PAQUES EN ESPAGNE
Il faut avoir été en Espagne pour savoir ce que c'est qu'une belle cérémonie du culte catholique. Chez nous, dans notre Midi provençal, les processions, avant d'être supprimées, étaient fort dégénérées. Il y a bien eu, à Lourdes, de grands concours de pèlerins, mais la pompe officielle manquait à ces foules un peu désordonnées. A Rome même, les fêtes catholiques sont désormais restreintes à ce petit royaume du pape, qui tient tout entier dans un palais et dans une église. Le seul endroit du monde catholique européen où les cérémonies du culte aient pour acteurs et pour comparses les habitants d'une ville entière, depuis le roi jusqu'au mendiant, c'est l'Espagne. Vienne un grand anniversaire chrétien, l'Espagne, dans la capitale comme dans le dernier village, appartient au prêtre. Il fera décorer les rues, tendre des étoffes brillantes aux balcons, dresser des autels où bon lui semblera, et la cité sera remplie de chants et parfumée d'encens. Nulle protestation ne
se fera entendre. Dieu a ses athées en Espagne comme ailleurs : mais la procession n'y a pas de boudeurs. Le philosophe se laisse prendre à cette grande chose, l'accord de toutes les classes d'une nation dans une pensée commune; et personne ne sourira même si, comme je l'ai vu, le plus bel autel placé sur le passage de la procession s'adosse aux murs de quelque maison qui n'est rien moins que sainte, et si les plus beaux bouquets sont offerts à Marie la Vierge, par des femmes qui pourraient tout au plus se réclamer de la Madeleine.
Parmi les fêtes espagnoles, une des plus belles est celle de Pâques, fête de la résurrection d'un Dieu et du renouveau de la nature, fête du Christ et du printemps, triomphants de la mort et de l'hiver. La fête commence au dimanche des Rameaux. Tandis qu'à Paris on vend, aux portes des églises, seulement entr'ouvertes, de maigres bouquets de buis, l'Espagne entière se décore de vraies palmes, semblables à celles que portaient les disciples de Jésus, et sous lesquelles le patriote saint Pierre voulait cacher les épées et les lances de la révolte nationale. Les bois de palmiers de la huerta de Valence et du jardin d'Andalousie sont dépouillés et les palmes accrochées aux balcons. Elles célèbrent aujourd'hui la gloire de Jésus. Demain, elles serviront aux doux entretiens d'amour et cacheront la rougeur ou le rire des
jennes ailes aux ppopos des gaUnts. Rien de plus grand et de plus poétique, de plus émouTant et de pins amusant à la fois %ae ce catholicisme espagnol, fait de compromis entre la foi sévère et les mœurs galantes, entre le catholicisme sombre de rinqnisition et la chevalerie mauresque, dans ce décor immense et varié, qui commence aux Pyrénées pour ânir à la mer d'Afrique, et va des neiges éternelles aux déserts brûlants, du sapin sombre au palmier joyeux, et des cloîtres noirs de Yalladolid aux mosquées roses de Grenade !
Et c'est au cours de cette grande fête pascale, sur le seuil de l'église, bénissant le peuple, le doigt levé comme les apôtres des fresques, revêtu de ses habits sacerdotaux, dans la fumée deis encensoirs et le parfum des roses, que Tévêque de Madrid a été assassiné avant-hier. On Ta tué, de la façon la plus moderne, à coups de revolver, au parvis de l'église profanée. Je crois sans peine les journaux qui nous disent que le crime a frappé de stupeur r£sj)agne entière et que le peuple, inquiet^ le regarde comme un mauvais présage. Déjà, comme on le ât chez nous, quand l'archevêque Sibour fut frappé, également à l'église, on essaye de nous donner à croire, par un pieux mensonge, que Tassassin est un fou. Et, comme Verger qui tua Sibour, l'assassin est encore un prêtre. C'est un fils révolté ou indiscipliné de l'Église, suspendu à divinis, et qui se venge. Du moins, c'est ainsi
que le crime nous est expliqua ; c'est ainsi qu'il * Bons apparaît, avec ia banalité de la rage inspirée  un foncftioanaire par sa réroeaiion qu'il juge immérîtée* l^ grand affet pour une petite cause.
Mais si on rapproche ce crime de la tuerie de Gfaateauvilain, des jacqueries belges, de Tassassi- ' nat de M. Walrln, il n'est pas jpossible de ne pas être frappé de l'esprit de violence qui, dans tout pays, chez les catholiques comme chez les incrédules, chez les lettrés comme chez les ignares, tend à nous gagner. Cet esprit de violence s'empare des âmes les moins faites, en apparence, pour en écouter les conseils. Je comprends, suffisamment expliquées par les plus basses préoccupations éleotcnrales, les foreurs, d'ailleurs sentant l'huile, de certains journalistes qui c travaillent » dans la révolution sociale. En exposant des idées qui, si elles étaient appliquées, feraient pendre la moitié des Parisiens et ruineraient l'autre, on devient candidat à la députation de Paris! U arrive même qu'on est élu, et par nous, républicains faibles et imbéciles, dont l'optimisme ressemble à celui d^Ârlequin qni, tombant d'un cinquième étage, éprouvait, — avant de toucher au pavé où se briserait sa pauvre tête, — les plus agrés&les sensations. Mais comment s'expliquer le vent de furie qui souffle sur des hommes tels que M. Drumont, notre confrère, lettré délicat, directeur d'un
journal quasi-officiel de Tarchevêché de Paris, qui propose purement et simplement de confisquer les biens des juifs de France, et défend cette idée renouvelée du moyen âge au nom du progrès de la démocratie religieuse. Je reviendrai sur ce livre furieux et curieux, qui soulève un grave problème. Notons de suite Tétat intellectuel qu'il dénote, chez un homme qui n'est ni un fou, ni un farceur.
