouchon de caraf<^. doiv<^nt «K>uhaiter, à moins d'être affolées d^ l rui^ qu'on l^s laisse tranquilles. Sur la scène da moud^ oomm^ ^^ur les planches de la comédie, il faut ;5iavoir ^^ retirer à temps. Il faut qu'une tewimi^ di^e : * Oommeni! on parle encore de moi ? > <^t ?^c.h^ emp^her qu'on en parle arant que 1^ puhiîo, agac^^ $'f^.rie : * Comment^ on jorle encore d>ll<» ? >
Kl, laissant d<^ cMè les femmes, arec qui il est convenu qu^on doit êtr^ galant, n'y a-4-il pas au55si quelqui* chose de ^souverainemcait impatieBf
tant dans le personnage de ces vieux beaux qui s'imposent parfois comme les arbitres des élégancei mondaines^ alors qu'ils ne sont souvent que les courtiers d'entreprises intéressées? Il y a des hommes du monde à qui cela rapporte de l'argent de jouer les Brummiel et qui remplissent, dans les salons ou les théâtres» le rôle modeste des « sandwiches » qui se promènent le long des boulevards avec une réclame sur le dos. Correct, le lorgnon à rœil, portant droit et âérement sa belle tête, ne fléchissant pas une minute sous le poids d'un grand nom et sous les .souvenirs glorieux d'une race, tel gentilhomme gagne sa vie à la porte d'un théâtre ou d'un lieu de plaisir à < lancer », comme Gringalet, le pauvre et honnête Gringalet, gagne son pain à faire la parade et à crier : « Entrez, belles dames, on yous attend pour commencer! » Le type vaudrait la peine, je crois, de tenter un auteur dramatique. En politique, il y a le marchand de son influence, flgure connue. Eh bien ! ne trouveriez- vous pas du piquant et du nouveau à la comédie qui s'intitulerait : c Le marchand de son élégance? »
Je pense que les « cocodettes » de grande et d'ancienne marque ne profitent pas, comme certains hommes^ du bruit qui se fait autour de leur nom. Mais, à ce bruit, après avoir gagné des satisfactions de vanité qu'il serait trop dur de vouloir refuser aux femmes, elles n'ont plus qu'à perdre
aujourd'hui. C'est un zèle indiscret que le zèle de leurs amis, qui les mettent encore en avant^ et nous racontent leurs faits et gestes d'antan. Il arrive pour le monde, comme pour le théâtre, l'heure où plus rien n'étonne, et la foule s'en va ailleurs porter ses applaudissements où^ à tout prendre, il se mêle je ne sais quel double sentiment d'envie et de mésestime.
Les grandes daines d'aujourd'hui^ d'ailleurs, font tout ce qu'elles peuvent pour nous faire oublier les grandes dames d'autrefois, et le public s'arrange très bien de voir l'excentricité des mœurs aller de plus en plus fort, comme chez Nicolet. Quand je pense que celte charmante princesse de Metternich, dont nous parlions tantôt, a une réputation de femme fantaisiste pour quelques costumes voyants, quelques reparties un peu salées et quelques curiosités qui paraîtraient innocentes aujourd'hui! Ne prenons, pour conuEutre nos grandes dames du jour^ que ce qui est public, reconnu, écrit noir sur blanc par leurs historiographes et apologistes. Voici, par exemple, Violette qui nous donne le portrait de ce qu'elle appelle, d'un mot qui serait terrible s'il était conscient, une < ultra mondaine », M^^ la marquise de B... Le livre dit le nom : moi, je m'en tiens à la tradition du siècle passé, qui ne donnait que les initiales : < Au physique, un minois rose de gamin, chiffonné à la diable, pas joli peut-être et plus que joli, une
silhouette de Grévin, hardiment soulignée par une façon de se mettre très spéciale, un vrai profil de Parisienne, provocant et moqueur. Au moral, très bonne, disent ses amies... Elle bat monnaie de bons mots, dont elle emprunte volontiers l'or très vert aux contemporains de Rabelais. Sss lestes ripostes rivalisent avec les plus vives reparties de la princesse Palatine, ses anecdotes figureraient ayec honneur parmi les historiettes du bon Tallemant. Nul souci de Vopinion, une entière liberté d'allures et un parti pris absolu d'appeler un chat un chat et un mari un... mari... Son atelier est un véritable Musée secret où ne sont admis que les camarades. » J*ai dit un mot, en commençant, d'un phénomène moral particulier à notre temps. Ce phénomène, le voilà. Une femme du monde existe, que, pour mon compte, je trouve charmante et que je ne serais pas fâchée de connaître, mais cette femme de vingt-cinq ans et peut-êlre moins, mariée, portant un grand nom, née d'une famille qui a joué un rôle historique, pouvant avoir des fils, on nous apprend froidement qu'elle ne respecte rien de ce que son monde prétend nous faire respecter, qu'elle parle la langue des livres que les gens les moins prudes mettent sous clef quand il y a des honnêtes femmes dans leur maison, et que son < atelier > fait concurrence au Borbonico de Naples et à la collection du vieux d'Aligre! On nous raconte tout cela, non
