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LA FIGURANTE

J'ai lu, il j a longtemps, bien longtemps, un roman de M. J. Richard, intitulé : les Crimes domestiques. Ce que racontait le roman , je n'en sais plus rien. Mais le titre m'en était resté dans la mémoire et devant les yeux. J'imagine que l'auteur nous montrait quelques-uns de ces crimes qui se passent dans Tintérieur des familles et qui restent toujours impunis, crimes abominables et fréquents, et dont les femmes^ hélas ! sont surtout les victimes. C'est un de ces crimes que M. Besson nous a narré dans son Courrier des Théâtres^ sans commentaires, que ne comportait pas la rubrique de son article, et avec un style simple de procès-verbal et de faits-divers et qui fait frissonner. Il s'agit d'une petite figurante d'un théâtre de Lyon, qui vivait avec sa mère et la faisait vivre, sur ses maigres appointements de 90 francs par mois. On vit bien mal à ce prix, je Taccorde. Aussi la mère trouvait-elle que sa fille aurait pu lui procurer quelques douceurs, en ajoutant à son

métier une industrie peu recommandable, plus facile à exercer au théâtre qu'ailleurs, et qui y est fructueuse, grâce à la badauderie des hommes et à la curiosité qu'excite chez nous tout ce qui touche au théâtre. Mais voici que la pauvre figurante était honnête! Elle n'entendit pas les conseils de sa mère, de cette marâtre familiale que Régnier n'a pas osé peindre. De là des querelles, des violences. La jeune fille est séquestrée, enfermée, bloquée jusqu'à ce qu'elle capitule; et, dans un accès de désespoir, la pauvre enfant se jette par la fenêtre et va se briser sur le pavé.

La petite figurante du théâtre de Lyon est simplement une martyre, qui, à parler franc, me paraît, sinon plus grande, au moins plus intéressante que les martyres chrétiennes, dont cette même ville de Lyon garde précieusement le culte et le noble souvenir. Il est toujours beau de mourir pour un idéal : mais l'idéal chrétien, tel que l'entendaient surtout les jeunes catéchumènes du second siècle, peut ne plus nous toucher beaucoup. L'Église elle-même a qualifié de c Folie de la croix » l'exaltation religieuse des églises primitives. La martyre de Lyon, au contraire, est la martyre d'une idée nette, juste, raisonnable. Elle meurt pour la cause de la liberté des femmes, pour la plus essentielle de ces libertés, celle de se donner à qui il nous plaît, et même à personne, si cela nous fait plaisir.

Tant de vertu chez une petite figurante à 90 francs par mois, dira-t-on? Cette vertu pourrait bien être représentée par un petit machiniste adoré ou par un troisième rôle idolâtré. Voilà qui ne nous regarde pas et qui nous importe guère. Il ne s'agit pas, en effet, de rêver pour les filles, dans notre société, l'éternelle chasteté ou même les seules unions régulières et les uniques joies du mariage. La morale absolue, moins sévère ou moins hypocrite que la morale sociale, ne se voile la face et ne remonte au ciel, désespérée, comme la pudeur romaine, que lorsqu'une femme se donne sans amour et contre sa volonté. Là est le crime contre la Nature, crime qui, pour s'accomplir parfois avec Taide et la sanction des lois humaines, n'en est pas moins abominable, qu'il s'agisse d'une pauvre petite fille violée au coin d'un bois ou d'une belle demoiselle conduite à l'autel en grande cérémonie, mais qui pleure sous son voile de mariée!

On a beau dire, d'ailleurs : c Où diable la vertu va-t-elle se loger? > il faut reconnaître qu'elle se loge un peu partout et qu'on la trouve parfois aussi fière et aussi énergique dans les coulisses d'un théâtre que derrière les grilles d'un couvent. L'innocence, l'ignorance sont un charme à la fois et un danger pour les « demoiselles » des classes riches. Je ne crois pas beaucoup à cette ignorance et à cette innocence très prolongées ,

et les Agnès sont rares; encore en est-il dans notre bourgeoisie prudente, et, en tout cas, l'esprit y vient aux filles relativement tard. Dans le peuple, chez les gens de petits métiers, l'innocence n'existe pas, même pour les enfants. Mais justement parce que les jeunes filles y voient tout et y savent tout, elles se font sur la vertu des idées viriles, très saines sans bégueulerie, et qui peuvent les conduire jusqu'au suicide stoïque. On pourrait presque dire que les filles riches, qui restent innocentes, le font surtout pour le monde^ par respect pour ses idées, par crainte de ses blâmes et que, dans leur réserve si charmante, il y a surtout de la légendaire coquetterie deThermine. La fille du peuple qui reste sage, malgré la liberté qu'elle a, les exemples qui Tentourent, les conseils même qu'elle reçoit, obéit au plus noble des sentiments, l'amour de la liberté morale et le respect de soi-même.

