LA FÊTE DES FEMMES
J'écris celte chronique aujourd'hui, jour de la Fêle des Femmes, C'est notre fêle, non pas seulement parce que sur trois femmes il y en a une qui s'appelle Marie, mais surtout parce que c'est la fêle de là Vierge Marie, qui est aux cieux.
Grande fêle pour les chrétiens catholiques, une des quatre grandes fêtes concordataires, que chôme lui-même le Journal des Débats! Plus grande fête encore pour les philosophes, qui savent voir dans la Fête de la femme, une des fêtes essentielles de l'humanité. Ce que les religions ont de charmant, c'est qu'on peut être libre-penseur, déiste, théiste, athée et cependant s'associer à la plupart de leurs fêtes, en les interprétant à sa guise. Ma grand' mère, qui était une marquise d'ancien régime devenue bourgeoise au temps de M. de Robespierre, avait trop lu Voltaire, et mon père avait trop chanté des refrains de Béranger au dessert pour que je puisse, hélas ! être une croyante! Je ne c gobe » pas, comme
dUait M. Léo Tâxil avant de se convertir, qu'âne flllo d'Israël soit devenue mère après avoir reçu la vi&ile mystique du Saint-Esprit. Femmes sont les déesses, hommes furent les dieux. Mais déesses el dieux ne me sont pas moins chers et respectables pour avoir été de notre sang, de notre chair, pour avoir connu nos joies, nos douleurs et nos faiblesses. Nous portons nos dieux en nous, nous les faisons, selon les besoins renaissants et divers de notre idéal, et c'est pour cela que je les adore. Uien certainement, cette façon de garder le culte des symboles d'une religion à laquelle je ne crois pas devra me faire tenir pour une pauvre petite cervelle féminine par les fortes têtes philosophiques, dont le conseil municipal de Paris nous offre une collection exquise. Ces braves gens estiment qu'après les joyeux petits livres philosophiques de M. Monteil, il ne reste plus rien de la Vierge Marie, par exemple. Hé! bonnes gens! Il en reste tout^ il en reste l'idéal, qui seul vaut quelque chose. Il en reste ceci que tout ce qui a dans l'âme une petite flamme de poésie, savants ou humbles, pense à la femme d'une certaine façon et lui adresse un acte de dévotion? Étoile du matin, étoile de l'aurore, étoile de la mer, espérance et consolation de l'humanité, ora pro nobis!
Ce n'est pas la nature seule qui a l'horreur du vide, c'est surtout l'âme humaine. Elle ne peut
supporter les cieux déserts. Quand le Paganisme, qui les avait peuplés au gré d'une imagination infinie, mourut, tué par le génie regrettable de Socrateet par l'imprudent bon sens d'Aristophane, un grand danger nous menaça. L'Orient donnait naissance à des religions d'où les femmes étaient exclues. Le Dieu de Moïse, comme le Dieu de Mahomet, était un Dieu unique, masculin, servi par des hommes seuls. Par une loi mystérieuse, par un hasard béni^ peut-être par un accident historique heureux, car la Mère et Magdeleine se trouvèrent au pied de la croix, la femme entra dans la religion nouvelle et nous fûmes sauvées! Elle entra timidement. Les durs apôtres Juifs se souvenaient^de la parole de Jésus à sa mère, un jour d'exaltation farouche : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Mais saint Paul nous aimait. Il ouvrit l'Eglise aux « sœurs >• Il leur écrivit ses admirables épitres : il accomplit, sans s'en douter (comme il arrive presque toujours pour les grandes choses qu'on fait) une révolution sociale plus importante que les changements des empires. On nous demande souvent pourquoi nous restons chrétiennes, même ne pratiquant guère? Tout simplement parce qu'il y a dix-huit cents ans, le second fondateur du Christianisme, païen d'origine, latin de race, nous associa pour la première fois, à l'idéal de l'homme. Gela vaut la peine qu'on s'en souvienne !
C'est rÂssomptioû^ et toutes noas montons au ciel, c'est-à-dire nous triomphons, avec là Vierge, mère de Dieu. Je dis toutes, les mères aux sept plaies et les mères joyeuses, les vierges et les femmes, et jusqu'à Marie-Magdeleine, qui ne se repentit pas de son amour! Entrée dans la religion, c'est-à-dire dans l'idéal de l'humanité, la femme y est entrée tout entière. Voyez les œuvres des grands peintres^ qui ont fait pour le catholicisme ce que les poètes avaient fait pour le paganisme, qui lui ont donné un corps : toutes les femmes sont successivement représentées dans leurs assomptions triomphantes. Ils y ont mis leurs mères amaigries, leurs filles chastes, leurs maîtresses voluptueuses. Nous avons, jour par jour, fait la conquête du ciel !
Cette conquête a été si complète, si définitive, qu'après elle il ne me paraît pas que nous ayons grand' chose à désirer. Nous en avons même, entre nous, un peu abusé. Un des plus grands esprits de notre époque, Proudhon, s'est déjà révolté contre notre domination, comprenant très bien qu'elle était appuyée sur les idées religieuses. Il a montré le catholicisme, de plus en plus devenant la religion de la femme, et il a combattu, avec son admirable génie d'écrivain, ce qu'il a appelé la Mario latrie. Une de nous, M^^ Adam, qui était M^^ Juliette La Messine, s'est donné la peine de combattre Proudhon : elle a écrit, -—
un peu aidée, dit-on, par un philosophe aimable, — la Réfutation des idées proudhoniennes. Le livre, rare aujourd'hui, est curieux. Il n'était pas très nécessaire. L'influence des femmes, depuis longtemps subie, est maintenant consacrée par les mœurs, et, chaque jour davantage, par les lois. Aussi, au lieu de chercher, comme font quelquesunes de nous, de prétendus progrès, tels que Taccession aux fonctions publiques, pouvons-nous et devons-nous plutôt nous demander ce que, le monde étant à nous, nous en allons faire?