dans un livre vendu sous le manteau, pamphlet ou satire, mais dans un livre qu'on trouve partout et dont l'auteur, je le jurerais, a bien plutôt des intentions d'apologie que de satire ! Comment ne croirions-nous pas, dés lors, les légendes, monstrueuses et horribles, qui courent sur le compte de certaines grandes dames? Les unes, nous dit-on, s'assurent l'impunité et la liberté en livrant leurs amies à leurs maris dans les fêtes Néroniennes. Il y en a qui, dépassant Messaline qui s'habillait en courtisane pour courir les bouges de Suburre, se revêtent d'habits masculins pour visiter les courtisanes. On en a rencontré partout, aux pires mauvais lieux, spectatrices assidues des tableaux vivants où le vieux Tibère réchauffait ses sens. Certaines ne quittent pas les petits théâtres, assiégeant à coups de bouquets et de bijoux le cœur de danseuses ou de chanteuses, petites drôlesses qui s'habituent à penser que les vices féminins rapportent plus que les passions masculines. On fait courir, comme authentiques, des lettres passionnées, datées de Lesbos. On dit l'auberge de Rouen où, chaque semaine, deux grandes dames et une actrice se réunissant, demandent leur « chambre » ordinaire! Les choses tragiques, parfois, se mêlent aux choses dévergondées, et Thérésa passe pour une vieille radoteuse du vieux jeu quand elle entonne son refrain, si honnête dans sa brutalité : € Faites des enfants I » Voilà ce qu'on raconte des
< grandes dames » d'aujourd'hui, et de leurs Tours de Nesle où se trouvent des salles de gymnastique réservées pour des exercices de trapèze tels que Pétrone les a décrits. C'est bien autre chose que les très sages parties de cabaret d'autrefois : de la joyeuse imprudence, qui n'excluait même pas l'honnêteté, on en est à la folie maladive I Et tout le monde croit ces histoires^ que je ne veux pas croire, désespérée de voir la fantaisie féminine tomber au cabotinage du vice !
COrîTISASE i£?rXTlK
Notre ami Sardoa a mis les pieis dans le plat. Ce diable d'homme, arec son air raiUeur et sa face méphistophélique, nous a fait venir voir sa Oeorgette; et là, de bat en blanc, sans préparation et sans ambages, nous a posé la question suivante : « Honnêtes femmes, qui tous dites chrétiennes, voulez-Tous pardonner à la courti- Kane qui se repent? > Question embarrassante, partout discutée eotre nous, sur laquelle l'accord nu se fait pas, et qui n'est pas plus facile à résoudre k la ville qu'au théâtre. Nous en avons pour tout Thiver à nous disputer là-dessus!
Il y a des hommes et aussi des femmes qui éludant la question d'une façon ingénieuse, en soutenant que les demoiselles ne se repentent jamais, qun « qui a bu, boira » et qui a cascade, cascadera. Pour eux, les filles qui se repentent sont des rouhlardoM, comparables à celles qui font < leur vonto ». On réalise les diamants, les bibelots, les tul)loAuX| on vend le petit hôtel, avec un joli bé-
néfice. Et, quand on s'est Tait de la sorte une cinquantaine de bonnes mille livres de renies, avec un peu plus de prudence — et encore ! — on recommence. On rachète un nid, et, comme le dit la chanson, on le remeuble selon les mêmes procédés, avec le lit d'Arthur et le piano de Jules... Le mariage même n'assure pas les courtisanes contre les revenez-y des faciles amours, disent-ils, contre ce qu'Aupier a si énergiquement appelé la nostalgie de la boue. Olympe mariée court après un Florival quelconque. Qui sait si Georgette refuserait un petit souper en cabinet particulier, que lui offrirait son vieux camarade qui la tutoie? Le trône du monde n'a pas empêché Théodora de courir de dangereux guilledous. Le remords, le repentir, la conversion des courtisanes, disent les sceptiques, ne sont que des caprices d'amour. Au Paradis même, la grande sainte repentie, Madeleine, n'est pas une repenti^, mais une amoureuse. Voyez comment les peintres, qui ont parfois des instincts merveilleux de divination, l'ont représentée dans sa grotte de la Sainte-Baume : toute nue, belle, tenant à l'être toujours, lisant le roman sublime du Dieu qu'elle aimait, pensant à ce Dieu, mais à Dieu le fils, et pas du tout à Dieu le père, et encore moins au Saint-Esprit.
