LE COMÉDIEN
M. Bressant vient ;de mourir. Atteint d'une grave maladie depuis longtemps, ce brillant jeune premier se survivait à lui-même, dans sa retraite de Nemours, près de M. Geoffroy, toujours vert. Bressant avait soixante-onze ans et avait quitté la Comédie depuis dix ans au moins. Nul n'y eut des succès plus francs, qui tenaient à la fois à son talent, à sa personne et à son emploi. Il meurt laissant un beau souvenir, une tradition et aussi une légende. C'est de cela que je veux parler, sans plus rappeler sa belle carrière d'artiste, que nos lecteurs n'ont pas oubliée.
Bressant a été le comédien idéal et l'idéal du comédien pour toute une génération. Bien né, fils d'un bourgeois riche qui rêvait pour lui les panonceaux du notariat ou les tranquilles labeurs d'une étude d'avoué, il avait vu sa vocation contrariée, selon l'usage. Avant d'aborder les grandes scènes, il avait traversé la bohème du théâtre. Nul ne cabotina davantage et dans de pires condi-
iiO LA SAGESSE PARISIENNE
tioDS. A seize ans, il jouait déjà ici ou là en amateur^ et il considéra sans doute comme un bonheur le jour où, moyennant quarante sous de cachet (sans feux), il fut admis à débuter au théâtre de Montmartre. Or, savez-vous quel fut le rôle de début du futur duc de Richelieu? Un rôle d'ours dans une pièce à spectacle !
Puis, le succès vint, conquis à force de coups d'audace, d'incarnations diverses, et avec le succès, les aventures. Instruit, bien élevé, beau, brave, amoureux, Bressant, dans les troupes de comédiens, avait l'air de ce marquis de Sigognac que Gautier nous montre enrôlé dans une troupe errante pour les yeux de l'Isabelle. Engagé en Russie, Bressant s'en échappe un beau soir. Il parait que le comédien qui devait marier plus tard sa âlle à un prince, devait fuir au plus tôt la jalousie d'un prince, son rival malheureux. Enfin, en pleine possession de son talent, où, à la connaissance de la tradition se joignait une incontestable élégance native, Bressant se fixa à la Comédie. La légende qui s'était faite autour de lui l'y suivit. Elle flotte autour de sa tombe.
Dans les imaginations et particulièrement dans les imaginations féminines, Bressant fut, au théâtre, un héros de roman. II avait, par amour de Tart, renoncé aux joies de la vie bourgeoise et régulière, et son renoncement fut récompensé par plus d'un sourire de femme. Amoureux supérieur,
PARADOXES FÉMININS {\i
surtout dans le costume de ville, il apportait, disait-on, à la scène, les souvenirs de sa vie galante et gardait, hors des planches, le charme puissant et pénétrant du comédien. Le cabotinage effréné de sa jeunesse ne l'avait pas laissé cabotin. Les costumes qu'il portait mettaient sur toute sa personne je ne sais quelle gentilhommerie exquise et l'odeur des coulisses s'évanouissait devant Vodor di femmina. Il fut, en un mot, de ces derniers comédiens qui avaient quelque chose de moins et quelque chose de plus que l'homme du monde. Il restait à part, — ce qui est toujours un privilège. Cet < à part » que les comédiens ont connu et dont ils ne veulent plus aujourd'hui, les avait rendus extrêmement enviables. Et cette envie, qui est au fond du cœur de tous les hommes envers qui entre, bien armé et en vainqueur, dans la bataille amoureuse, a été pour quelque chose dans le sentiment de réaction qui s'est, ces temps-ci, déchaîné contre les comédiens. Ils nous ont irrités et ennuyés, ces beaux hommes qui apparaissaient aux femmes avec le prestige et les illusions de la scène, qui les gardaient à la ville et, ayant endossé l'habit de marquis des Précieuses^ ne s'en laissaient pas dépouiller par les vrais marquis. Leurs gloires éclataient trop à nos yeux; nous n'avons pas été fâchés q^i'on nous montrât les petitesses de caractère et les misères professionnelles inhérentes à leur métier. Et Delobelle est né dans
les lettres, figure prodigieuse de vérité et, plus encore, d'imagination, création puissante d'un satirique qui a fait tomber son ombre sur tous les comédiens. Le cabotin, tue par des hommes qui avaient pourtant cabotine comme pas uo, est ressuscité. [Moins apparent, le préjugé ou l'opinion mauvaise sur le comédien est plus vivante aujourd'hui qu'il y a vingt ans.
