LES SCANDALES DE LONDRES
Paris a eu le scandale de messieurs les couturiers. Ce n'était vraiment rien à côté du scandale de Londres ! Les choses ont pris, de l'autre côté du détroit, une gravité extraordinaire. Il s*agit bien de quelques mauvaises payes ou de quelque accès de méchante humeur d'un fournisseur aigri! L'honneur national est en jeu. Les Anglaises pudiques poussent des : oh ! et des aoh ! rougissantes comme la Marguerite de la légende qui, en ouvrant sa Bible, y voit, dessinées en traits de feu par le doigt d'Âstarté, des images de luxure. Et nous ne rirons pas cette fois-ci des effarouchements britanniques. L'émoi des hommes nous garantit du sérieux de l'aventure. Le scandale touche à Taristocralie britannique ; il touche plus haut encore, à la couronne même. La révolution de 1848 fut aidée, diton, par l'affaire Prasiin, crime isolé d'un membre de la Pairie. L'agitation de Londres est révolutionnaire, tout autant et plus que celle de Paris alors. Une question de classe se pose, et devant l'exis-
lence des privilèges de la gentry anglaise, la main hardie d'un journaliste vient de poser un formidable point d'interrogation !
Mais la politique ne me regarde pas. Gomment le nouveau cabinet se tirera-t-il d'affaire, entre les intéressés qui veulent faire taire et punir la Pall Mail Gazette, et la loi anglaise qui protège la presse, et l'opinion publique qui la défend? A la grâce de Dieu! Ce qui me touche, c'est l'état d'esprit que révèle cette enquête d'un volontaire de la morale qui, après avoir tout vu, a tout dit. Je me demande ce qui arriverait de nous si de pareilles révélations étaient faites sur nos mœurs? Qu'apprendrions-nous sur votre compte, messieurs? Aurions-nous cette douleur rare de voir, comme les ladies dont les beaux yeux bleus vont pleurer, que les hommes que nous aimons, que nous admirons, gardent le plus pur sang de leurs veines pour des débauches sans nom?
Eh bien! sans chauvinisme national, je crois que l'enquête parisienne ne donnerait pas les effroyables résultats de l'enquête de Londres. Paris a, à son passif, la tourbe méprisée de la prostitution basse, avec les êtres immondes qui en vivent. Il a le bataillon des cy théréennes sans cœur, qui dévalisent quelques douzaines d'imbéciles vaniteux. Mais ses mœurs légères ne connaissent ni les raffinements horribles qui prennent naissance dans la contrainte et l'hypocrisie sociale et reli-
gieuse, ni la cruauté qui en est la conséquence. L'amour, à Paris, est violent parfois, empreint le plus souvent d'une fantaisie excessive, où Tantique Lesbos elle-même a mis sa note fâcheuse. Il n'est pas sadique.
Où est l'abomination des faits qui se passaient à Londres, c'est qu'ils faisaient des victimes, de vraies victimes. La violence cruelle du mâle sur la femelle impubère, l'abus que l'acheteur de chair humaine fait de la marchandise livrée, voilà ce qui est irrémissible. Le crime est sans pardon. On nous avait raconté, jadis, sur la société élégante de Londres, bien des histoires bizarres. Il y avait eu, il y a quelque quinze ans, un scandale causé par de beaux jeunes gens de nobles maisons qui faisaient aux femmes cette suprême injure de s'habiller comme elles, de singer leurs allures, de se « désexer >, — comme le fait dire énergiquement Shakespeare à lady Macbeth. Mais cela n'était que ridicule. On pouvait y voir je ne sais quelle folie passagère de l'esprit, je ne sais quelle gageure de carnaval trop prolongée. Ces imbéciles qui jouaient à la femme ne faisaient de tort qu'à eux-mêmes. Mais le viol d'une enfant endormie ou liée sur un lit de supplice, c'est la plus abominable des perversions de l'esprit. On se demande comment de pareilles folies peuvent entrer dans un cerveau humain et dans un cerveau cultivé î
L'amour de la volupté ne peut y conduire. Le
plaisir de la femme n'est rien sans le consentement. Avec les courtisanes^ ce consentement est simplement commode ; avec les femmes qui ne se vendent pas^ il crée les plus nobles jouissances de l'âme, même au milieu des entraînements des sens. C'est ce consentement que Don Juan poursuit à travers le monde, avec ses mille et trois victimes. C'est le consentement que la bonne race gauloise aime par-dessus tout. Pour nos hommes, plaire est le premier point. Ils veulent nous séduire plus que nous posséder. Je sais bien qu'il y a, dans ce désir de plaire, une satisfaction d'orgueil qu'on poursuit. Mais cet orgueil est un orgueil de poète, excusable après tout. Au fond de ces possessions brutales qu'on reproche aux débauchés de Londres, un autre orgueil éclate, un orgueil horrible de maître, un orgueil immonde d'homme riche. Il leur plaît de traiter une créature humaine comme une chose qui leur appartient, parce qu'ils l'ont payée. C'est pour cela que les révélations de ces jours-ci ont une importance sociale. Tout un côlé du caractère de l'aristocratie anglaise s'y révèle, toute une face de Tâme britannique se laisse voir. Non ! Il ne s'agit ni de Dons Juans, ni de Lovelaces, ni même des Aphrodites voluptueux réunis en confrérie; ce qui nous apparaît^ c'est un Schylock blasonné qui, — et l'horrible est là, — croit peutêtre avoir je ne sais quel droit à l'abus des créatures humaines !