Voilà donc une opinion qui permet d'échapper à la terrible question que Sardou nous pose. A quoi bon nous demander si nous devons ouvrir les
bras ou tendre la main à la courtisane repentie, s'il est établi qu'il y a bien des courtisanes amoureuses ou hypocrites, mais qu'il n'y en a pas de sérieusement converties? Cette faconde voir, étant excessivement commode, a beaucoup de chance d'être acceptée par le plus grand nombre. La timidité de nos esprits ou la lâcheté de nos caractères nous pousse, en face des problèmes de morale sociale un peu délicats, à échapper par la tangente. La moitié de l'esprit qu'on déploie dans le monde sert à escamoter les questions difficiles et à dispenser la raison de répondre! Mais Sardou est un homme qui ne lâche pas ainsi son public, pas plus que Dumas, dont il envie visiblement la gloire de moraliste. « Pardon, mesdames >, nous dit-il : 4c Je veux bien qu'on ait raison de croire difficilement à la vertu des cocottes qui se rangent. Je veux bien que les hommes qui les épousent soient de bons jobards, quand ce ne sont pas de tristes gredins. Mais enfin tout arrive, avec les femmes encore plus qu'avec les hommes. Je vous donne Georgette pour absolument convertie. L'amour maternel a fait ce miracle, si vous voulez que ce soit un miracle. Georgette est authentiquement duchesse, co qui n'est rien, les ducs étant à assez bon compte aujourd'hui; elle est de plus authentiquement honnête femme. Sa fille est un ange, aussi ange que vos propres filles. Pourquoi ne voulez-vous pas que votre fils épouse cette de-
moiselle bien élevée, et pourquoi ne voulez-vous pas inviter Georgelte à dîner chez vous, où elle trouvera d'ailleurs, en votre compagnie, d'aimables grandes dames qui trompent leurs maris au su de toute la ville? >
La morale chrétienne, qui, par définition, nous vient du ciel; la Justice absolue, qui ne veut pas que les enfants jugent les fautes des parents; le simple bon sens et la plus élémentaire équité, qui nous crient qu'une fille du peuple qui a mal tourné est autrement excusable que les femmes mariées qui € s'amusent », vu qu'elle ne nuit qu'à ellemême et ne trompe personne, tout conclut à nous faire dire, sans l'ombre d'une hésitation, que Georgelte doit rentrer, le front haut, dans le monde. Et cependant, je crois bien que je ne me résignerais pas à sauter le pas, ni vous non plus, madame, et que nous conclurions comme la mère de Gontran que c'est bien joli déjà de permettre le mariage, à condition que la belle-mère ira promener sa vertu en exiK Car voilà où j'en veux venir, à cette simple constatation : il n'y a pas de morale sociale, il y a seulement une franc-maçonnerie mondaine. Franc-maçonnerie absurde, aux rites cruels et sanglants, contre qui protestent notre cœur et notre raison. Chercher la loi du monde est même une folie : il n'y a qu'à la subir. Cette franc-maçonnerie établit qu'une jeune fille qui donne son cœur pour un bouquet de roses est
IKtrilua^ tandis qu'une femme mariée qui le donne par caprice, — ou pour un bracelet, comme les lionnos pauvres dont le monde honnête est plein, — n'«st pas compromise, pourvu qu'elle y mette , un p«u d'hypocrisie. La jeune personne, jolie, arnourouso, sans dot, qui épouse un vieux « démoli », un do ces ogres de Tamour qui gardent le ((ofit do la chair fraîche même quand ils n'ont plus de dents, ne passe pas pour se prostituer : on {fimU*. les épilhètes déplaisantes pour de pauvres 111 les qui se donnent pour un morceau de pain. Si, au matin, la comtesse met un diamant au (loif^t du chevalier, comme dans les contes galants et Irts Mémoires du siècle dernier, le chevali<u' ris(iuo fort d'être déclassé et de voir ses amis du corclo lui voter une casquette à trois ponts -^ quo certains portent d'ailleurs avec crânerie. Mais on rovancho, un décavé noble qui épouse sans amour une petite bourgeoise sotte et vilaine, est félicité et envié. Ces mariages, cependant, aux yeux du dieu d'amour, pour ne parler que du dieu qui n'a pas d'athées, sont la pire forme de la prostitution. i\)ur moi, le boulevard extérieur n'a pas do pires gredins, de plus écœurants scélérats que los gentilshommes déJorés qui se mettent à Tencan do la société dans les salons bourgeois et qui s y prvMuonent, le foin aux cornes, — qu'ils auront bien» jVspére, — comme les bètes aux marchés! La stupidité de la franc-mai^onnerie du monde