Personnellement,* je pense que les comédiens ont énormément perdu à passer de l'état héroïque à l'état bourgeois. Leur caractère ne perdait pas quand il était bon, aux premières luttes de leur jeunesse, et leur talent grandissait à ces efforts inouïs que la vie leur imposait. Je ne vois pas bien ce qu'ils ont gagné à rentrer dans le rang où, leur besogne faite, ils s'effacent. Il ne m'est pas prouvé que la régularité de bureaucrates à laquelle ils sont parvenus ait tout à fait guéri la bourgeoisie entière d'un préjugé séculaire, et l'originalité de leurs figures en est diminuée. Le vent d'orage qui souffiait sur leur existence entretenait le feu sacré. Kn outre, si les comédiens ont voulu déplus en plus vivre comme tout le monde, ils n'ont pas accepté que le monde cessât de s'occuper d'eux. Ils ont prêté la main autant qu'ils ont pu aux indiscrétions des soiristes, qui n'existent guère que depuis une vingtaine d'années. Le mystère dont leur vie était jadis entouré les grandissait aux yeux de la foule. C'est à demi-voix qu'on racontait leurs
aventures étranges. Aujourd'hui les aventures paraissent rares; mais, en revanche, il n'est pas un détail vulgaire de leur vie que les gazettes ne nous racontent. Almaviva se purge, Buckingham a la grippe, et Lisette accouche d'un enfant que Frontin ne lui a pas fait et qu'un père sérieux déclare à la mairie où il est électeur. Les cancans, connus par le menu, ont succédé aux drames et aux aventures galantes dont on murmurait un mot. Sganarelle est « Monsieur le Professeur >, décoré. Aux Beaux-Arts, MM. les comédiens sont de la maison, considérés comme des chefs de bureau presque autant que comme des chefs d'emploi.
Je demande en grâce qu'on ne voie rien ici de blessant pour les comédiens. Je compte parmi eux des amis sûrs; je fais cas du caractère de beaucoup d'entre eux; j'estime que leur métier, très laborieux, est aussi noble que pas un. Les comédiens de la politique, de la science, de l'industrie, du commerce, ne me paraissent pas supérieurs, dans leurs rôles, aux comédiens de la scène. Ma seule réflexion est celle-ci : qu'en voulant rendre à leur métier une dignité et une régularité parfaites, alors que la régularité n'était pas utile et que la dignité est toujours possible à chaque individu, les comédiens ont altéré l'originalité professionnelle qui est faite surtout pour eux. Ils sont, qu'on me passe la comparaison, comme des
zouaves qui auraient demandé à troquer leur uniforme brillant contre la sévère tenue de la ligne. Et partout, dans Tart comme dans l'armée, dans la société de Paris comme dans les colonies lointaines, je regrette les enfants perdus.
La mort de Bressant permet encore de soulever, sans trop d'indiscrétion, le problème obscur de l'amour que les femmes ont pour les comédiens. Quand il s'agit d'actrices, la chose est bien simple. Les comédiens se marient volontiers entre eux, comme les allés de généraux épousent des aides de camp. Les liaisons, longues ou passagères, sont facilitées et expliquées par la communauté de séjour dans les théâtres, par la liberté forcée des travaux accomplis ensemble, par intérêts qui se rapprochent. Il est également très simple de savoir pourquoi les gens du monde remarquent et aiment au théâtre des allés et des femmes à qui ils feraient peu d'attention ailleurs. La race des rois Candaules est éternelle. Mais où le mys* tère commence, c'est quand il s'agit de savoir jusqu'où est vraie la légende des amours subites qui ont pris certaines femmes pour des acteurs. Que la chose soit arrivée, cela est incontestable et ce n'est pas d'aujourd'hui. Le beau Jelyotte fit fureur chez nos grands'mères et Veslris lui-même eut quelque peine à être l'homme chaste que le danseur doit être, disait-il. Seulement, est-elle aussi fréquente qu'on le dit ? Et quel est le senti-
ment qui se cache au fond de ces fantaisies?
Là encore on peut trouver quelque trace du sentiment de réaction qui s'est fait, dans les lettres^ contre les comédiens. Au temps héroïque, le roman aimait à raconter qu'une grande dame s'était éprise d'un acteur et à entourer ce caprice d'une mise en scène qui venait du théâtre et qui y survivait. Encore qu'il se moque de la fatuité de Lélio, Gautier lui donne pour maîtresse une duchesse énamourée, qui le trouve encore beau quand il a dépouillé les oripeaux de la tragédie. Aujourd'hui, les récits qu'on fait des amours des comédiens et des femmes du monde sont cruels pour les premiers. On vit sur cette histoire, très authentique, d'un acteur invité à souper par une femme du monde, qui se rend à l'invitation soupe, flirte, montre de l'esprit, — car il en a beaucoup, — mais qui ne voit pas venir l'heure du berger et qu'on met à la porte quand il veut faire marcher l'aiguille de la pendule du boudoir. Vingt fois on nous a fait le récit terrible de la femme qui a cru à d'Ârtagnan, à Buckingham ou à Antony, et qui n'a, tendant ses bras vers cette illusion, serré qu'un homme vulgaire trop rasé et préoccupé de sa personne et des petitesses de son métier, limon mou, qui s'affaisse quand la main du poète ne le pétrit plus. Cette déconvenue n'est pas extraordinaire si on fait la part de la mobilité et de l'exagération des sentiments féminins. Les
femmes sont très capables d'identifier le rôle et Tacteur. Malheureusement pour celui-ci, le métier a des nécessités dures qui rompent brusquement cette identification, plus fréquente à la scène qu'on ne le pense. Un ténor qui a chanté les cinq actes des Huguenots ^ eût-il été regardé avec complaisance par une reine^ a besoin, avant tout, de changer de flanelle et de dévorer un poulet froid. C'est ce que plus personne n'ignore en notre temps d'analyse scrupuleuse. Ceci, les femmes le savent mieux qu'autrefois. Et les comédiens eux-mêmes ont travaillé à détruire leur propre légende, si bien que Dressant sera peutêtre un des derniers qui en auront sauvé quelque chose.