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PAQUES

La semaine sainte est ânie. Voici le jour de Pâques. Alléluia! Dieu est ressuscité. Il ne me déplaît pas d'entendre dire « la semaine sainte > et d'entendre parler de résurrection. Quelque opinion qu'on ait sur la théologie romaine (et ie crains, pour ma part, d'en avoir une bien peu orthodoxe), le souvenir de la Passion est un admirable souvenir pour les femmes. La Vierge- Mére, c'est-à-dire la femme sous ses deux aspects sacrés et charmants, ne joue pas un grand rôle dans la légende chrétienne, pendant la vie de son fils. Une fois même, — et c'est une page qu'il faudrait effacer du livre, — Jésus parle durement à Marie. Mais arrive l'heure du martyre, la Vierge prend la première place dans le drame. Il n'est pas un récit des Évangélistes qui ne nous parle de ses douleurs. II n'est pas un peintre qui ne nous la montre au pied de la croix, depuis les naïfs. Van Eyck et Giotto, jusqu'à Delacroix et Dela- ^oche, qui eut un éclair de génie pour raconter la

Passion. La première place est à elle. Jean, le disciple bien- aimé, s'efface devant Marie, et Vautre Marie, la courtisane de Magdala, vient mettre son amour de femme dans Tombre de Tamour de la mère. Aussi, quoi qu'on pense des causes anales et de la religion, nous pouvons célébrer la Semaine-Sainte. Elle' nous appartient; elle est la fête de l'idéal féminin. Chantons même, après les jours de douleurs, Talleluia de TEglise. Si ce n'est point le Christ Fils de l'Homme qui est ressuscité, il y a toujours quelque chose qui a triomphé de la mort, et ce quelque chose peut être à la fois le génie humain et la nature, éternels tous deux. C'est une parole d'amour et un rayon de soleil qui sortent ensemble du tombeau, triomphant de la nuit des consciences et de la nuit de l'hiver.

Il y a donc eu infiniment de monde dans les églises et infiniment de monde au Bois. Bien que le Longchamps officiel soit sorti de nos habitudes de langage, les jours de Pâques voient reprendre la vie d'été, les élégantes ne boudant pas les premières belles journées que la fin d'avril nous apporte. Mais il parait malheureusement que les femmes qui vont aux églises y vont en manière de protestation contre la République. Ce sont les journaux les plus 'mondains qui m'apprennent cela. La piété serait commandée par la politique. Je voudrais ne pas le croire. Il faut pourtant

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penser qa'il y a qaelqae chose de irai dans cette façon de voir et qne la mode, tout au moins, entre poar beaucoup dans la dévotion, à la manière dont on parle des pieuses cérémonies. Je lis sous la plume d*une femme, dans un journal du boulevard, quelque chose comme le guide de la chrétienne pendant les saints jours.

C'est tout à fait bizarre. Il y a des Églises qui sont < sélect » et d'autres qui ne le sont pas, et on dirait que sur tous les autels le Dieu qi^'on révère n'est pas le même Dieu. Il vient ici pour les personnes de qualité et là pour celles qui n'en sont pas. On prend, pour la mort de Jésus, un petit deuil de convenance, comme ce deuil dit de vanité que le Figaro lui-même a trouvé si bizarre, au lendemain du décès de M^c la comtesse de Chambord. Il serait malséant de danser pendant la semaine de douleur, mais on peut encore dîner en ville. Certaines « maisons de retraite > sont recommandées par le bon ton, comme, tantôt, certaines plages le seront. Cela est bien mesquin et bien misérable. Là encore, la mode fait des siennes, pour rapetisser ce qu'elle touche. Car nous n'avons pas, ô femmes, de pire ennemie que la mode. On s'imagine qu'elle est pour nous la déesse bienfaisante qui reconnaît le culte que nous lui rendons. En réalité, c'est un tyran que nous subissons, qui nous ôte toute spontanéité de sentiments, toute originalité d'allures, nous im-

posant aussi bien des opinions que des toilettes qui ne nous vont pas. Si quelque chose explique et excuse même les railleries dont on poursuit par«fois la religion, c'est justement que la mode s'est mise de la partie. Si les fêtes catholiques étaient encore ce qu'elles ont été autrefois, ce qu'elles sont ailleurs, une immense et sincère manifestation de la foi à un idéal, le philosophe le plus railleur, le 4ibre penseur le plus c conseil muni-^ cipal » qui se puisse rêver, n'aurait pas beau jeu d'en rire. Imaginez les fêtes pascales entendues comme je le disais tantôt^ célébrées d'un élan démocratique, très conforme au sentiment très égalitairede l'Évangile, qui ne voudrait y prendre part? Quelle est celle de nous^.qui n'a pas le besoin de faire le rêve de l'inSar? Quelle est cell^ qui n'a pas confondu, à son heure, la Volonté héroïque du cœur et Tappel de la prière? L'at« delà de la vie n'eût-il d'autre réalité que celle qui nsut de nos imaginations, cette réalité est suffisante pour relever les courages abattus. Nous adorerons éternellement les Dieux que nous nous, faisons, et quand cette adoration sera pure de toute influence mondaine, de toute arrière-pensée mesquine, nous en serons meilleures. < Monsieur, dit l'évêque Myriel à un mourant, si vous ne voulez pas de la bénédiction d'un prêtre, acceptez celle d'un vieillard. » Ainsi dirai-je : « Si vous ne croyez pas à la Vierge des théologies, celé-

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broDs le soaTenir d'une mère qui a souffert. > — Nous nous rapprochât>iis ainsi da colle populaire, qui est le yrai. Car pour le peuple^ sapérieur en cela à nous, tonte la religion tient dans deux on trois granies idées qni ont pris corps dans deux ou trois légendes d'une adorable ou sublime poésie.