n'est et ne peut être corrigée ni par les apôtres, ni par les penseurs, ni par les moralibtes, ni par les auteurs dramatiques eux-mêmes, encore que ceux-ci y soient les plus aptes. Parfois ils ont mis une idée juste à la mode, et c'est la mode, si frivole d'apparence, qui seule agit sur les conventions sociales. Malheureusement la mode a un goût particulier, un goût de déesse irresponsable en ses caprices, pour tout ce qui est mensonger. Elle nous aide à mentir à nos devoirs, et, pardessus le marché, elle nous impose de mentir à nos plaisirs. Je n'en veux pour preuve que ce qui se passe pour les théâtres. Voilà que tous les théâtres, à la queue leu-leu, se mettent en tète d'avoir des jours d'abonnement, ce qui est tout simplement la mort du théâtre. On avait déjà la Comédie-Française, où la troupe, au moins, est bonne. On aura l'Opéra'-Comique; on aura, qui sait? rOdéon. Ces réunions de gens du monde, à un jour fixe, pour une pièce quelconque, sont insupportables. Les représentations de ce genre, redoutées des auteurs, sont glaciales, et le plaisir de la conversation, gêné parles malheureux chanteurs, est gâté par les importuns. Je ne suis pas ennemi du chic^ pour nous contenter d'un argot qui retarde. Mais encore faut-il que le chic serve à un plaisir réel, sincère, indiscutable. Le chic pour le chic, vous imposant des dérangements ennuyeux sans compensation, est une plaie de notre
BROCANTEUSES
La grande question des marchands de tableaux peu authentiques et des fabricants de pastiches, traitée déjà, hier, par Grimsel, qui paraît avoir du sang de collectionneur dans les veines, est aussi une question féminine. A Paris, en effet, les femmes sont de grandes brocanteuses de peintures. Des femmes de tous les mondes, plus souvent du demi-monde que du monde et demi, ont vu venir à elles des marchands qui se font un plaisir d'orner leurs salons, boudoirs et alcôves, bref tous les recoins de la maison où les visiteurs sont admis. Ils y placent des toiles, depuis les sévères paysages jusqu'aux compositioQS agréables. Il eA entendu que si un tableau plaît à quelque riche visiteur, la dame fera le gros sacrifice de le lui céder, malgré la double valeur de l'œuvre, qui est toujours, à la fois, un chef-d'œuvre et un souvenir de Tarliste. Un peu confuse, la dame avouera qu elle a « beaucoup connu » le peintre, qui, reconnaissant, lui a laissé un tableau sur le coin de
la cheminée. Délicate, d'ailleurs, ayant les plus vifs scrupules, la dame demande qu'on aille chercher un expert, un marchand. On s'adresse à celui-là même qui a placé là le tableau. € Quelle aubaine, s'écrie-t-il, quelle chance vous avez^ monsieur, d'avoir découvert un tel bijou! J'en donnerais dix mille francs comme un sou! » Souvent, presque toujours, le monsieur achèle au prix dit par le marchand. Si le tableau est authentique, ce qui arrive quelquefois, — tout arrive à Paris, — il vaut cent ou deux cents louis; s'il est faux, ce qui est l'ordinaire, il vaut dans les deux cents francs. Le surplus est partagé entre la dame et le marchand et il y a, de par le monde, un amateur de plus qui est floué !
La petite comédie, grâce à laquelle le marchand, avec la complicité d'une jolie blonde ou d'une majestueuse brune, " écoule son € rossignol » à un prix fort, n'est pas la correction même : lorsque le « rossignol » est, par dessus le marché, un faux tableau de maitre, nous avons bel et bien affaire à une ilibusterie tout à fait caractérisée. C'est la tromperie sur la marchandise vendue, et vous avez vu combien les Anglais, quand il s'agissait non pas de peintures mais de petites créatures vivantes, prenaient de précautions, en bons et honnêtes commerçants, pour éviter ce genre de fraude. Tableaux ei petites filles, hélas ! ont besoin de leur certificat
pour être de prise avantageuse. Mais, en réprouvant de toute mon âme les trompeurs et les. trompeuses, je ne puis m'apitoyer sur les trompés. Quand il s'agit des jeunes « misses » dont on trafique, mon vœu le plus cher serait que les amateurs s'aperçussent, comme dit la chanson de Béranger, que Tœuf avait été cassé et s'en aperçussent de la façon la plus désagréable qui se puisse rêver. Je suis moins féroce, cela va de soi, pour les amateurs de tableaux et d'objets d'art. Mais, quand on les trompe, je ne m'apitoie pas outre mesure sur leur déconvenue. Les trompe-t-on, d'ailleurs, quand, comme les trois quarts des amateurs, ils ne courent qu'après une satisfaction de vanité ?
Il y a trois sortes d'amateurs d'objets d'art et de peinture : les connaisseurs passionnés et délicats, les spéculateurs et les philistins. Les premiers n'ont pas besoin qu^on s'occupe d'eux. Ils savent de reste se débrouiller. Ils ont lentement et sûrement formé leur goût, exercé leur œil. Ils sont leurs propres experts, sachant découvrir et reconnaître les belles pièces, plus malins que les marchands et, il faut l'avouer pour excuser les revanches de ceux-ci, aimant à les tromper. Quel est l'amateur qui, en furetant dans les boutiques bizarres des bric-à-brac, s'il trouve un fer forgé dans un amas de ferrailles ou un Pénicaud dans un lot de faïence cassée, prévient le marchand?
