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LES FEMMES

Un grand seigneur anglais^ un de ces aristocrates philosophes et libéraux qui passaient, il y a deux siècles, pour des types de sagesse ei d'honnêteté, au grand sens de ce mot dont mésuse aujourd'hui l'hypocrisie bourgeoise, envoyant son âls en France, pour parfaire son éducation, lui donnait ce conseil et ce viatique : < Surtout, tâchez de plaire aux femmes, aux jolies et aux laides, aux jeunes et aux vieilles. » C'est que le vieux gentilhomme anglais pensait que Tamour des femmes et le goût de leur fréquentation, ne vont pas sans donner au caractère certaines qualités, sans être utiles pour l'intelligence, sans faire les mœurs plus polies. C'est cette opinion que Victor Hugo traduisait de façon vive en parlant un jour de ces malheureux qui n'ont

Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idées.

Il n'est peut-être pas inutile qu'une femme s'élève contre cette mode pharisienne qui paraît

grandir chez nous de vouloir faire de notre pays un pays par trop hypocrite, où le conseil que je viens de rappeler paraîtrait immoral.

Je prendrai pour exemple l'aventure récente arrivée à un Parisien bien connu, l'honorable M. Bischoffsheim. Ce galant homme, il y a quelques années, avait eu l'idée de vouloir tâter de la politique. Ce que valait l'idée, cela ne me regarde pas. Fourier prétend qu'arrivé à cinquante ans, l'homme devient ambitieux. L'heure de l'ambition avait sonné pour Bischoffsheim, et il alla se présenter aux électeurs des Âlpes-Maritimes, qui le nommèrent député. Ces jours-ci, de la façon la plus honorable, après une campagne où il a été du bon côté, M. Bischoffsheim s'est désisté. Il semblait vraiment qu'on allait le laisser tranquille et qu'on devait le faire. Point. Un journaliste un peu indiscret, s'est aussitôt mis à parler de Bischoffsheim, en faisant figurer dans son article toutes sortes de récits sur la galanterie, vraie ou fausse, de l'honorable député. Je dis vraie ou fausse, car lorsqu'on s'avise de parler des bonnes fortunes d'un homme, il n'est pas rare qu'on lui en attribue dont il ne se doute pas. Quand Sainte-Beuve fut nommé sénateur, un journal pieux insinua qu'il avait trois maîtresses. « Vous me flattez, répondit Sainte-Beuve : même en mon plus beau t^mps, j'aurais été embarrassé d'en avoir plus d'une I > Mais qu'on ait affaire à des légendes ou

à des vérités, je ne pense pas quil y ait quelque chose de plus impertinent et de plus sot que de nous mêler sans cesse à ce qu'on dit des hommes publics. Qu'importe, en vérité, que M. Bischoffsheim ait découvert ou non des étoiles, autrement qu'au bout du grand télescope dont il a fait présent à l'observatoire de Nice ? Nous avons la prétention d'être des Athéniens dans Paris moderne. Mais, par les Grâces ! les Athéniens n'ont jamais songé*à contraindre Périclés à revêtir un manteau couleur muraille pour fréquenter chez Aspasie^ et Socrate n'était pas blâmé de porter la sagesse même chez les aimables femmes qui la font le mieux oublier. Nous devons nous indigner à bon droit contre ces sycophantes qui veulent tenir à crime, aux hommes les plus honnêtes, le goût qu'ils peuvent avoir de notre société. Si un homme ne pouvait plus, sans y risquer trop, avoir de l'admiration pour nous, ce serait la fin de la société parisienne, qui n'est déjà pas trop agréable. Car nous ne saurions, sans déchoir, avoir d*estime que pour les hommes qui ne rougissent pas de nous, et ce serait un avilissement que de supporter des hommages cachés comme une honte ou une mauvaise action.

L'honnête homme, dans ses relations de tout genre avec les femmes, — et il n'en est pas de plus douce que l'amitié familière, — sait toujours garder la mesure qui convient, et personne n'a rien à y voir. Pour lui, une femme est toujours

une femme, ayant droit à son salut. Il peose làdessus comme ce gentilhomme du temps de Louis XIV, ambassadeur à Gênes, qui, rencontrant deux belles dames dans une rue étroite, descendit de sa chaise pour les aider à passer un pas difficile. Ces deux belles dames étaient des courtisanes. Il paraît que, dés lors, on pouvait confondre parfois les € cocottes » et les honnêtes femmes. On lui en ât l'observation. « Ma foi, répondit le gentilhomme, î'aime mieux saluer toutes les drôlesses de la ville que d'avoir manqué d'égards, une fois dans ma vie, à une femme. » Voilà les vraies mœurs françaises, aussi bonnes que d'autres mœurs plus hypocrites de forme, plus grossières, et nous devons, femmes, les défendre et les maintenir.

