‹ ParaîtreChapitre 28 sur 59 · LE MOT · texte numérisé non relu

LE MOT

à la nôtre. Il suffit de faire parler là-dessus nos grand'mères. Cela tient peut-être à ce que, dans une démocratie, le moeurs de cour se vulgarisent. Et puis, à l'heure actuelle, les mondes sont singulièrement mêlés, chacun veut s'échapper de son milieu... on fréquente des gens plus riches que soi... on dîne chez eux. Alors, on est obligés de rendre ces dîners et c'est bien l'expression juste, car il ne s'agit plus, aujourd'hui, de réunir quelques amis autour de sa table et de passer ensemble des heures cordiales ; mais il faut rendre les six services, la vaisselle plate, les fleurs électriques., il faut même rendre les convives, l'académicien et l'Américaine.

favl. - — Mais oui,... nou6 rendons ce soir un dîner au comte de Gravigny... nous ne pouvons pas avoir l'air de malheureux.

le baron. — Aussi, pourquoi vas-tu chez 1; comte de Gravigny?

PAUL, - Nous le rencontrons chez les- I! ii'1/.ell. Parce qu'elle a épousé un million* n:u. e, dois-je ne plus voir ma BOBttrP

m sinon. — Evidemment, tout s'enchaîne.

PAUL. — Oh! je sais bit n que le voisil immédiat de cette immense fortune, le côtoiement perpétuel de tous ces millions, sont pour Christiaae choses irritantes et dangereuses.

i i: baron. — Elle compare.

r.\r!.. — Oui, elle compare : Christiane est de luxe et d'élégance, elle a auprès d'elle une mère vaniteuse et qui l'excite. D'un autre coté, ai-je le droit d'enfermer sa jeunesse et sa beauté dans une existence médiocre. Et puis, je l'aime !

le isARON. — Et tu no sais rien lui refuser. .. tu aimes ta femme comme une maîtresse.

paul. — Hélas! on aime comme on peut ; il y a des femmes qui sont nées mal-

le BARON. — Je n'admets pas le paradoxe de la maîtresse conjugale... le mari doit rester le maître, surtout si l'épouse n'est pas raisonnable.

paul. — Le maître, le maître! C'est facile à dire; mais, encore sur ce point, les idées ont changé, Baron, et quelle femme à p résent, supporterait de n'être dans le mariage que la bonne ménagère, l'honnête pondeuse, un peu esclave, créature inférieure en 'va mot ?

le baron. — Xe me fais pas dire ce que je ne dis pas : l'homme qui considère la femme comme une créature inférieure n'est lui-même qu'une brute, c'est entendu: mais, abdiquer devant elle comme vous le faites, c'est être une dupe, un pierrot. Et vous abdiquez, il n'y a pas d'autre mot... il n'y a qu:à vous voir, dans une soirée, à coté de vos femmes, attifées comme des poupées et parées comme des idoles, avec vos habits noirs et votre triste livrée d'insectes laborieux... vous faites de la peine! Dans la nature, est-ce que c'est la femelle qui porte les couleurs brillantes? Si l'amour n'est, après tout, qu'une question de plumage, ayez des habits éclatants, nom de Dieu! des gilets brodés, des culottes courtes... montrez vos mollets, quand vous en avez, comme elles montrent leurs gorges, même quand elles n'en ont pas; alors, vous pourrez lutter. Je parle sérieusement : votre abdication a commencé par le costume, le reste a suivi et, à faire aux femmes la part aussi belle, vous en arrivez à ne plus voir la vie que comme vous voyez la comédie au théâtre : derrière leurs oha-

peaux, c'est-à-dire à ne rien voir du tout. Et, alors, pour payer ces chapeaux, chapeaux étant pris ici dans le sens de colliers de perles, d'automobiles, de salons Louis XV... et, aussi, de chapeaux, le mari, si c'est un artiste, fait de l'art de commerce, le commerçant s'allège encore de quelques .scrupules, l'industriel exploite .sans nuances ses ouvriers et Paul Marge*, député socialiste, plaint re un syndicat et compromet sa carrière politique.

pai-l. — Je ne serai pas réélu... oui. vous avez raison... combien de fois me suis-je dit ces choses à moi-même !

le baron. — Mais sans avoir l'énergie de remonter le courant. Pourtant, si tu ne peux pas concilier d'être un ambitieux politique et l'amant de ta femme, il faut choisir. Puisque la vie que tu mènes t'entraîne à des compromissions, tâche à conquérir sur Christiane une vie simple, mais honorable.

PAUL. — Elle .-e croira déshonorée. Lorsque j'effleure seulement ce sujet, j'ai tout de suite devant moi une figure fermée, un front barre; si j'insiste, c'est la colère ou bien des larmes! iSur ces derniers mots, la porté communiquant avec le salon s'est ouverte. Un domestique et un homme apportent un portemanteau et des parapluies.) Eh bien, vous entrez chez moi sans frapper, maintenant ?

Joseph. — Monsieur, c'est madame qui m'a commandé d'apporter ça dans le bureau de monsieur.

paul. — Remportez ça. Est-ce ici une pièce de débarras ?

Joseph. — Mais, monsieur, c'est que madame...

p.vul. — Vous entendez ce que je vous, dis?

Joseph. — Oui, monsieur.

Il sort en remportant le meuble.

paul. — C'est extraordinaire!... Vous prêchez un converti, Baron; mais tout ça va changer... il faut que ça change. Et je vais mettre à exécution, sans plus tarder, des projets auxquels je pense depuis quelque temps; autrement, nous irions à des catastrophes... ma réélection est déjà fort compromi-,'.

le baron. — Tu peux très bien être réélu., tu ne serais pas !e premier auquel une défaillance aurait acquis, au contraire, un plus grand nombre de voix.

Cependant Christiane est entrée avec le domestique, apportant a nouveau le portemanteau.

Page 1