Il achète à vil prix, se frotte les mains et raconte son heureuse aventure à tout venant. Laissons donc de côté ce genre d'amateurs, les connaisseurs, qui ont bec et ongles pour se défendre contre le « truquage » et qui n'ont pas de joie plus grande que d'être eux-mêmes des truqueurs ingénieux.
La seconde catégorie des amateurs est formée de spéculateurs. Ce sont de simples industriels, qui méprisent généralement la peinture. Ils se font faire une galerie par les marchands, à qui ils prêtent des fonds, galerie composée au hasard, avec des toiles qui ont reçu une première évaluation active dans des fausses ventes, et^ un beau jour, ils lâchent le paquet et doublent leur capital. J'ai connu un de ces c amateurs » qui, possédant des millions en tableaux, s'était haussé à avoir une opinion sur la peinture. Dans l'ancien, il préférait Carlo Dolci à Rembrandt; dans le moderne, il aimait mieux Horace Vernet que Delacroix, et dans sa riche galerie, à Dolci et à Rembrandt, à Vernet et à Delacroix, il préférait encore une espèce d'orgue de Barbarie qui marchait tout seul par une mécanique nouvelle! Ma foi! c'est affaire aux gens qui prêtent et brocantent sur les tableaux, véritables usuriers de l'art, de s'y connaître ! Ils jouent sur le génie humain comme on joue sur les cuirs ou les blés. Nous n'allons pas les plaindre trop s'ils se
trompent et subissent quelque krack. C*est le revers de la médaille de leur métier.
Reste enfin, et c'est peut-être là le type qui offre à l'observateur les spécimens les plus variés, l'amateur qui n'aime certes pas les œuvres d'art, mais qui en veut avoir chez lui par vanité. C'est le banquier enrichi qui place dans son salon — ce qui sert d'ailleurs son crédit — ceat mille francs de toiles à qui il préfère secrètement les lithographies des passages. C'est pour se moquer de ces gens qu'un grand seigneur anglais mit dans sa galerie, au milieu de chefs-d'œuvre, un titre de rente d'un million, dans un beau cadre. « Voilà le plus beau tableau que je sache », disait-il avec une ironie charmante. Il y a encore les bourgeois qui suivent la mode, que les vrais amateurs font et devancent, qui n'ont jamais acheté un tableau pour le mérite qu'ils lui trouvent, mais seulement pour la valeur que les marchands lui donnent, et la tourbe infinie des « rastaqouères », des Brésiliens d'opéretle et des Américains de comédie, qui veulent « faire du luxe » et qui trouvent que le luxe est d'autant plus grand d'avoir un tableau de cent mille francs qu'ils n'ont jamais eu dix sous d'agrément à le regarder. Tel fut, pour en citer un entre mille, ce gros Turc qui vint s'amuser à Paris et dont Paris s'amusa, bon diable, mais vaniteux à en mourir, qui posséda les plus belles toiles du monde, entre autres V Allée des
Châtaigniers^ de Rousseau, et qui n'eut vraiment quelque pLiisir qu'en monlranl aux visiteurs, — parfois aux visiteuses, — une grosse obscénité peinte par Courbet^ et qui lui plaisait, non pour la peinture, mais pour l'obscénité. Eh bien ! entre nous, quand un de ces vaniteux serait attrapé par un aigre-ân ou par une âne mouche, je ne vois pas que le mal en soit si grand ! Ce sont, en effet, les spéculateurs et les vaniteux qui ont rendu aux peintres contemporains et aux amateurs éclairés et sincères le déplorable ofdce de surélever le prix des tableaux, préparant le krack d'aujourd'hui. Jadis, un peintre pouvait gagner sa vie honorablement en faisant, pour des gens qui les comprenaient, des toiles qu'il vendait à leur prix réel. On a poussé aux prix insensés, aux œuvres de pur commerce, et, tout en désespérant les amateurs^ on a tué le marché et corrompu l'art. La justice supérieure veut que tout cela s'expie. Et le désespoir affolé du spéculateur ou du vaniteux qui craint d'avoir été « refait » pour quelque tableau apocryphe ou quelque bibelot faux, n'excite chez moi qu'une joie froidement vengeresse. Juge, il faut bien condamner le trompeur ; mais, pour le philosophe, c'est le trompé qui est le vrai coupable !
