PAUL, EUGENE
paul. — Je vous écoute
BUGÈNE. — Eh bien, voilà mon idée : en deux mots, n'est-ce pas? Vous savez que les compagnies d'assurances américaines font une grosse concurrence aux compagnies françaises. Il serait intéressant de garder cet argent-là chez nous, n'est-ce pai
paul. — Certainement.
bugène. — Il suffirait pour cela qu'une compagnie français? offrît aux assurés des avantages équiviJents : diminution des primes, participation aux bénéfices, etc.
paul. — Oui.
eugène. — Cette compagnie, je veux lafonder sur des bases colossales, et j'offrirai à l'Etat comme garanties non pas quelques immeubles dispersés çà et là, mais une ville.
paul. — . Une ville? Laquelle?
bugène. — Oui, une ville, une ville tout entière, que je crée, que je fais sortir de terre, dans un pays merveilleux, l'Estérel. sur la Côte d'Azur, le climat méditerranéen, la montagne et la mer, une ville moderne et magnifique, des théâtres comme à Cologne et à Bayreuth, des bains comme à Budapest, vous m'entendez, des palais comme à Florence, une ville tout en marbre, qui s'élèvera dans le soleil et dans les roses.
paul. — Poète!
eugène — Oh ! c'est une idée géniale, en effet... J'aurai les capitaux, mais je n'ai pas les terrains. L'Estérel est un massif domanial... il faut que l'Etat me vende ses deux cent mille hectares, et c'est pour ça, mon petit Paulot, que j'aurai besoin de vous. Il me faudrait l'appui de quelques hommes politiques en vue. Si vous voulez marcher, marcher à fond, vous me comprenez, bien entendu, il ne s'agit pas de pots-de-vin...
l'AUii. — Je pense bien.
eugbne. — Mais de toaneaflk, de foudres! vovio êtes un bravo ami. je vous parle earréîuent. Vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi jusqu'à présent. Si vous voulez, votre fortune est faite.
politique dans ces combinai&ons-là. On me reproche déjà d'être votre avocat. Vous n'avez pas lu cet article de Chanipière da.-io YIntégrat, ce matin?
EUGÈNE. — Non.
EUGENE — Au ' ah ! sacrk Baron.
1I'JMME-LA.
.1 ADORK CEI
Paul. — Mou cher Eugène, votre idée m'.ipparaît d'abord un peu chimérique.
EUGÈNE. — Chimérique?... vous verrez.
paul. — 'Fût-elle pratique, je ne peux pas aider, moi, député sociali. te, à la réalisation de cette Salente de ploutocrates dont vous voulez être !e fondateur. Je ne peux pas me mêler d'entreprises financières, de ventes et d'achats de terrain, entrer comme homme
pail, lui tendant le journal. — Lisez!
eugène, parcourant Varticle. — Oh! Oh!... il a vu ça de sa fenêtre?... Charmant!... Aïe! très peu pour moi. (Posant le journal.) Foutez-vous de ça !
padl. — Facile à dire... à la veille des élections, c'est très giave.
Eugène. — Personne ne le connaît, ce Champière.
paul. — Vous ne le connaissez pas; m*is il possède une grande influence. Vous voyez, on m'accuse d'être aux gages des patrons, d'avoir plaidé pour vous une question d'héritage et même d'avoir pris votre défense contre le syndicat !
Eugène. — Un individu, un délégué, que je ne connais pas, entre chez moi, me somme de reprendre des camarades renvoyés et, comme je refuse, me menace, me met son poing sous le nez. Je l'ai sorti... un patron est un homme... je voudrais bien savoir ce que votre Champière eût fait à ma place?
paul. — Je ne vous dis pas; mais, pour moi, c'est très ennuyeux.
bugèxe. — Alors,je ne peux pas compter sur vous?
paul. — Pour cette affaire de terrains... Oh! non!
bugène. — Comme vous voudrez... vous connaissez ma devise : << Liberté! Libertas! » (Le domestique ouvre la porte et annonce M. Bouif.) Ah! le Baron, je crois bien, qu'il entre ! Bonjour, Baron !
le baron. — Bonjour, monsieur Eugène...
Votre santé est bonne?
Eugène. — Excellente, mon vieux Baron.
Avez-vous de l'argent liquide ?
le baron. — Non, monsieur Eugène.
Eugène. — C'est dommage, j'aurais fait votre fortune... nous allons brasser de grandes affaires... Ça ne vous dit rien?
le baron. — Oh! non, monsieur Eugène.
J'avais un oncle, un brave homme... il était menuisier, faubourg Saint-Antoine... il brassait de petites affaires, de toutes petites affaires, pourtant ça ne lui a pas réussi. Un matin, il est venu trouver mon père... pour lui parler d'une commande, d'une commande extraordinaire que lui avait faite le maréchal Mac-Mahon : il s'agissait de bibliothèqr s à poser tout le long des fortifications et dans toute la hauteur; quinze jours après, il était enfermé.
eugène. — Des bibliothèques! Ah! ah! sacré Baron... j'adore cet homme-là. Allons, vous evez sans doute à causer, je m'en vais.
Les « au revoir ». Eugène est sorti.