GÉNÉRALISATION
autre hypothèse pour le phénomène de la disparition graduelle des vaisseaux de bas en haut et de leur apparition graduelle de haut en bas. Et qui sait si l'hypothèse de l'astronome ne nous suffit, c'est-à-dire nous paraît vraie, uniquement que parce que nous ne connaissons pas les faits qui la contredisent? Qui sait si nous ne devrions pas l'abandonner, au cas où notre connaissance des faits viendrait à s'élargir? Qui sait si, un jour, des gens mieux renseignés ne souriront pas de toutes nos hypothèses actuelles, comme nous sourions, aujourd'hui, de celle du nègre du Congo, bien qu'elle soit imaginée en vertu de la même méthode que celle de la force d'attraction, bien qu'elle repose également sur l'observation d'un phénomène sensoriellement perceptible, à savoir l'enfoncement dans la mer des vaisseaux qui partent et l'émersion hors de celle-ci des vaisseaux qui arrivent, bien qu'elle soit par conséquent une réelle induction ?
La méthode de penser est la même chez tous les hommes, chez les nègres du Congo et même chez ceux de TAustralie comme chez un professeur de sciences d'une université. La seule chose qui constitue une différence entre eux, c'est la quantité des faits qui leur sont connus, et la capacité de l'observation exacte, c'est-à-dire de l'attention qui, à son
ri.
tour, est l'expression de plus ou moins de développement du cerveau. Plus nous sommes capables d'attention, et plus exactement nous percevrons les phénomènes ; plus nous connaissons de faits, et plus facilement nous éviterons de leur prêter des traits dont l'inexactitude et l'impossibilité sont prouvées par d'autres faits. Mais tous nous avons une tendance à généraliser le phénomène isolé perçu par nous, à le rattacher à d'autres auxquels ne le réunit aucun rapport sensoriellement perceptible, et à y ajouter des traits qui ne se trouvent pas en eux. Cette habitude de la pensée, conséquence de notre imperfection organique, est la source de toutes nos erreurs. Si nous laissions les phénomènes agir sur nos sens, sans aller audevant d'eux avec des images de souvenir préexistantes d'autres phénomènes précédents, plus ou moins superficiellement semblables à eux, nous pourrions être ignorants, mais non nous tromper; nous pourrions ne pas voir ou imparfaitement percevoir des faits, mais non les interpréter faussement; nous aurions dans notre conscience peutêtre peu de représentations, mais pas d'inexactes. L'erreur en effet n'est jamais l'aperception, mais l'interprétation; or, celle-ci est ce qui n'existe pas dans le phénomène, mais ce que nous y ajoutons de notre propre cru ; ce que non les sens
GENERALISATION
loi)
communiquent au cerveau, mais ce que le cerveau fait accroire aux sens. Nous tenons cependant à notre habitude de pensée défectueuse, car elle nous donne un sentiment agréable de richesse intellectuelle, en remplissant notre conscience d'une foule de représentations qui ne laissent deviner, par aucun trait natif, si elles sont exactes ou inexactes, si ce sont des ombres ou des réalités.
Un Irlandais, que tout son village connaissait comme mendiant, entra un jour dans une auberge et se fit servir un rôti de porc et beaucoup de whisky. L'hôtelier lui ayant exprimé son étonnement de cette magnificence. Paddy répondit fièrement : € Un homme qui a environ 2,500 francs de revenu annuel peut se permettre cela. — • Comment? Tu aurais 2,o00 francs de revenu annuel? — Certainement. Un monsieur anglais dont j'ai porté la valise au chemin de fer m'a donné cinq shellings (6 fr. 2o), et cinq shellings par jour font environ 2,500 francs par an. »
Chaque fois que nous généralisons une aperception, nous imitons le Paddy de cette anecdote, et il se pourrait bien que notre richesse en connaissance eût la même valeur que les 2,500 francs de revenu annuel de cet Irlandais à la fois induclifet déductif.
ou EST LA VERITE
où EST LA VÉRITÉ
Je me trouvai assis par hasard un soir, dans un salon, auprès d'une dame de « la haute finance ». La nécessité voulant que je causasse avec elle, je devais naturellement parler des choses qui pouvaient l'intéresser. Nous ne tardâmes pas h en arriver à son dernier voyage aux eaux, et elle raconta avec enthousiasme comhien elle s'était plu à Trouville, où, dans la journée, elle avait exhihé des toilettes stupéfiantes, et passé les nuits au casino à jouer au baccara.
La dame m'ayant terriblement agacé par son sol caquetage, je me risquai à lui demander si elle ne pouvait pas s'imaginer qu'on pût mieux employer son existence.
c — Non, répondit-elle sur un ton très décidé ;
quand on fait ce qui vous donne un plein et entier
plaisir, on a fait ce qu'il faut faire.
« — Et ne pensez-vous pas, hasardai-je encore,
qu'il faut un peu plaindre les gens auxquels l'exhi-
bition de toilettes et les nuits passées au baccara causent un plein et entier plaisir ? »
La remarque était à coup sûr impertinente. Je reçus cette aigre réponse :
« — Mon Dieu, tout le monde ne peut pourtant pas écrire des livres !