J'appliquerais volontiers ces théories, éminemment subversives de l'ordre établi, aux choses de l'amour, n'ayant pas plus de pitié pour les faux
ffff h\ SAfiESSE PAR1S1EN>'E
amants qne pour les faux amateurs. Là aussi, dans le monde de l'amour, il y a trois catégories de gens : les sincères, les spéculateurs et les vaniteux. Les premiers sont les seuls qui puissent nous toucher et nous plaire, et dans le bonheur et dans la peine. Qu'il s'agisse d'une femme légitime ou d'une maîtresse, il est intéressant celui qui a su la découvrir, l'apprécier, l'aimer, la faire sienne, et qui l'a voulue pour lui seul, pour sa joie intime de toutes les heures, et pour cette joie supérieure du bonheur qu'on nous donne. Quand, à un homme qui a agi do la sorte envers nous, il arrive quelque mésaventure, quand cet amateur se voit arracher, par un coup du sort, Tœuvre d'art qu'il a choyée et admirée longuement, dans le noble égoïî^mo dos pasî?ions vraies, il faut le plaindre. Sa douleur ost de colles qui, n'étant pas consolables, méritont que tout le monde essaye de les consoler. Mais faut-il avouer que ces amateurs éclairés sont rarosî Nous sommes, hélas! trop aimées et trop mal aimées! Kt je n'ai guère de pitié pour les spéculateurs do l'amour, quand il leur arrive quelque krack, comme aux spéculateurs de Tari! L'homme qui, pour sa dot, a fait acquisition d'une petite fausse madone dont il n'a d'ailleurs pas su appivcier les qualités, n'a que ce qu'il mérite si l'ange tourne vite au démon. Je me moque également de tout mon cœur, dans le monde de la galanterie, de ces vaniteux qui s'attachent à une
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femme qu'on peut très justement comparer à un tableau, grâce à ses maquillages et vernissages, uniquement parce que la dame a atteint une cote élevée dans les enchères précédentes. Le cas est extrêmement fréquent. Tandis que les sages et hardis fureteurs découvrent des perles, qu'il faut chercher en plongeant avec adresse et vaillance, les vaniteux, achetant l'amour tout fait, font comme les sots provinciaux qui, au restaurant, choisissent le plat le plus cher de la carte, croyant qu'il sera le meilleur. Le jour où une courtisane, fût-elle vieille, laide et désagréable, a habilement fait croire qu'elle valait son poids en or, on voit toujours arriver un imbécile avec l'or et la balance. Et nous aurions quelque pitié pour ces nigauds? Ah ! malheureuses qui vous vendez, vendez-vous au moins à faux poids et vengez Tamour que vous outragez sur les mécréants qui Toutragent en votre compagnie ? Je ne sais pas de spectacle plus réjouissant pour les cœurs que celui de quelque Mme Marneflfe dévorant jusqu'à la moelle quelque Crevel imbécile. Si ceux qui ont frappé par le glaive doivent périr par le glaive, combien il est plus juste de voir périr par l'argent ceux, qui n'ont vécu, aimé, existé que par lui ! D'ailleurs, le temps présent nous apporte assez souvent de semblables satisfactions. Les kracks de la haute galanterie ne sont pas rares. Il n'est pas de semaine où l'on n'apprenne la faillite de quel-
quo grand faux ménage et qu'on ne trouve, à la porte d^un hôtel qu'il a payé, un vaniteux à qui une main adroite a tiré jusqu'à sa dernière plume de paon. Kracks vengeurs, qui moralisent l'amour comme certains kracks de la peinture moraliseront Tart I
COMME ON s'amuse!
Il y a une vieille chanson qui dit ;
« Messieurs les étudiants s'en vont à la Chaumièro Pour danser le Cancan et la Robert-Macaire... »
La chanson a survécu à la Chaumière, remplacée aujourd'hui, sur le boulevard extérieur, par de belles maisons, et aussi à la Robert-Macaire, danse disparue. Le Cancan existe toujours, mais fort dégénéré. Ses héros et ses adeptes ne sont guère plus des amateurs, do futurs notaires, de futurs professeurs, parfois de futurs ministres, mais des industriels qui s'exhibent sur les planches et « travaillent », non pour leur plaisir. Cependant, les bals du quarlier Latin ont toujours leur public, leur réputation, leur entrain, sinon comparable à celui d'autrefois, du moins bien plus franc que celui du bal de l'Opéra. La jeunesse s'y amuse encore.
Si je lou3 la jeunesse de s*amuser, si je la loue d*être jeune, il n'est pas besoin de le dire! La sagesse, en toute matière, consiste peut-être préci-
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sèment à savoir comprendre, excuser ou envier les folies. Je ne blâme même pas la couronne de roses que le poêle nous montrait^ un peu de travers, sur les cheveux blancs d'Anacréon. Mais pour que les gens qui ne s'amusent plus puissent défendre et louer ceux qui s'amusent encore, il faut que leurs plaisirs soient sains et qu'il y ait une sorte de mesure jusque dans l'extravagance. Cette mesure, il paraît que mes jeunes camarades du quartier Latin l'ont oubliée ces jours-ci, et je ne puis leur cacher le chagrin qu'en éprouve un de leurs « anciens », qui n'a pas manqué en son temps à la belle tradition joyeuse de la basoche. Et nous allons en causer, en liberté.