Arrivée à ce degré, la débauche n'est que le lâche assassinai de Tamour. Je ne crois pas qu'il y ait dix Parisiens capables de commettre cet assassinat dans les conditions que nous a révélées la Pall Mail Gazette. Les nobles anglais, corrects, politiciens admirables, [grands citoyens quand il le faut, ont passé leur vie à entendre dire et peutêtre à répéter que les Français sont un peuple pervers, qui rit des maris trompés, respecte peu le repos du dimanche, et fait de la galanterie sa principale occupation. Hé bien! ces Français qui se moquent trop, je pense, des aventures conjugales, qui se laissent voir avec des demoiselles, qui considèrent que, dès que Thomme et la femme sont nubiles, il s'engage entre eux un duel incessant, ces Français ont au fond du cœur un respect ému de la famille et une pitié profonde de la femme. Elle se traduit, cette pitié, dans les livres même qui nous parlent trop souvent et avec trop de complaisance de la prostitution parisienne. Je veux bien que le goût corrompu des lecteurs y cherche trop souvent des détails erotiques ou brutaux. Mais il est rare qu'un homme de race gauloise descende dans ces enfers sans vouloir vite, comme Dante, remonter aux étoiles, et sans sentir en lui la pitié du poète. A toutes les histoires de prostituées dont on a abusé, le public met toujours la même conclusion :, Ah ! la pauvre fille ! Et cette pitié est l'excuse de bien des folies.
Ea toutes choses de cette vie, banale ou excentrique, licite ou criminelle, on peut trouver son idéal. Il y en a un même dans ces amours qu'on dit à la mode dans les boudoirs des élégantes, comme jadis sous les lauriers-roses des îles grecques : la dépravation des sens s'y rattache à une idée abstraite de la Beauté, et Tamour, échappant à la loi naturelle qui en fait un instinct, se sublime autant qu'il se pervertit. Que si on laisse de côté ces exceptions rares, l'idéal français, c'est la joie et la gloire de la conquête. Notre race voit dans l'amour une bataille où il faut des vainqueurs, et, dans la débauche même, met celte pointe de goût du succès pour le succès même, qui a quelque noblesse encore. L'Anglais, admirable soldat, n'aime pas la conquête pour la conquête. Il veut la victoire pour les fruits qu'elle donne, pour en user, pour en abuser. Il paraît qu'en amour les hommes dont on nous parle aujourd'hui agissaient de même. Ils dédaignaient de plaire, pouvant acheter. Et pouvant acheter, ils se donnaient celle effroyable satisfaction de désirer une marchandise qui ne voulait pas être vendue. Plaisir de maître d'esclaves.
Ah! mes amies! que nous sommes heureuses que les tristes héros de ces tristes histoires ne soient ni nos maris, ni nos âls, ni nos amants ! J'ai souvent, ici, prêché l'indulgence. Mais je n'aurais pu trouver en mon cœur l'ombre d'une excuse pour
ces épouvantables viols, que n'explique pas même le long désir des amours adultes. De temps en temps, on juge chez nous quelques misérables qui ont abusé d'une enfant. Mais ce sont presque toujours des brutes. Notre jeunesse dorée a bien des péchés mignons sur la conscience, et même, a-t-on dit, à notre honte, parfois des péchés de mignons. Mais^ en somme, elle a plutôt quelque tendance à montrer trop d'estime pour le passé en s'occupant des vieilles gardes, qu'à manquer de respect pour l'avenir, en souillant l'enfance. Soupçonné de tels vices, un homme serait montré au doigt, même dans les cercles les plus légers. Je voudrais, quant à moi, que tout homme qui a profané Tamour en y mêlant la violence fût marqué au front et condamné à ne jamais connaître les ineffables joies de l'amour consenti. Que ne sommes-nous aux temps antiques où Vénus se vengeait des attentats commis contre elle ! On lui livrerait les coupables. Ils verraient, autour d'eux, le monde entier vivre par l'amour et pour lui. Ils auraient la notion des rougeurs divines, des abandons inopinés, des luttes profondes et des capricieuses fantaisies, du c oui » et du « non >, qui font la joie et le désespoir des amants et qui se succèdent souvent sur les mêmes lèvres, et on les renverrait, éperdus de désirs, à leur crime immonde, à leur immolation de bourreau !