< — C'est juste. Mais écrire des livres, n'est cepas là peut-être une occupation plus digne et plus haute que d'étaler des toilettes et de jouer au baccara?
« — Absolument pas. L'un ne vaut pas plus que
l'autre. Gela amuse les uns, ceci les autres. Je ne vois pas de différence.
c — La majorité des hommes n'est pourtant
peut-être pas de cet avis.
c — Cela n'est nullement certain, et du reste je ne m'en préoccupe pas non plus. Dans mon monde, on pense assurément comme moi, et les autres gens me sont indifférents.
« — Mais les hommes les meilleurs et les plus considérables placent pourtant les occupations intellectuelles au-dessus du jeu et des futilités, et l'homme de lettres est plus considéré dans l'État et dans la société que le joueur de baccara et rexhibiteur de toilettes brillantes.
c Vous trouvez ? dit-elle avec une intonation inimitable. Je n'ai jamais remarqué cela. Par-
tout oïl je suis allée, ceux que vous nommez les joueurs de baccara et les exhibiteurs de toilettes brillantes, ont toujours été Tobjet de plus d'attention et d'estime que les faiseurs de livres. »
J'étais battu à plate couture, autant qu'on peut l'être, et n'avais plus qu'à convenir de ma défaite. Il y avait donc là deux opinions opposées en présence, et chacune se croyait sincèrement la seule juste, aucune ne pouvait parvenir à déplacer l'autre. Pour l'une de ces convictions, les raisons de l'autre n'existaient simplement pas, et aucune des raisons ne possédait en soi un caractère irrésistible d'exactitude et de valeur absolues qui pût contraindre chaque intelligence humaine à la concevoir comme vérité, et à sentir comme une erreur tout ce qui la contredisait.
Je connais une dame qui est laide et même affligée d*un défaut physique (elle est légèrement bossue), et dont l'intelligence reste en arrière de plusieurs longueurs de tête d'oie sur celle d'un barbet quelque peu doué. Mais elle aime la société des hommes et sait provoquer leur amabilité par des avances intrépides. On remarque naturellement tout de suite que les compliments lui sont agréables et qu'elle peut les supporter quel que soit leur calibre ; et comme les compliments aujourd'hui sont encore à meilleur prix que les
ou EST LA VERITE
mûres au temps de Falstaff, on lui en fait autant qu*elle veut. Cette dame approche maintenant de la quarantaine, et elle n'a encore eu dans son existence que des moments heureux. Elle est fermement convaincue qu'elle est la plus belle, la plus spirituelle et la plus gracieuse incarnation de la féminité ; que chaque homme qui l'aperçoit en devient aussitôt éperdument amoureux ; que son infirmité même augmente son irrésistibilité. Tous les hommes le lui disent, parce qu'elle réclame qu'on le lui dise, et [elle le croit. Elle n'a jamais entendu un avis dissident. Si les femmes ne partagent pas à son égard l'enthousiasme et l'admiration des hommes, cela ne la trouble nullement dans sa satisfaction d'elle-même ; car les femmes sont ses ennemies, parce qu'elles l'envient. Personne ne lui dévoilera jamais que tous les hommes, pendant toute sa vie, ont ri à ses dépens, et sur son lit de mort elle se dira : « Ma vie a été un seul triomphe, incomparable et sans fin, et avec moi meurt la femme que tous les contemporains mâles ont déclarée la plus belle, la plus spirituelle et la plus gracieuse de sa génération. » Cela lui semblerala vérité pleine et absolue, et rien ne soulèvera en elle le plus léger doute si elle n'a pas été tout de même la victime d'une illusion. En février 1881 quelques jeunes gens de Paris,
rédacteurs d'une feuille de chou, eurent l'idée de vouloir faire parler d'eux. Ils décidèrent d'organiser pour Victor Hugo une « apothéose nationale •. Ils commencèrent par former entre eux un « comité de la fête de Victor Hugo » et à en nommer membres, naturellement sans leur en demander l'autorisation à l'avance, de nombreuses personnalités véritablement éminentes. L'imposante liste des noms parut dans tous les journaux. Ceux-ci n'osèrent pas repousser les notes-réclame dont, h partir de ce moment, ils furent inondés chaque jour pendant quatre semaines ; car qui voudrait se laisser dire qu'il n'est pas patriote et n'a pas de cœur pour une gloire nationale ? On fit accroire au public qu'il s'agissait d'une manifestation dont la pensée était née spontanément dans cent mille têtes ; les autorités furent forcées de prendre part aux préparatifs ; le mouvement entraîna même à l'étranger des gens naïfs ou avides de réclame, qui profitèrent de l'occasion pour voir leur nom imprimé dans les journaux parisiens. Au jour fixé, la grande manifestation eut lieu, quinze mille personnes environ défilèrent devant la maison de Victor Hugo ; parmi elles, il y avait à peu près deux mille camelots qui vendaient des médailles, des brochures, des pièces de vers et autres objets analogues, et visaient à une petite affaire ; envi-