Là-bas, bien loin, à côté du mur où Ney fut fusillé, il y a un bal qu'on appelle le bal Bullier, du nom de son fondateur (que j'ai connu, hélas !) ou qu'on nomme encore, de façon plus poétique, la Closerie des Lilas. La salle de bal, en effet, donne accos sur un jardin, fait de bosquets aussi discrets et aussi parfumés que les bosquets du jardin d\\rmid<>y et où les lilas font rage au printemps* Endnnt charmant, où, dans les chaudes jouruôos d*èlts fuyant la triste chambre garnie des pensions dVtudiauts, j'allais préparer mes examens — c<^ qui t*xpliqut\ tant rendivii était charmant avec ^es visiteuses» — que j*aie mis un peu de temps i Iesj\^sser! Le bal Huilier a sa célébrité et set légende, Ivêrauger, diln^u. y ^Ula un jour au
bras de Lisette et fut acclamé : il est vrai que la critique historique, impitoyable, a depuis assuré que le Béranger de BuUier n'était autre que notre confrère Tony Révillon, qui lui ressemble. Mais qu'importe? A défaut de Béranger, son esprit vivait dans ces réunions de la jeunesse. Elles inspirèrent même la curiosité la plus vive à de fort grandes dames de l'Empire, qui y allèrent un soir, furent traitées en simples c étudiantes » et ne s'en trouvèrent pas mal, dit-on. C'est là qu'à la suite du concours annuel des hôpitaux, les étudiants donnent un bal pour eux seuls, le bal de liaternat ; et c'est à ce bal que se sont passées les tristes joyeusetés qu'on a racontées et commentées, et dont il faut aussi parler ici, dans un journal qui n'est ni morose, ni ennemi du plaisir, mais où il est permis de se rappeler que le bon Horace, un « viveur », appelait les grâces « les grâces décentes ».
Le bal de Tlnternat a une tradition, comme presque toutes les réunions et les cérémonies de la jeunesse assemblée. L'Ecole polytechnique a ses monômes et la prune prise en apparat chez la mère Moreaux : l'Internat a le steeple- chose des danseuses. Il y a, au café qui touche à la salle de bal, une balustrade assez haute, et la tradition est de faire sauter cette barrière aux femmes qui ont dansé le quadrille < infernal », comme disait Gavarni. Les plus hardies sautent, les plus timides
se font enlever à force de bras. Je suppose que cet exercice ne va pas sans quelques plaisanteries un peu salées, sans que celles qui s'y livrent laissent un peu voir de leurs jambes, dans « Tenvolée blanche des jupons », pour parler la langue du jour. En soi, ce divertissement ne me paraît pas d'un très grand goût. Mais il n*a rien de bien coupable, quand celles-là seules à qui il plaît y prennent pai t et dans la proportion qui leur convient. 11 paraît, malheureusement, qu'au dernier bal de l'Internat, quelques étudiants, excités par la danse ou le vin, ne se sont pas contentés d'assister au saut de la barrière par les volontaires de ce sport. Ils ont pris les femmes qui se trouvaient là, les ont jetées sur la balustrade, les v ont maintenues de force, retroussant leurs jupes, se livrant sur elles à cette sorte de viol moral qui peut atteindre, blesser et souiller jusqu'à des filles. At-on oublié que la courtisane Théroigne de Méricourt, qui n'était pas précisément un parangon de vertu, lencontrée dans les Tuileries par des muscadins, — quelque chose comme les gommeux conservaleurs, — fut saisie par eux, fouettée et en mourut de colère et de honte? Les danseuses de BuUier ne sont pas des vertus. Elles ne sontmôme [ilus, sauf des cas rares et heureux, les anciennes étudiantes d'autrefois. Depuis que Mimi- Pinson est devenue femme de biasserie, elle a* perdu la gràce> la fantaisie, la réserve même dôs
aimables habitantes de la vieille bohème lettrée et studieuse. Mais encore une fois, l'homme qui aime les femmes, qui est digne de les aimer, les respecte toujours dans une certaine mesure. Pour moi, au point de vue d'une moralité plus haute que le courant usage de la vie, j'aime mieux l'homme impertinent avec une grande dame que l'homme grossier avec une malheureuse. C'est bien assez que celles-ci subissent tant de fatalités sans qu'on emploie vis-à-vis d'elles celte chose ignoble : la force. La grossièreté envers une femme laisse toujours une tache sur un homme : cette tache, Musset l'a gardée, malgré son génie.