Ce qu'il y a de remarquable, d'ailleurs, c'est que les austères écrivains qui parlent méchamment de nous dans les gazettes, en faisant un reproche à tel ou tel de nous avoir parfois aimées, ont l'hypocrisie sans avoir la vertu. Tel qui reproche à ce bon et aimable M. Bischoffsheim d'avoir découvert des étoiles, — ce qui n'est pas si inutile, — pourrait bien être convaincu, lui aussi, si on s'occupait de ce qu'il fait, d'être le Chacornac d'une étoile de première grandeur. Tous ces puritains qui vont regarder derrière nos jupons sont les gens de l'Évangile, qui n'aperçoivent pas la poutre dans leur œil. Les mauvaises mœurs des

polémiques de lâ politique ont envahi presque toute la presse : et on n'ouvre plus guère un journal sans y trouver, particulièrement sur nous, ce wjui ne saurait y être pour les gens de tact et de goût.

Les feuilles dites de c bonne compagnie » se distinguent dans ces campagnes qui brillent par l'absence de tout sentiment des manières nobles et de cette politesse dont Yauvenargues a fait, à bon droit, une grande vertu sociale. Tout est bon pour atteindre un adversaire, tout est permis pour calomnier un parti. Ces jours-ci, un journal publiait, en bonne place, un leader article^ où il était dit que le parti républicain tout entier vivait dans les brasseries et se composait exclusivement d'hommes qui se sentiraient déguisés s'ils n'avaient pas un feutre mou. Tout cela, parce que, dans un café à côté des bureaux d'un grand journal, certains hommes politiques qui ont à se voir librement, se donnent rendez- vous le soir. Moi, naturellement, je ne connais pas ce café. Je ne suis pas des dames qu'on voit, l'été, aux terrasses des cabarets du bord de la Seine. Mais je m'imagine cependant que les censeurs dont je parle ont peut-être bien, dans leur vie, bu un verre de bière sur le marbre ? Tel qui blâme le veston et le feuti^e, m'a été montré vêtu d'un veston et coiffé d'un chapeau de paille enrubanné, qui m'a fait envie. Oh ! le joli chapeau ! Certes, on peut être le plus galant homme du monde

et avoir un chapeau pareil. Mais si on voulait donner une suite au chapitre d' Aristote et définir et juger un grand parti d'après la forme d'un chapeau, la monarchie devrait interdire à ses plus sérieux représentants les coiffures fantaisies et les chapeaux de berger.

Sérieusement, nous avons besoin, nous femmes qu'on rend un peu responsables des mœurs d'une époque, de réagir fortement contre l'universelle grossièreté. Je ne parle pas de la grossièreté des sentiments, autrement grave. La façon dont on nous jette dans la vie publique, dont on parle de nous, dénote un manque d'estime à notre endroit : et une société qui n'estime pas les femmes perd tout charme et peut passer pour bien malade.

Quelle sûreté y a-t-il dans les rapports si un homme ne peut pas se présenter aux élections sans s'exposer à ce qu'un journal raconte ses aventures de jeunesse? Que deviendrait Paris si la discrétion qu'on se doit dans le monde était remplacée par des commérages publics ? Un monsieur qui ne sait pas c ne pas voir » une femme qui sort d'un cabaret à la mode passe pour un vilain monsieur; ce devrait être la règle générale de ne jamais nous mêler aux querelles des partis, et d'accorder qu'au dessus de ceux-ci, il y a quelque chose qui leur est supérieur, qu'il faut garder le bon ton et le large esprit de tolérance de la société française.

Âh ! mes chères amies, faisons vite une société aimable ! C'est le premier besoin de notre époque qui s'ennuie, qui se dispute, qui ne sait pas où elle va, parce qu'elle cherche et le devoir et le bonheur ailleurs que là où ils sont, c'est-à-dire près de nous. On se plaint, et on a raison de se plaindre, qu'il n'y a pas assez de salons à Paris. Les « conservateurs » qui ne conservent rien, ni surtout les traditions d'autrefois, boudent et ont^ parfois, fermé leurs maisons dans un accès de mauvaise humeur. Ils attendent, pour les rouvrir, que le coq de M. Meyer ait chanté, et ils peuvent attendre longtemps. Pour nous, foin de la politique, et tâchons de rendre à Paris ces belles et jolies réunions d'autrefois, où l'on se passionnait pour les choses de Tart et de l'esprit, et où Ton oubliait les querelles autres. Quand on lit ce que furent les salons de Paris, on cherche autour de soi et on constate avec chagrin que la sociabilité a subi une forte baisse. Jadis, les étrangers venaient chez nous pour y trouver un monde qui leur donnait le ton et la règle : aujourd'hui, ceux qui y viennent nous reçoivent au lieu d'être reçus, et nous prenons là le goût cosmopolite et douteux de l'Europe aventureuse et des deux Amériques. Seulement, pour que la vie sociale soit possible, il faudrait que des hommes de valeur de tous les partis pussent se rencontrer chez nous sans « se manger le nez », comme on dira bientôt chez les

duchesses. Et il ne paraît pas que ce puisse être demain, à en juger par le ton de la dispute, avoir comment nous ne sommes même pas tenues en dehors de la bataille. Nos Diomédes, de leur lance brutale, vont jusqu'à blesser Vénus si elle est au côté de son ami Enée; et un homme qui a eu le bonheur de découvrir des étoiles, au lieu d'être discrètement béni, s'expose aux sévérités et, ce qui est pire, aux familiarités les plus injurieuses. Grâce au moins pour les femmes, ô critiques austères, et ne nous mêlez plus à vos misérables polémiques !

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