Je dis tout exprès : ni un fou, ni un farceur, parce que fous et farceurs sont nombreux parmi les violents. Ceux-ci surtout. Il s* est fait, dans le monde des politiques et dans le monde des hommes qui s'occupent des questions sociales, un mouvement très factice, peu sérieux mais bruyant, comme il s'en est fait un dans le monde littéraire. L^outrance^ selon un mot nouveau, est devenue à la mode, faite à la fois du paradoxe des idées et de la violence des expressions. La mode prodigue ses faveurs à qui suit ses lois. Maïs cela dure peu, et les gens qui lui obéissent, sans convictions profondes, véritables farceurs de carnaval qui rient les beaux premiers des oripeaux dont ils s'afi'ublent, sont souvent les premiers à se trouver ridicules quand est passée la mode qu'ils ont suivie.
Il y a encore les fous qu'on considère comme dangereux. Mais cette appellation de fous, que nous donnons à ceux dont les idées nous semblent
'"■'vagàntes, nous la leur donnons pour obéir à
un sentiment d'optimisme et de fatuité qui ne va pas sans inconvénients. Un grand seigneur romain, au temps de Tibère ou de Néron, protégé par une admirable institution civile, lettré, jouissant du monde conquis, devait trouver que les premiers chrétiens étaient de simples aliénés. Bien des idées, qui nous paraissent monstrueuses, qui le sont pour ivotre état de civilisation, ont des raisons d'être et une logique qu'il ne faut pas dédaigner. Méprisons donc, parmi les violents, les farceurs. Mais ne nous payons pas d'un mot en faisant des fous de tous les fanatiques de la plume, de la parole ou du poignard.
Au fond du cerveau de ces fanatiques, et en négligeant toutes les misères humaines qui altèrent en eux la grandeur du caractère, depuis l'envie jusqu'à la maladie d'estomac, il y a une idée qui pourrait bien être la grande découverte ou la grande erreur du monde moderne. Cette idée, c'est que l'existence de l'être humain étant limitée à la vie terrestre, il peut, à l'encontre des lois de la nature, qui sont injustes, réaliser l'absolue justice. Les Babouvistes n'étaient ni des fous, ni des coquins, en tant que philosophes. Ils sont devenus des hommes de désordre, tout justement parce qu'ils ont voulu établir Tordre absolu.
Cette idée d'ordre absolu, de justice pour ainsi dire mathématique, les religions ont renoncé à l'apporter à l'humanité. Quelle que fût la rigidité
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OU la grandeur de leurs eoneeptions politiques e! de leors disciplines, elles n'ont pas réalise le problème sans Tappoint des compensations célestes. Or, c'est la nonreanté de notre époque qne le nombre est de pins en plus grand des philosophes qne n'effraje pas Tidée de réaliser la fnsdce snr la terre et d'acheyer la victoire de l*homme snr la nature. Chimère, certes, surtout si, en se passant de Dieu, on reut aussi se passer du temps. Mais les chimères sont aussi chères à certains esprits que sa < guenille » était chère à Chrysale. Ils lear sacrifient cette guenille, et il £xudrait être aveugle pour refuser aux hommes chimériques d'aujourd'hui la grandeur morale que nous accordons si bien aux hcmunes chimériques d'autrefois, à ces martyrs de tout genre dont l'athéisme luimême a fait des saints.
Seulement, hélas ! l'idée de la justice absolue, combinée avec le sentiment individualiste si puissant de nos jours, ne fait pas que des martyrs : elle fait aussi des criminels. BUle crée cet état intellectuel, fréquent chez les révolutionnaires qui sont d'honnêtes gens, par lequel on croit tout permis, à condition de jeter sa vie dans la bataille. Cette conception que le sacrifice de sa propre existence rachète tout, on la trouve chez les fauteurs de guerres sociales ou religieuses, aussi bien que chez les simples assassins. L'homme de Chateauvilain, qui va au devant d'un mauvais coup en tirant sur
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les gendarmes, se considère, je n'en doute pas, eomme parfùtement en régie avec sa conscience, et cette opinion est accréditée chez loi par ceux qui le regardent comme un mart3rr. Il faut une sagesse supérieure pour nier ce droit au martyre, qui est une grave erreur mor.ale. Cette erreur, on la trouverait, je le gage, au fond du cœur de l'assassin de révêque de Madrid. Ce prêtre est sûr de son affaire. Bel et bien, il montera' sur l'échafaud et il doit en avoir pris son parti. Il s'est offert comme victime, en même temps que Têvêque qu'il a frappé, à l'idéal de justice qu'à tort ou à raison il a pensé qu'on outrageait en lui. Il se peut que, comme Verger Ta soutenu pour son propre compte, il n'ait pas eu de haine contre Tévêque. Dans ces assassinats de prêtre à prêtre, ce qui frappe, c'est que l'assassin se double toujours d'un réformateur. Le procès de Verger mérite d'être lu et médité. Pâs un instant il ne bronche dans sa défense. Il a voulu rétablir la justice dans l'Église. Je ne serais pas étonné que le procès de Madrid ne présentât une grande analogie avec les débats de
Quoi qu'il en soit, il est curieux de remarquer que, l'idée de la compensation divine arrivant à faire défaut même au prêtre, la violence grandit, fruit de l'extrême civilisation. En France, sous prétexte que, chez nous, les choses ne vont pas trop mal encore, nous ne nous troublons guère, un
peu légers d'esprit. Mais le trouble de la conscience humaine n'en est pas moins indéniable, et les Espagnols n'ont pas tort de voir, dans cette tuerie de prêlre à prêtre, je ne sais quel présage inquiétant et sinistre pour l'avenir.