Nous ne pouvons pas nous dissimuler que nous avons, dans le monde contemporain, une glorieuse mais lourde responsabilité. L'avenir nous demandera justement compte de ce que nous aurons fait en politique, en littérature, dans presque tous les ordres d'idées, où nous sommes maîtresses, sauf peut-être dans l'ordre scientifique, qui nous échappe encore. Laissons de côté la politique, où il est visible que notre rôle n'est pas bon pour l'heure : car, nous qui devrions être le progrès conservateur, nous nous tenons aux extrêmes, ici réactionnaires, là révolutionnaires. Mais, voyons ce que nous faisons de la littérature? Je ne dis rien des femmes qui écrivent, dont le nombre est grand. Mais, quel que soit le talent de quelquesunes d'elles, leur influence n'est pas égale à l'influence des femmes pour qui on écrit. Celles-ci sont les dispensatrices des succès. Elles ont fait.
j06 LA SAGESSE PARISIENNE
depuis quarante ans, toutes les grandes renommées. Leur approbation a été la gloire de Lamartine, leur sourire a été la joie de Musset. Victor Hugo, plus lentement, a forcé notre admiration. Ces grands artistes, nous les avons adorés et à bon droit, parce qu'ils nous aimaient, car dans les colères et les ironies de Musset nous voulions trouver encore de l'amour pour nous.
Mais aujourd'hui, n'avons-nous pas trop de complaisances pour des écrivains qui ne nous aiment pas, quoiqu'ils parlent constamment de nous, qui nous aiment mal? La littérature contemporaine nous détraque, en nous donnant pour détraquées, et nous la laissons trop volontiers dire. Je lis bien, en moyenne, cinq ou six romans tous les mois. Il n^en est peut-être pas un dont l'héroine ne soit une femme hors de toute raison ! Remarquons la différence profonde qui existe entre les héroïnes de G. Sand et celles d'aujourd'hui. Elles étaient exaltées, passionnées, les nôtres sont froidement folles ou perverties. Il semble qu'il se passe dans nos âmes et dans nos cœurs quelque chose de comparable à ce qui se passe, nous enseigne l'histoire, dans les esprits et les nerfs des familles de race royale, qui gouvernent autocratiquement de grands empires. Un vent de folie, cela est incontestable, entre par les fenêtres des vieux palais. La toute-puissance crée je ne sais quel ennui, quel état misérable de l'âme, quelle
impuissance à éprouver des sensations et à connaître des désirs. L'imagination, alors, s'affole et cherche des plaisirs partout, même dans l'avilissement. Bien des grandes races finissent de la sorte, entre des plaisirs fiévreux, des ennuis insondables et des mysticismes singuliers. Notre toute-puissance en est-elle là, que le gouvernement du monde ne nous amuse plus et qu'il nous plaise de l'affoler et de le perdre avec nous?
Il est inquiétant de ne pouvoir ouvrir un roman de nos jours sans y trouver une histoire de quelque femme que les satisfactions légitimes de la vie ne contentent pas, et qui en est réduite à cette misère de chercher à inventer des sensations à tout prix, en se virilisant ou en efféminant les hommes. Or, W^^ de Maupin était une imprudente, et Omphale, faisant filer Hercule à ses pieds, une sotte. Notre devoir, notre gloire et notre bonheur aussi, sont dans une tout autre voie. Nous les trouverons, mères, femmes et amantes, en redonnant au contraire aux hommes de notre temps, une énergie, une exaltation de cœur et d'esprit qui leur font défaut. Le culte de la femme ne peut être grand et durable qu'à une condition : c'est qu'elle ne sera pas le seul objet de son propre culte et que, sur cet autel charmant, l'homme sacrifiera à d'autres dieux. Nous ne devons pas vouloir être aimées seulement pour nous-mêmes, mais aussi et surtout pour toutes les
grandes choses que nous inspirons. Aux époques où la femme a été très aimée, elle a couronné son amour d*un idéal. Le moyen âge a eu la chevalerie; le xviii® siècle la révolution des idées, précédant la révolution dans Faction. C'est, à mon sens, ce qui nous manque aujourd'hui, de joindre à réternelle passion un élément qui la ravive et Tennoblit. Notre littérature, qui exprime notre état moral, n'est plus assez créatrice. Elle analyse constamment Tamour jusque dans ses expressions les plus singulières. Mais elle ne lui donne pas un idéal et ne lui laisse même pas les petites ailes qu'il garde encore sur les trumeaux que Ton peignait pour nos grand'mères.
Me voilà loin, bien loin de TAssomption et de la Vierge Marie. Mais je me plais à ces tours que nous joue la Folle du logis, qui n'est pas si folle qu'elle en a Tair, quand elle nous conduit d'une idée à une autre, nous montrant les rapprochements mystérieux entre des choses qui ne sont pas liées par une chaîne apparente aux yeux. Il était assez naturel cependant que la fête catholique m'apparût comme la consécration du triomphe de la femme et que dès lors il me vînt à l'esprit cette inquiétude de savoir si nous savons assez bien user de notre triomphe pour le rendre définitif en le rendant utile à notre race et à notre patrie? Car il faut que la prière soit vraie qui salue toutes les femmes, en Marie pleine de grâce I