‹ ParaîtreChapitre 4 sur 59 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, PAUL MARGES.

paul. — Bonjour tout le monde. Je vous croyais dans le jardin.

lacouderie. — Eh bien, mon vieux Paul, tu viens de ta réunion électorale... On ne s'est pas battu, ça s'est bien passé?

paul. — Aussi bien que possible. (A Christiane.) Bonjour.

Il l'embrasse.

christiane. — Oh! tu as chaud.

paul. — Tu n'es pas aimable.

christiane. — Mais si... Seulement, tu as chaud, c'est un fait... Tu m'embrasseras quand tu seras sec.

le baron. — Et qu'est-ce qu'on a fait dans cette réunion électorale?

paul. — J'ai présenté mon candidat et il a exposé son programme .

le baron. — Il a été bien accueilli ton candidat?

paul. — Très bien accueilli.

lacouderie. — Dites-moi, Paul, ce Bressieux qui se présente, est-ce celui qui est à la Bourse, coulissier, je crois?

paul. — C'est lui-même.

lacouderie. — Et comme quoi se présente 1>il?

paul. — Comme socialiste.

lacouderie. — C'est bizarre.

le baron. — Oui, coulissier et socialiste, c'est assez paradoxal.

paul. — Pourquoi donc, Baron ?

le baron. — Par définition. Ton Bressieux m'apparaît comme un pierrot, un pier' Tôt énorme ; ou bien c'est un mauvais coulissier, ou bien c'est un fichu socialiste, je ne sors pas de là.

paul. — C'est une opinion personnelle et personnellement, exprimée.

le baron. — Qu'est-ce qu'il veut d'abord ce Bressieux?

lacouderie. — Il veut être député.

le baron. — Mais quel est son programme? Demande-t-il au moins la séparation d© la Bourse et de l'Etat?

PAUL. — Il demande que les travailleurs jouissent dans las plut; larges proportions du produit de leur travail ; il n'admet pas qu'il y ait «les gens qui meurent de l'aiui ; il veut que tout le monde vive.

le BARON. — Y compris les coulissiers. Et on ne lui a pas ri au nezF

i»aul. — On n'en avait pas envie.

le baron. — C'est que les électeurs de Vernon n'ont aucun sens «lu comique. Après tout, ils sont bien capables de l'envoyer à la Chambre siéger à tes côtés, et, tout en faisant la guerre à l'infâme capital pour le compte de sas clients électoraux, il exécutera des ordres de Bourse pour ses autres clients et continuera d'être Le croupier de la spéculation... Alors, je me demande ce que vous faites, dans tout ça3 des victimes impuissantes du capitalisme, comme vous dites?

PAUL. — La société actuelle comporte des coulissiers ; Bressieux en est un. Vous voudriez qu'il renonçât à son métier?

LE BARON. — Oui.

paul. — Mais pas du tout... nous ne sommes pas des rêveurs brusques ; nous ne voulons pas bouleverser la société, mais préparer l'avenir en sauvegardant et, surtout, en améliorant le présent. Nous sommes en présence d'une démocratie désireuse de plus de bien-être, de plus d'égalité dans la répartition des biens, c'est incontestable. Pourquoi refusez-vous à Bressieux des idées de justice et d'humanité? Parce que coulissier? Ça ne résiste pas à l'analyse.

le baron. — Mais ça résiste admirablement à la synthèse. Ce coulissier socialiste est au fond, un conservateur arriviste. Et puis, qu'est-ce qu'il risque? Les réformes qu'il propose à ses électeurs, il sait fort bien que ce n'est pas pour tout de suite et, si on le poussait bien, entre quatre yeux, il répondrait sans doute ce que me répondait l'autre jour un autre pierrot, un démocrate de salon. Comme je le mettais au. pied de ses théories et de leur réalisation, il a levé les bras au ciel en poussant un soupir affreux, et iï s'est écrié : « Espérons que nous ne verrons jamais ça! »

lacouderie. — Il a eu au moins une minute de sincérité.

paul. — Ce n'est qu'une anecdote. D'ailleurs, à vos yeux, Baron, personne n'est sincère.

le baron. — Oh! je connais dans ton parti des gens de très bonne foi et que j'estime infiniment ; mais je ne crois pas qu'un bourgeois puisse être un socialiste convaincu.

paul. — Alors, moi..