Comment donc des étudiants, c'est-à-dire des hommes jeunes, ayant les délicatesses des cœurs que la vie a déjà peut-être fait saigner, comment ces hommes jeunes ont-ils pu se laisser emporter à des excès si condamnables? Je n'en accuse pas leurs sentiments intimes ; je ne les crois pas pires que nous étions. Ils ont seulement écouté le mauvais conseil d'une mode littéraire nouvelle. C'est la littérature, une certaine littérature, qui a fait le mal, mal assez profond et dont l'épisode de Bullier n'est qu'un symptôme entre cent. La littérature romantique faisait des désespérés, qui mettaient une grande somme d'idéal dans l'amour et, trompés, ne s^en prenaient qu'à eux des amertumes de la vie. La littérature joyeuse conseille au contraire le plaisir, donne, une philosophie douce,
mais, en même temps, ajoute aa plaisir une note un peu tendre, respectueuse de la femme, une note € bon garçon et bonne fille > qui est profondément honnête. La littérature triste porte à la cruauté. Il y a une école qui se laisse prendre aux mots d'abord, puis aux idées, qui croit s'affranchir des sentiments en se livrant à l'instinct, qui apporte dans les choses de l'amour un mysticisme funeste, qui fait enfin une mode de tout ce qui est repoussant. C'est cette école qui, plus spiritualiste qu'elle ne le pense, méprise la chair au point que rien ne lui coûte d'en abuser. Elle a eu pour initiateur et pour maître un homme, grand artiste et grand coupable^ pris au piège des mots avec lesquels il jongla d'abord, Baudelaire. C'est À lui qu'on doit des récits d'amour qui commencent par des mots pareils :
Vu sioir» j'èUis couché près d'une horrible juive!
C'est lui qui veut que les curiosités inavouables de l'amour et les imaginations irréalisables de la pas- ^v>n fassent un martyre de tout amant. Il est le poète qui abrutit à force d'idéal. Son école est nombreuse^ Il a des élèves par centaines, qui» en prose et en ver^ avec un talent incontestable, ont plu;^ ou moins détraqué notre jeunesse. Le peaple Je France> le plus simplement et le plus aimablement amoureux de« peuple^^ devient^ chez les fils
de là bourgeoisie surtout, tristement erotique, au sens non des poètes grecs, mais des savants qui font de la pathologie. Allier Tidée de la souffrance à la sensation de la volupté est une maladie de l'esprit, bien connue, dont le dernier siècle a donné des exemples fameux.
Les anciens, les grands anciens, aimaient à faire intervenir l'idée de la douleur et de la mort dans leurs plaisirs, mais seulement pour y trouver un contraste avec les joies de la vie et y puiser le conseil de profiler de celles-ci. Ce n'est que plus tard, dans l'ennui des palais impériaux — il paraît que rien n'est plus ennuyeux que d'être tout-puissant — que parut ce goût de brutalité et de destruclion que certains empereurs mêlèrent à leurs plaisirs. Goût de despote, satisfaction d'un sentiment d'orgueil qui finit par descendre au cœur de certains hommes puissants ou riches, qui trouvaient l'excuse de leur avilissement dans l'avilissement des autres. Il serait prodigieusement funeste que ce sentiment se fit jour et grandît chez nos fils. Le mépris, la haine de l'être à qui on demande du plaisir est un détestable mouvement d'orgueil que rien ne justifie. A tout prendre, j'aime encore mieux les Jocrisses de l'amour que les marquis de Sade du plaisir.
Il semble vraiment que j'aille chercher midi à quatorze heures, et voilà bien des affaires, dirat-on, pour quelques étudiants un peu lancés qui ont
mis des allés à moitié nues. Mais, dans l'histoire des mœurs, tout se tient, tout se touche. Les filles ont pleuré, se sont débattues, se sont évanouies, et, malgré cela, la partie de plaisir a continué. C'est l'apparition, dans les distractions de notre jeunesse, de la brutalité cruelle. Elle a, à certaines époques, corrompu, gâté des peuples entiers. Le goût des supplices a été parfois général, répondant à un effroyable sentiment d'orgueil et d'égoïsme que les masses subissaient sans s'en rendre compte. L'hystérie de la violence, du mal d' autrui, se complique facilement de l'hystérie de son propre plaisir. Ce sont les formes de la corruption des civilisés, qui sont notre péril. Ce raffinement littéraire relourne volontiers à la barbarie. C'est à ces choses qu'il faut faire attention. Les parquets qui n'y comprennent souvent rien, s'efi'arouchent d'un mot ou d'une description passionnés. Le mal n'est pas là. Il est dans la peinture mystique de passions qui^ justement, ne se traduisent et ne se soulagent pas par le grand rire rabelaisien, triomphant, ou par l'entraînement voluptueux et vainqueur. Lisez Sainte-Beuve, sur les imaginations furieuses des timides! Ils sont capables de tout rêver, au moins, et, quand l'occasion les transporte, de tout réaliser. Bonne jeunesse, laissez là les rêveries, les mystiques désirs, les recherches inquiètes des lettrés : aimez à la bonne franquette. Soyez dupes plutôt de votre naïveté que dupes des
modes sottes et maladives. S'il faut que quelqu'un pleure, que ce soit vous, quand Nichette est partie; rougissez d'une humiliation imposée à une « créature », et que jamais, dans ce Bullier cher à nos souvenirs, une larme de femme ne tombe encore sur le sol : elle brûlerait la terre, et les lilas des jeunes années, dont on garde l'odeur éternelle, ne fleuriraient plus pour vous!