LES ETRENNES
Il est convenu que, lorsqu'on a passé le doux âge de l'enfance, le jour de l'An est une calamité. Des dérangements inutiles, des compliments hypocrites, des cadeaux ruineux à faire, voilà ce qu'il représente pour les grandes personnes, sans compter l'ennui de lire quelques centaines d'articles sur ce sujet, où des hommes savants nous apprennent que les étrennes étaient en honneur chez les Romains, qui se souhaitaient < la bonne année » en s'offrant, économiquement, des branches d'arbres et des âeurs. Les écrivains qui ont à leur disposition un dictionnaire de Larousse ajoutent volontiers que le christianisme triomphant essaya de supprimer la fête païenne des étrennes. Mais ce fut en vain. Là, comme en bien d'autres choses, la coutume fut plus forte que la foi nouvelle. Jésus a pu abolir l'ancienne loi : l'Eglise n'a pu supprimer les étrennes. Je note ceci pour consoler l'amour-propre de mes confrères en chronique, qui font régulièrement campagne contre les
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étreimes, et, arec l'argent que leur rapportent leurs TÎmlentâ articles, s'eai^^ssent de payer tribut à Fusage.
n en est, d'ailleurs^ des étrennes comme de tout en ce monde. Même pour ceux et celles qui, à première rue, n'y doirent trourer que des incouTénients, elles ont enecNre, çà et là, quelques bons côtés. Si blasé qu'on puisse être, il est impossible de ne pas être sensible à la joie des enfants. Leur égoîsme naïf et firanc nous repose de Tégoîsme compliqué et dissimulé des hommes faits. Il n'j a qu'un enfant, toujours le même. (Test celui de GaTomi, à qui un Tisiteur a promis de donner un bonbon quand il s'en irait, et qui lui dit : < Donne-le tout de suite, et ya-t'en. > Je suis comme le misanthrope et je préfère à tout ces façons où la vérité parle toute pure. Sachons donc trouver dans la joie des enfants la compensation désirable à toutes les petites misères de Tannée nouvelle. Ils sont, étant des êtres humains, profondément intéressés. Mais, au moins^ ils ne dissimulent pas leurs instincts et ne nous font pas subir l'odieux : c Oh! madame, c'est vraiment trop ! » des larbins et des grisettes qui trouvent que ce n'est jamais assez.
Pour que la joie des enfants soit sans mélange ^ j'ungage vivement les papas, mamans et grandsparents à les dispenser absolument de toute « surpriHe » à la famille. La surprise consiste généra-
lement en une fable apprise par cœur ou un moreeau de piano . Outre que le régal est mince pour nous, ces petits êtres que nous chérissons apprendront assez tôt la loi qui yeut que chaque plaisir soit payé d'une peine. M^e de Girardin, qui a infiniment philosophé sur le jour de l'An et qui, comme moi, proteste au nom des enfants contre la mauvaise humeur que nous témoignons au premier janvier, aime les étrennes parce qu'elles apprennent à Fenfance la notion du temps et celle de la propriété. Je ne sais pas si l'adorable Delphine a raison ici? La notion exacte du temps est une des plus lentes à venir aux cerveaux humains, étant très compliquée en elle-même.
Quant à la propriété, l'enfant a bien, comme le sauvage, l'instinct de l'appropriation de l'objet qui le tente sur le moment, mais il en reste longtemps à cette période ingénue. Ce sont, j'imagine, les affreux parents, nous-mêmes, qui corrompons les jeunes gamins et les douces gamines en leur disant des choses odieuses, telles que : c Enferme tes livres, qui sont à toi » ou : « Ne casse pas ton polichinelle, qm f appartient. > Livré à luimême, l'enfant est destructeur et échangeur, ce qui est bien plus joli. Ah! quand je pense que nous grondons nos babys quand ils donnent leurs jouets au premier venu, ou les troquent sans discernement!
