‹ Paradoxes fémininsChapitre 24 sur 26 · LA FÊTE DES VAINCU · texte numérisé non relu

LA FÊTE DES VAINCU

Il paraît que la cérémonie qui vient d'avoir lieu au Mans n'a pas été du goût de tous les Mancaaux. On nous raconte, — et il semble y avoir quelque chose de vrai dans ce récit — que, pour des raisons locales qui nous échappent et ne nous toucheraient guère, certains politiciens du pays des chapons ont été gênés dans leurs combinaisons électorales par une manifestation patriotique rappelant le gouvernement de la Défense nationale et les hommes qui sauvèrent l'honneur de la France. Chanzy, dont jadis M. Pelletan (le père), prononça l'éloge funèbre en termes magnifiques, car ce vieux républicain n'était pas < dans le train » dont son fils est le chauffeur, Chanzy est véhémentement*soupçonné d^être mort en odeur suspecte de centre gauche. Ce qui fait que sa statue n'est pas pour plaire à certains Homais politiques, dont un aurait gravement émis cet axiome qu'on ne doit pas élever de statue à un général vaincu.

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Monsieur le politicien^ comment diUon à un homme, en langage parlementaire, qu'il est une bétef On lui dit.** Parfaitement^ et c'est ce que j'ai rfatonneur de tous dire. Nous sommes un peuple vaincu, et, comme Saint-Simon avait, un valet de chambre [qui lui disait chaque matin : € Monsieur le comte, rappelez^vous que vous avez de grandes choses à faire », les vrais et bons serviteurs de la France sont ceux qui lui répètent, quand elle parait Toublier, qu'elle est une nation vaincue, mutilée, saignante. Et nous avons été vaincus, non par le nombre seul de nos ennemis, non par le hasard, non par la trahison même, mais par notre faute. Aux derniers jours de l'Empire, le pouvoir a été aveuglé, le peuple affolé. Et, quand les désastres sont venus, le pays, notre cher pa^s, n'a pas été à la hauteur de ses devoirs. Ahl avec quelle joie grave j'ai entendu Tamiral Jauréguiberry le dire 1 II a mis le fer rouge à la plaie, et le cri du patient a prouvé que le fer avait atteint les parties saines, détruisant le mal ancien.

Hélas! oui : le patriotisme français, en 1870-71, n'a pas trouvé sa formule et son mode d'action. Stupéfaits de la défaite, nous sommes restés hésitants devant des devoirs imprévus. Avez-vous remarqué que, dans la vie, on n'éprouve pas toujours, en apprenant un malheur de famille, toute la douleur qu^on en ressent quand la surprise en

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est passée? Il ea a été ainsi pour nos désastres. L'Empire, en échange de nos libertés c<»ifisqaées, semblait ayoir assuré notre prospérité matérielle et notre sûreté nationale, et nous en étions arriTés à oublier que quand la frontière de notre Rhin a été Tiolée, l'ennemi a mis le pied sur un patrimoine qui est le tien, Breton des plaines couTertes d'ajoncs, montagnard Pyrénéen, indolent Pro- Tençal, âpre ÂuTergnat, homme de France, enfin, du Nord au Midi et de l'Est à FOuest! L'âme de la France était comme dispersée et engourdie. Il a fallu réveiller, refaire la nation, remettre aux cœurs le grand sentiment de la solidarité idéale, réorganiser arec nos bataillons, pour ainsi dire, les idées morales qui doublent leur force. Cette besogne, à travers mille incidents, avec mille retards, je crois que nous l'avons faite aux trois quarts : et elle a été faite justement par les hommes qui pensent qu'on ne doit rien oublier et qu'il faut élever des statues aux vaincus^ quand les vaincus sont de ceux dont on a pu briser Tépée, mais qui ne se sont pas résignés à la rendre.