MADAME MARGES. — Paul !

paul. — Enfin, maman...

le baron. — Toi... tu es comme Bressieur, tu fais du socialisme, une carrière ; mais tu n'es qu'un bourgeois, issu de parents bourgeois; tu as eu une éducation bourgeoise avec tout ce qu'elle comporte de préjugés et d'hypocrisie, et tu as une vie bourgeoise avec tout ce qu'elle comporte de privilèges et de férocité.

Madame marges. — Mais, Baron, vous qui parlez des bourgeois avec un si visible mépris, qu'est-ce que vous êtes donc, vous-même, sinon un bourgeois?... Vous vivez de vos rentes.

le baron. — Mon Dieu, madame Marges, j'ai bien de la peine à me définir... peut-être un homme ayant apporté de la modération et même un certain altruisme dans un égoïsme raisonné, quelque chose comme un anarchiste régulier, un collectiviste isolé. Je suis, comme vous le savez, de la plus basse extraction.

madame deguingois. — Vraiment?

le baron. — Mon Dieu, oui, madame Deguingois, de la plus basse extraction. Mon grand-père, Théobald Bouif, était savetier en échoppe... Quand il était ivre, il frappait ma pauvre grand'mère à coups de tire-pied; j'ai vu ça, j'ai vu ça... Alors, le peuple... Mon père, lui, s'est élevé au rang de cordonnier en boutique... A sa mort, il m'a laissé quelques milliers de francs. Je les ai placés en rentes viagères, car je trouve l'héritage une chose monstrueuse...

lacouderie. — Et, par là, vous êtes socialiste.

madame marges. — Si vous aviez eu des enfants, pourtant?

le baron. — Je n'en ai pas; je ne veux pas en avoir; je ne me reconnais pas le droit de mettre au monde des créatures qui me le reprocheraient peut-être un jour.

lacouderie. — Et, par là, vous êtes nihiliste.

le baron. — Et comme j'avais lu dans un fort bel ouvrage qu'en France, à l'heure actuelle, pour vivre une vie complète, intégrale, comme ils disent, une famille devait dépenser entre quatre et cinq mille francs par an, c'était le montant de mes rentes viagères, j'étais ma seule famille je pouvais donc considérer que j'avais juste ma part et en jouir sans remords.

lacouderie. — C'est ce que vous appelez la modération dans l'égoïsme.

le baron. — Parfaitement. Ce n'est pas tout. J'ai divisé la superficie totale de la

is

Fronce par le nombre de ses habitants, et j'ai vu que j'avais droit à six mille mètres carrés. J'ai donc loué une petite maison avec un jardin de cette contenance aux environs de la ville de Versailles, cette veuve magnifique et un peu humide qui nie parle du passé, car, en même temps je suis traditionaliste... Maintenant, débrouillez-vous!

paul. — Eh bien, il n'y a pas d'hésitation vous êtes un bourgeois, original, voilà tout; vous en avez tous les signes extérieurs... vous êtes rentier.

madame marges. — Vous employez des domestiques.

le baron. — Oh! des domestiques! Une brave femme qui tient mon ménage... Et puis, qui vous dit qu'elle n'est pas ma maîtresse?...

madame marges. — Voyons, Baron.

le baron. — Il n'y a pas d'enfants ici.

madame deguingois. — Il y a des femmes.

le baron. — Ce n'est pas leur manquer de respect que de reconnaître qu'on ne saurait se passer d'elles.

madame marges. — Pourquoi ne l'épousezvous pas, cette brave femme ?

le baron. — Je suis pour l'union libre.

madame marges. — Vous êtes cynique, Baron.

le baron. — Madame Marges, vous détournez les mots de leur véritable signification.*. Quand vous m'aurez montré un chien qui, ayant divisé la superficie de la France par le nombre de ses habitants, vit depuis quinze ans avec la même compagne, alors vous pourrez me traiter de cynique.

madame deguingois, entre ses dents. — Vieux communard !

Un long silence.

madame marges. — Il ne fait pas trop chaud maintenant, nous pourrions aller rejoindre ces messieurs au bord de l'eau.. Nous nous installerions avec notre ouvrage dans le petit kiosque. Qu'en dites-vous, madame Deguingois?

madame deguingois. — Comme vous voudrez, ma chère amie

madame marges. — Viens-tu avec nous, mon Paul?

paul. — Mais certainement, mère.

madame marges, à Lacouderie qui cause avec le Baron. — Et vous, Lacouderie?

lacouderie. — Quoi donc ?

madame marges. — Vous ne descendez pas avec nous au bord de l'eau ?

lacouderie. — Mais je... mais je...

Lacouderie et le Baron restent seuls.

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