En cela, comme dans presque toute notre édu-
cation, nous oublions que les vertus ou les nécessités sociales^ qu'il nous faut pratiquer ou subir, n'existent presque jamais chez nous qu'au détriment des grâces de l'esprit et du caractère ! L'enfant qui casse son joujou, le donne, le change, qui brave la propriété, la conservation, et se moque de l'économie politique, combien il vaut mieux que nous. Moi, je suis bien déterminée à laisser faire, et je me garde de jeter les hauts cris quand Bébé illustre à sa façon les livres d'étrennes et fait, avec son ménage, les cuisines les plus compromettantes pour le bon ordre. Laissez faire, laissez passer l'inspiration et la fantaisie premières, et qu'en ce temps de libertés souvent mauvaises, l'enfant connaisse la liberté sans restriction et la joie sans mélange. Puisse-t-rl garder longtemps cette idée, qui fait les optimistes, que la vie a parfois des dons qu'elle ne nous fait pas payer, amours sans larmes, amitiés sans envie, gloire sans insulte et jour de l'An sans morceau de piano I
Il faut donner sans condition aux enfants et même aux femmes, n'est-ce pas? Mais que faut-il donner? C'est une grave question, et fort délicate. Pour les femmes, le bonbon naïf d'autrefois n'existe plus. La papillote a disparu, avec la littérature naïve qu'elle propageait, les devises de Mirliton et le Fidèle Berger! Le marron glacé lui-même est devenu bourgeois, et personne n'i-
gnore ce qu'en vaut la livre, ce qui est un inconvénient pour un cadeau. On nous envoie donc quatre fondants ou un bouquet de deux sous, dans une boîte de prix. Le bonbon ou le bouquet, c'est la tradition respectée, et le < bibelot » reste et rappelle le do::ateur. Le diable est qu'il y a presque toujours un < modèle » à la mode^ auquel on n'échappe pas et qu'on reçoit parfois à de nombreux exemplaires.
L'homme attentif se reconnaît au soin qu'il mettra à fuir la banalité luxueuse dans le présent qu'il nous apporte. Il se donnera la peine de chercher un coffret inédit, un vase sans pareil, et, en perdant beaucoup de temps à cette recherche, méritera peut-être que nous pensions parfois à lui en regardant son cadeau. Si, cependant, l'homme est de ces délicats qui préfèrent l'oubli complet au demi-oubli, mitigé par la reconnaissance, — sentiment très inférieur entre hommes et femmes, et qu'on a si bien nommé le croque-mort de l'amour — il s'en tiendra aux fleurs, aux fleurs qui meurent et qu'on renouvelle... Mais il faut avoir cent mille francs de rente pour pouvoir envoyer un simple bouquet à une femme, sans s'exposer au souçon d'avarice. Les meilleures de nous sont un peu intéressées, ou, du moins, trop enclines à mesurer l'affection des hommes aux sacrifices qu'ils font pour nous la témoigner. Même quand le cadeau nous est indifférent, il ne nous est pas désa-
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gréabie de penser qpe TboauÊtt %tA saigaé «ul quatre reines pour nous Y^dbir.
 nos yeux, bien sovrent, si l'argent ne pqre pas Taffection, il lui sert de mesure.* Cesl encore trop de place que nous lui donnons et trop dlunneur que nous lui £ûsons. Maïs nous ne sommes pas parfaites, et les femmes sont rares qui, dédaigneuses d'être trompées, aimant d'unamour absolu, ne supportent pas l'idée du sacrifice qui rassure leur cœur ou flatte leur Tanité.