D'ailleurs, les choses se sont passées au Mans comme il fallait qu'elles se passassent. Les quelques petits grognements locaux qu'on redoutait ne se sont pas produits, ou, du moins, on ne les a pas entendus, dans la grande acclamation du pays et de l'armée, saluant le vaincu de 1870. La poli-

tique a été absente de la fête qu elle eût troublée. Les ministres ont parlé avec la prudence qui est la régie première du patriotisme éclairé. On n'a n'a pas laissé entendre d'autres voix et prononcer d'autres paroles, dont l'heure n'est pas venue. En quoi on a mille fois bien fait. N()tre deuil national est de ceux contre lesquels la proscription ne s'exerce pas, et il n'est pas utile de l'interrompre par des démonstrations bruj^antes et vaines. Personne, au pied de la statue de Ghanzy, n'a parlé de l'Alsace et de la Lorraine, et j'entends pourtant la voix de Metz et de Strasbourg qui nous dit : Merci! Car les cités perdues savent bien qu'on ne pensait qu'à elles, dont on ne prononçait pas le nom !

Chanzy a été, à mon sens, le plus grand soldat de la guerre de 1870 parce qu'il a été grand à la fois par l'habileté du général et par la vertu de l'homme. C'est avec dessein que je me sers de ce mot de vertu que j'emploie dans le sens que lui donnaient les Latins. L'homme vertueux était pour eux celui qui possède une force morale, dominant et conduisant l'intelligence. Ce fut le cas de Chanzy. Il n'y avait en lui ni le seul militaire, qui accomplit un devoir, ni le seul patriote qui obéit à un enthousiasme sacré. Son caractère était fait d'une sorte de stoïcisme actif, qui permettrait presque de le ranger parmi les philosophes. Toute sa conduite fut dictée par cette haule

pensée qu'on n'était pas tamcu poar toujours quand on n'acceptait pas la défaite. Âpres la magnifique retraite de T armée de la Loire, apnès, hélas ! la panique en avant du Mans^ qui fut le plus triste accident de la guerre , quand Ghan2y était à Laval, presque au bout de la presqu'île bretonne, croyait^il la lutte encore possible? On ne saura peut-être jamais ce secret de sa conscience. Mais il le disait bien haut, et sa protestation, comme celle de Victor Hugo contre l'Empire triomphant, fut de celles qui portent un jour leurs fruits. Quand Tennemi vamqueur est entré en maître dans les places démantelées par le canon ou afiamées par le blocus, il n'a pas tout fait, il est encore des forteresses qui restent à occuper, et ces forteresses, ce sont les cœurs des hommes qui ne se rendent pas. La pure logique est, comme la raison, un des facteurs de la politique et de l'histoire : mais elles ne sont pas tout. Elles ont voulu, en 1871, qu'on traitât avec les vainqueurs : et ceux qui ont traité ont bien fait. Mais le sentiment a voulu, lui aussi, qu'on refusât de traiter; et ceux qui ont obéi au sentiment ont également bien fait. Thiers a eu raison, Chanzy et Gambetta aussi, et leur souvenir doit dicter notre conduite en nous enseignant la double loi du patriotisme, la résignation virile et l'esprit indomptable.

Chanzy, dans notre race, a été une exception singulière, car il apportait une rare force de ca-

ractére au service des idées modérées et à la mise en pratique de petits moyens* — qvi sont souvent les bons. Les caractères énergiques, chez nous, appartiennent presque toujours à des hommes dont rintelligence est exaltée. Chanzy fut, du premier coup, ce que Oambetta était devenu par le maniement des affaires. Jugeant la situation militaire avec un rare sang-froid, comme Oambetta, malgré les apparences débordantes, sut juger certaines situations politiques, il comprit qu'il n'y avait plus à espérer, du jour au lendemain, frapper de grands coups. Il se souvint du Cunctator romain, chassant Annibal d'Italie, après Cannes, sans livrer une seule grande bataille. Il voulait faire, sous le feu, dans une suite de combats multipliés, l'éducation de la jeune armée qu'on pouvait tirer du pays. La réussite n'était pas impossible. EIn tout cas, et c'est là où la grandeur morale de Cbanzy apparaît en son plein, il apprenait à la France qu'il peut y avoir des défaites glorieuses par la prolongation désespérée de la résistance. Qui sait si le souvenir de cette longue résistance de Chauzy ne nous a pas servis, plus d'une fois, depuis 1870? Nos adversaires ont paru tentés, à deux reprises au moins^ do compléter notre défaite ; et peut-être l'auraient-ils essayé, sans la mémoire de ces vingt combats, livrés en trente jours par Cbanzy, avec des

troupes qui n'avaient que du courage et à qui manquait tout le reste?