Aussi, la mauTaise humeur de quelques douzaines de nobles dames du Faubourg, qui auraient voulu faire des ministres, des députés ou des ambassadeurs de leurs maris et qui n'ont réussi à en faire que des sots, cette mauvaise humeur ne m'inquiète guère. Ce qui serait plus fâcheux, c'est qu'on parvint à faire croire aux femmes françaises, comme on y travaille, que la République est un gouvernement plat de politiciens et de faiseurs d'affaires, incapables d'avoir un idéal, même dans les choses, déjà secondaires, de l'art et du plaisir. La libre-pensée^ pratiquée d'une certaine façon^ est tout à fait admirable : je ne sais rien de plus beau qu'un Lucrèce, qui idlume son flambeau et l'élève au-dessus des préjugés des foules, rien de plus utile qu'un Voltaire qui attaque, de front, des abus réels ; mais je ne sais rien de plus ennuyeux qu'un prétendu philosophe qui poursuit la « superstition » avec des procédés d'avoué. Hél laissez-nous tranquilles, de grâce. Ne nous créez pas un monde ennuyeux, dépouillé de tous les mensonges de l'imagination,

de Tart et du sentiment. Notre seul grief contre la République, c'est qu'on sent chez quelques-uns de ceux qui la mènent, un fonds de pruderie triste et d'austérité malfaisante. Gambetta était notre homme, parce qu'il y avait en lui un artiste. Si le pays entier a vu avec joie s'écrouler le pouvoir de M. Brisson et l'ancien président du conseil disparaître si bien que personne ne sait plus où il est, et s'il est mort ou vivant, c'est que la bonne grâce semblait avoir disparu des choses de ce monde sous le règne de ce puritain. Notre République, en un mot, sera celle où l'on dansera en Carnaval, quitte à aller à la messe à Pâques.

Il est vrai que rien n'est plus rare, de nos jours, que la vraie et saine gaieté. L'Empire, qui a été le régne des femmes, nous a fait beaucoup de tort, en conduisant la gaieté jusqu'à la « rigolade ». Il est bien difficile aujourd'hui de trouver la limite, de faire la moyenne entre le monde où l'on s'ennuie^ et le monde où Toa s'amuse. Les Françaises avaient jadis un grand art, qui disparaît de plus en plus, et qui consistait à garder de la dignité tout en cédant aux faiblesses de leur cœur. Très mal renseignés sur le dix-huitième siècle, quoiqu'il soit bien prés de nous, nous nous imaginons volontiers que ce fut une époque de débordements inouïs, et que pas un bonnet ne tint sur la tête de nos aïeules. C'est une grande erreur. La débauche, qui fut le fait de quelques roués de

la cour et sortoat des financiers, gens sans traditions, était rare dans la bourgeoisie riche et dans la petite noblesse, où nous connûmes les plus jolies amours du monde. Les grâces décentes de la maison de M°^ d'Houdetof, où la joyeuseté un peu rabelaisienne mais honnête de la maison d'Helvétius sont des modèles à suivre. Nous cherchons vainement dans Paris quelque chose qui leur ressemble. C'était pourtant dans ces réunions d'hommes et de femmes que se faisait Topinion, tempérée par nous; c'était là que s'adoucissait l'humeur des hommes, que se virilisait l'esprit des femmes. Il faudra que la République comprenne que de telles assemblées, pour la société de Paris, sont une nécessité de gouvernement.

Les femmes, très passionnées parfois dans leurs opinions, surtout en matière religieuse, très extrêmes dans leur façon de les manifester, — on l'a vu par maint exemple récent, — n'apportent pas directement à la société l'esprit de tolérance. Il ne faut pas nous donner ces gants4à. Mais elles le créent indirectement, en forçant les hommes de toutes les opinions à compter avec elles, par respect et par galanterie. Les hommes nous trouvent couramment absurdes et charmantes. Gela les conduit peu à peu k cette idée, excellente entre toutes, qu'il n'y a pas d'opinion, si saugrenue qu'elle puisse paraître à Torgueil de la raison, qui n'ait quelque raison d'être et quelque côté dont la

politique puis se tirer parti. Il est bien difficile à un catholique de discuter avec un franc-maçon athée : s'ils sont de bonne foi tous les deux, ils se regardent comme des phénomènes; et s'ils sont surtout des hommes de parti, ils se traitent en ennemis. Mais le philosophe qui cause avec une femme chrétienne^ s'il n'accepte pas toutes ses raisons, verra du moins ses sourires, qui valent des raisons.

Si la femme arrive à comprendre la grandeur de la libre philosophie, l'homme verra peut-être de son côté la poésie charmante de Terreur. Il faut, pour le salut de la République, trouver le modus Vivendi que la vie du monde prépare et facilite, quand elle est très active. Je suis convaincue que si la Révolution avait éclaté en France avant le régne de Louis XYI^ pendant lequel les grands salons disparurent avec les philosophes, elle eût été tout autre. Elle n'eût peutêtre pas connu les stupidités de la Terreur, dont la première République est morte. Que nos politiques comprennent donc ce que nous pouvons pour eux et que, tolérants et souriants, ils viennent à nous qui ne les repousserons pas.

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