Quant aux enfants, il ne suffit pas de Irar donner des cadeaux sans les leur faire gagner, il faut encore autre chose. Que ces présents soient vraiment agréables à leur imagination et n'aient pas la prétention de serrir à développer leur raison, qui grandira toujours assez tôt ! Hors le cas où le cadeau du jour de l'An sert à dissimuler une aide discrète apportée à une nûsére, le cadeau doit être complètement inutile. Mieux vaudrait à la rigaeur et s'il fallait un exemple, que, dans les souliers laissés au coin de la cheminée, Noël mît une verge que de le voir, de complicité avec saint Nicolas, apporter aux enfants des « choses qui servent à quelque chose ». Ni grammaire française, ni géographie, ni joujoux luxueux qu^on retire aux enfants, ni jouets € scientifiques», rien quô les bons vieux joujoux traditionnels, les fusils qui ne parlent pas, les sabres de fer-blanc, les poupées, les ménages, et les livres qui n'ap-
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prennent rien qne des mensonges et des légendes. S'il est vrai, eovmie font pensé des philosophes sérieux qui n*ont pas dédaigné de s'occuper de la question, que les jouets et les amusements de Teciùince aient une haute portée sur les Impressions et les déterminations de Tâge mûr, faisons tout au monde pour garder à notre race la force d'imagination qu'elle perd. Le danger de la platitude est autrement grand que celui de l'exaltation. Sachons sourire, avec une hatxte espérance dans le cœur, à la petite fille pleurant sur les douleurs imaginaires de sa poupée qui perd le son de ses veines, au petit garçon qui trouve des forêts vierges dans un coin du parc et y chasse le tigre avec un fusil sans chien en la personne du chat de la maison ou qui, montant à l'assaut d'un mar démoli, voit fuir devant son sabre des... Pavillons- Noirs, si vous voulez. les longues et bonnes délices que donne l'imagination 1 Un scélérat de philosophe, qui a cependant prétendu aimer les femmes. Cousin, a traité Timagination d'eunemie. J'estime qu'elle est, tout au contraire, notre consolation et, en maintes fois, le guide le plus assuré vers la vérité. La plupart des grandes vérités de ce monde ne sont pénétrées à fond que si l'imagination s'en mêle. Ni la science ni la raison ne sont en contradiction avec elle. Nous ne saurions garder trop longtemps et trop précieusement cette faculté de l'enfance de se faire des réalités avec ses désirs
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et du merveilleux avec ses rêves. C'est bien plus par ce qu'ils ont conservé d'imagination que parce qu'ils ont acquis de raison que les hommes différent. On rencontre souvent dans la vie des gens dont on dit qu'ils sont parfaits, mais insupportables; on trouve dans les arts des hommes savants, mais impuissants, dans la politique des raisonnables sans action sur la foule, dans la science même des bien renseignés^ mais sans action. C'est le manque d'imagination qui fait tous ces êtres médiocres. Et les peuples eux-mêmes le deviendraient, dans leur ensemble, s'ils n'avaient jamais ces sensations profondes qui se transforment en sentiments puissants, par qui se sont faites les grandes choses. A tout prendre, le cauchemar vaut mieux que l'absence de tout rêve. Rêvez, chers enfants innocents et débiles, en jouant au ménage, à la poupée, à la bataille, à l'île déserte... Et quand vous serez grands, gardez le plus possible de vos rêves et jetez-les dans la vie. De la sorte, vous ne serez ni ennuyeux ni ennuyés, ce qui est le problème.
C'est un crime, à mon sens, de dire ou d'écrire quoi que ce soit contre l'imagination, et ce crime, — je ne suis pas fâchée de le dire en passant, -rje ne le pardonnerai jamais à Flaubert. Ni les larmes de Madame Bovary, ni les fanfares de Salamdô, ni les grands désespoirs de la Tentation^ rien de son œuvre ne compense pour moi la misère morale et intellectuelle de Bouvard et
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Pécuchet. N*a-t-il pas vu qu'ils étaient heureux et bons par l'imagination, ces deux grands enfants, et de quel droit son ironie vulgaire va-t-elle contre leur bonheur et leur bonté? De toute science humaine ils font un jouet que leur main maladroite brise. Qu'importe? Il§ ont davantage vécu que le satirique qui se moque d'eux, non sans je ne sais quelle envie . de leur bonheur. Laissons au moins nos pauvres enfants goûler la joie du rêve, et s'amuser à leur façon, qui est la bonne, puisqu'il y a quelques mille ans que les petites filles fouettent et consolent des poupées, et que les jeunes garçons font la conquête du monde sur leurs chevaux de bois !