L'esprit militaire, que nous possédons toujours en France, grâce au ciel, est, comme toutes les choses de ce monde : il doit se modifier avec le mouvement des idées et la marche du temps. La guerre moderne ne demande plus les mêmes qualités qu'autrefois ou, du moins, au courage de la troupe elle ajoute, comme une impérieuse nécessité, le saug-froid, la science et la patience des chefs. Murât, aujourd'hui, serait inutile, périlleux peut-être dans une armée. Ces qualités nouvelles, Chanzy les eut au plus haut point. Ce fut une surprise pour tous. Il avait passé presque toute sa vie en Afrique, guerroyant contre les Arabes, n'ayant vu des guerres d'Europe que la campagne d'Italie, et ces batailles de hasard, gagnées, a-t-on dit, sans commandement. La retraite de l'armée de la Loire le classe parmi les plus savants tacticiens. Je ne doute pas que notre armée ne soit pleine de ses élèves. Il a appris, par l'exemple qu'il a donné, que le tempérament français était assez souple pour se plier à toutes les façons de combattre. Il a été, pour notre armée, le glorieux professeur de la guerre défensive, que, depuis la campagne de 1814, nous n'avions pas faite. Aussi ne peut-on lire un de ces livres allemands sur la guerre, — qu'il faut lire et relire, — sans trouver son éloge. L'un d'eux affirme même que si

Chanzy — qui n'était malheureusement que brigadier en 1870, quand la guerre éclata, — avait eu les ressources qui nous restaient encore après Sedan, l'investissement de Paris n'eût pas probablement été possible.

Mais ne nous attardons pas tristement à rêver de refaire un passé qui ne peut se refaire I Prenons les choses telles que nous. les avons trouvées, en sachant seulement reconnaître toutes les fautes commises, toutes les défaillances aussi. Et, sans forfanterie comme sans trop d'humilité, donnons à l'avenir ce gage de saluer le monument de la défaite et la statue du chef vaincu ! L'art, qui est toujours en avance, a déjà sculpté en marbre le Qloria victis. Cette grande pensée se répète et se âxe dans le monument de Chanzy. Elle s'incarne en un homme, et en devient plus vivante aux yeux de nos jeunes soldats. Salut, tombe glorieuse pleine d'espérance, salut, monument des morts qui respires la vie I Salut, souvenir du passé qui nous parles tout bas encore de l'avenir I

LES PARADIS PEBDUS

C'était, ces jours-ci, la fête à Bougival, à ce Bougival qu'on appela un moment Bougival^n- Flandre, quand les mousquetaires de la presse prirent l'habitude d'aller y mettre flamberge au vent. On y avait des duels, suivis de procès-verbaux, qu'on datait de la frontière belge, sans aucun scrupule et presque sans aucun mystère, en vertu de cet axiome que, tourner la loi, c'est la respecter. Le hasard d'une invitation dans une de ces jolies villas de la Gelle-Saint-Gloud, d'où l'on aperçoit deux vallées et où se trouve une allée de châtaigniers qui eût mérité d'être peinte par Rousseau, m'a fait me trouver à Bougival, le soir de la fête.

J'ai revu la foire fameuse, avec ses tirs, ses jeux, ses somnambules lucides et ses « phénomènes » bons enfants, qui, pour vingt sous de supplément, vous font entrer dans la coulisse et € débinent » leur propre truc. J'ai revu toutes ces choses, dîné au restaurant de la Terrasse»

ayant sous les yeux la Seine parisienne et les molles collines qui l'encadrent, et même, le soir, jeté un regard discret au bal des Canotiers* Il me semblait que tout cela était, sinon moins beau, — la nature ne change guère, — moins rivant, moins animé qu'il y a vingt ans ! Car voici tantôt vingt ans que j'étais l'habitué de Bougival-en-Flandre et que je voyais arriver chaque soir, à la Grenouillère, la jeune garde, — aujourd'hui aux Invalides de l'amour, — sous la conduite de la singulière E..., toujours habillée en homme et faisant craquer les mailles de ses bas de soie ! Et comme, le soir de mon excursion, je faisais part de mes réflexions mélancoliques à un vieux compagnon de ma jeunesse, qui était aussi l'hôte assidu de Bougival, il me disait, en riant dans sa barbe blanchissante : < Rien n'est changé, mon ami, que nous dont la jeunesse s*est envolée. »