Il me paraît moins utile de défendre la vertu des filles que leur liberté. Que la grisette voisine de trop près avec un jeune homme, que la campagnarde « faute » avec un beau gars, dans la saison des moissons brûlantes ou des joyeuses vendanges, je m'en console assez facilement, tandis que l'immortel Amour, remettant sa flèche au carquois, s'en réjouit ! Mais ce qui est épouvantable, c'est qu'une fille de vingt ans se jette par la fenêtre pour ne pas^ avoir à se prostituer. La mère

de celle malheureuse» à qui on ne fera rien, à qui on ne pourra rien faire, mériterait d'être rouée en place de Grève. Elle a commis le plus grand des crimes domestiques, et s'il est quelque part, au fond des cieux un Président immuable des Républiques humaines, il ne lui fera pas grâce.

Les mères Cardinal, depuis celles des petites figurantes jusqu'à celles des futures étoiles du futur ciel dramatique, ne nous font pas toujours rire, n'en déplaise à Halévy et à son livre exquis. Ces coquines-là, avec leur esprit âpre de calculatrices, coupent sur pied les plus jolies floraisons d'amour et sont à peu près pour tout dans les mauvaises mœurs qu'on reproche si durement aux femmes de théâtre. Quand une de ces mégères dit froidement à un homme qu'elle garde sa fille pour une € liaison sérieuse », je ne comprends pas que l'homme ne l'étrangle pas ! Madame Cardinal cependant croit bien agir, dans l'intérêt de l'avenir de « la petite », en négociant son passage du Conservatoire dans un hôtel, avec constitution de renies — sans parler du petit viager pour c ma-^ man ». 11 y a là une des plus curieuses aberrations du sens moral que je connaisse et des plus fiicheuses, tant pour la vraie morale que, peutêtre, pour l'art? J'ai bien souvent soutenu cette thèse que les femmes de théâtre étaient des privilégiées parmi nous, mais qui ne garderont leur doux et charmant privilège qu'à condition de ne

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pas devenir par trop des femmes de ménage ou des femmes entretenues. J'entends bien qu'il n'y a aucun inconvénient à ce qu'on puisse citer, comme on peut le faire aujourd'hui, un quarteron d'actrices mariées qui sont tout à fait honnêtes. Mais si la chose se généralisait par trop, l'art dramatique perdrait peut-être à être exclusivement exercé par des mères de famille attachées à tous leurs devoirs, et la fleur la plus brillante et la plus délicate de la galanterie parisienne se fanerait, ce qui serait regrettable. L'inconvénient, cependant, serait encore moindre que celui de voir le temple de Thalie et de Terpsichore, comme on disait au temps de Sophie Arnould et de la Saint-Huberty, se transformer en une Bourse des amours vénales. Ni une régularité trop austère, ni l'ignoble vénalité, voilà, je crois, le mot d'ordre qu'une sagesse avisée et tolérante doit souffler aux jolies oreilles roses des femmes de théâtre.

Le conseil est de mise à la veille de la grande semaine des concours du Conservatoire. Il y a par le monde, à l'heure présente, une vingtaine 'de belles flUes, qui sont souvent aussi de braves allés, et dont le sort va se décider. Que de vanités follement surexcitées I Que d'anxiétés aussi, douloureuses et respectables! En dehors de certaines familles qui appartiennent au théâtre et d'où sortent les enfants de la balle, comme on dit, c'est presque toujours la nécessité qui détermine les vo-

cations dramatiques, surtout chez les femmes. Il n'a pas été rare de voir, dans les derniers temps encore plus que par le passé, des hommes quitter une carrière libérale pour jouer la comédie. Mais, pour les femmes, la carrière théâtrale parait encore un peu scabreuse à exercer, si on n'y est pas contraint par le manque de fortune. La vocation franche, irrésistible, qui fait passer par-dessus tout, ne se rencontre guère parmi les jeunes femmes qui se destinent à la scéne^ et peut-être est-ce là la raison de la faiblesse de certains concours.

Mais, si la nécessité fait les actrices dans la plupart des cas, ce diable de métier est si attrayant qu'il s'empare bien vite tout entier des jeunes femmes qui l'exercent. On aime le théâtre comme la valse, et, de même que pour les valseuses enragées rhomme disparaît devant le cavalier, au Conservatoire l'homme s'efface devant le camarade. Entre tant de jeunes hommes et de jeunes filles, rassemblés sans cesse par les occasions que fait naître le métier, les romans d'amour sont rares. Le Gid ne se bat pas pour Ghimène, Hernani' n'enlève pas doua Sol. L'imagination, satisfaite par le métier, ne s'enflamme pas dans ces longues heures de solitude dangereuse que connaissent les jeunes bourgeoises inoccupées. Les apprenties actrices, de 'plus, ont une liberté de conversation qui ne les laisse pas plus innocentes que la fille du

peuple. Le charme de celles qui sont sages, — très nombreuses, — c'est de Têtre sans niaiserie. Beaucoup, comme la petite figurante de Lyon, ont une haute idée de la dignité féminine et, très philosophes, se gardent pour un homme qu'elles aimeront, sans trop d'illusions matrimoniales. 'Heureuses, d'ailleurs, celles qui peuvent suivre les instincts du cœur, presque toujours droits dans la première jeunesse, et qui méprisent l'expérience funeste des mères Cardinal! Pour l'art comme pour la morale, une jeune fille n'est jamais tant et si bien perdue que quand elle acquiert € une belle position ». Les < bêtises », les folies valent mieux, quand il y reste comme un reflet doré d'aurore, quelque chose qui peut n'être ni un remords, ni un regret!

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