Il n'est pas un homme qui, en regardant dans le passé, ne trouve en lui le souvenir de quelque paradis perdu, où il fut heureux, et dont l'entrée lui est désormais interdite par l'Ange des regrets ! Ce paradis, je l'ai eu dans ma petite enfance, en un coin de jardin sur la côte de Provence. C'était une bastide, cachée datis les rochers blancs, avec quelques arbres maigres, un parfum de pins, la mer au pieâ, la musique des clôtures de roseaux agités par le vent et le chant de ces cigales monotones qui accompagnent les odes d'Horace.

Mais ceci est inconnu des Parisiens. Pour eux et pour ceux qui sont devenus Parisiens par les Écoles, les Paradis sont tous ces bois verdoyants qui entourent la capitale, dont Corot fut le peintre et où, quand la nature redevint à la mode, à la an du siècle dernier, Rousseau promenait sa misanthropie et M. J. Chénier ses colères. Qui de nous n'a eu, sur les bords de la Seine et de la Marne, ses joyeuses journées? Qui de nous pourrait répondre d'y retourner en pèlerinage sans sentir son cœur se gonfler et ses yeux devenir humides?

J'ai connu Bougival sept ou huit ans avant la fin de TEmpire. Le pays, laissé en dehors de la ligne de Saint-Germain, était peu fréquenté et gardait son caractère rustique. C'était un de ces € coins », très près des capitales et qui en paraissent à vingt lieues. Le tramway n'existait pas encore. On n'arrivait au village que par des voitures, quand on ne préférait pas marcher une petite heure le long de la rivière, bordée de peupliers.

L'île, dévastée d'abord par les Allemands, puis par un industriel détestable, était alors un véritable bois sacré. J'ai beaucoup voyagé. J'ai vu des aspects de la nature plus grandioses que ceux de cette île de Bougival : je n'en ai pas vu de plus charmants. On se frayait un chemin à travers les saules, on traversait des prairies pleines de fleurs, et, aux alentours de la Grenouillère, on passait sous les verdures d'arbres séculaires. Ce grand

décor donnait sa poésio aux plus vulgaires amours, mettait une joie grave et une émotion dans les têtes les plus éventées. Les canotiers eux-mêmes y devenaient rêveurs ! Et les canotiéres y trouvaient cette ivresse particulière que la campagne et la solitude donnent aux femmes de plaisir, arrachées aux milieux bruyants de la ville, parties pour un jour dans les champs d'où elles viennent presque toutes.

Bougival avait, en ces temps lointains, des hôtes qui devinrent célèbres. Une petite maison de pêcheurs, sur la plage, avait été louée par M. Spuller,. par M. Delaborde, aujourd'hui professeur au Conservatoire, et par un avocat d'une rare distinction d'esprit, Lasne, qui fut secrétaire général à la justice pendant le siège. Lasne devait périr d'aflfreuse sorte, d'un accident de chasse. Il était l'homme de sport, le Bas-de-Cuir de la bande. Nous avions là une petite flottille de bateaux dont les noms étonnaient les riverains. Delaborde était le patron de < la République », une embarcation pontée qui, pour avoir afironté trop tôt la haute mer, revint, toute désemparée, du Havre : Lasne avait appelé sa yole « Le Labienus », — c'était au temps du pamphlet de Rogeard; et mon bateau, j'avoue en souriant celte gaminerie, portait le nom d'un fonctionnaire impérial précédé d'une épithéte mal sonnante. Je sais des conseillers d'Etat qui fréquentaient aussi

aS2 LA SAGESSE PAEISI6NNE

ces paragâ9, at UU le plu» grave des hommes Aujourd'hui, qui conduisait ebaqu^ soir sa barque mystérieuse, pagayaut à la muette comme un sauvage, jusqu'à la porte i^ptr'ouverte d u]a jardio, paradis peu gardé qù plus d'une pomme fut dérobée !

Le dimanche, la petite maisoa s'emplissait de bruit : Gambetta y Tendait dîaer. Autour de cette table simple, où fumait la soupe aux choux et où le traditionnel gigot apparaissait régulièrement, tout le futur gouvernameot de la France. J'ai vu là Jules Ferry, Floquet, Rano, bien d'autres encore. Parfois Castagoary y amenait Courbet, qui souhaitait particulièrement une révolution afin qu'on le chargeât de peindre à fresque l'Opéra de Gamier, qui sortait de teirre. Inégaux d^âge, différents de caractère, divers de fortune, tous ces hommes avaient ce trait commun de la jeunesse, la foi en l'avenir. Quelle surprise c'eût été pour Napoléon, quelque philosophe qu'il ait été, si on lui eût dit, quand il passait parfois en calèche, allant aux chasses de Meudon, que, dans cette bicoque louée cinq cents francs, se trouvaient réunis des hommes qui devaient prendre le pouvoir échappé à ses mains? Là, comme partout ailleurs^ Gambetta était le chef, exerçant cette dictature de la persuasion qui est plus difficile parfois à conquérir sur dix amis que sur les masses. Déjà ses propos de table étaient les propos d'un chef de

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parti qui peut détenir un chef d'État. Il f&ut avoir cofiiiu Gambetta en ces premiers temps de sa vie pour se rendre compte du c don » véritablement prodigieux, qu'il avait reçu de la nature, don de commandement et de charme. Il a été plus complet, plus puissant^ quand Tâge mûr est venu, si vite pour lui. Mais le charmeur qui était en lui y était déjà tout entier ; il avait autant d'esprit que Laurier, un autre hôte de Bougival; seulement cet esprit avait je ne sais quoi de plus large, de plus noble, de plus émouvant. C'était l'éclair^ à côté du pétillement de Tallumette.

Ce ne fut guère qu'en 1870-71 que Bougival cessa d'exister pour nous. Je me souviens d'avoir vu brûler, lugubres, les ponts qui menaient dans l'île. Que de souvenirs et de rêves sur ce bûcher ! Ma petite maison blanche fut occupée par un officier bavarois : je n'y rentrai plus. Nos bateaux devinrent la proie des Allemands, qui en chauffèrent leurs bivacs. Les grands arbres tombèrent sous les haches de leurs sapeurs, et le bois gémit des plaintes que Ronsard entendait dans la forêt abattue. L'année maudite mêlait un trait final, trait de sang et de feu, au livre de notre jeunesse !

Je n'ai pas cette prétention grognonne que la génération dont je suis, dont j'étais, avec Gambetta, un des plus jeunes, ait été exempte de toute faiblesse, indemne de toute folie. S'il fallait ici, à

Texemple de ceux qui écrivent leurs confessions, confesser les autres en même temps et plus que moi-même, Bougival me remettrait en mémoire plus d'un péché mignon d'amour. Les femmes n'étaient point absentes de notre vie, ni les orages qui viennent d'elles. Les nymphes aux cheveux noirs ou dorés ne manquaient pas aux bosquets de Croissy, et, parmi elles, il se trouva même quelque Egérie, qui eut cette fortune étonnante d'avoir réuni autour d'elle, à son heure, presque tous les hommes, alors presque ignorés, qui ont marqué depuis dans notre histoire. Mais pourquoi ne pas nous en rendre la justice? Je ne pense pas qu'il se rencontre souvent des groupes d'hommes, encore à l'âge des plaisirs, qui aient eu, au même point, la préoccupation des plus nobles devoirs de la vie. Peut-être les meilleurs de nous se sentent-ils un peu las, les uns aigris de la lutte, les autres simplement fatigués, attristés des départs imprévus et cruels! Il nous reste cependant à tous, je l'espère, quelque chose de cette ardeur joyeuse de nos jeunesses, el, sans comparaison trop ambitieuse avec le géant de la Fable, j'imagine qu'en retournant aux Paradis perdus, aux lieux où nous avons aimé, rêvé et travaillé, nous ne trouvons pas seulement les mélancolies du passé, mais aussi quelque ressouvenir des espérances sans bornes qui remplissaient nos cerveaux et nos cœurs !

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