SCÈNE IV
LACOUDERIE, LE BARON.
le baron, continuant la conversation. — Et les Marges sont comme ça en tout. Tenez, tout à* l'heure encore, lorsque vous avez parlé d'un mariage entre Juliette et le marchand de Champagne, voue ave/- vu comme votre cousine s'en est défendue.
lacouderie. — Oh ! vous savez, je disais ça...
le baron. — Vous disiez ça parce que, du peu que vous les avez vus, vous avez deviné qu'un sentiment inclinait eus jeunes gens l'un vers l'autre.
lacouderie. — Oui... il m'a semblé que ce jeune M. Raidzell était fort attentif auprès de Juliette, et j'ai surtout constaté chez ma petite cousine une sorte de transformation... elle a dans ses allures, dans sa façon d'être, quelque chose de nouveau, de révélé.
le baron. — Et vous avez vu juste, mon bon ami... elle aime ce garçon.
lacouderie. — Il est vrai que les parents sont toujours les derniers à s'apercevoir de ces choses-là.
le baron. — A moins qu'ils ne les aient provoquées.
lacouderie. — Oh ! provoquées.
le baron. — Habilement amenées, si vous préférez.
lacouderie. — Comment ça ?
le baron. — Vous savez combien nos amis Marges sont ambitieux pour leurs enfants... soyez bien persuadé qu'ils ne pensent qu'à ce mariage... Juliette et M. Raidzell sont toujours ensemble... on les laisse tout le temps seuls et c'est très significatif. Mme Marges ne laisserait pas ainsi sa fille seule avec...
lacouderie. — Avec un professeur d'énergie.
i.e baron. — Oui, vous vous rappelez, à ce mariage de Blanche Crépol, elle n'a pas quitté la petite d'une semelle. Elle avait une peur bleue que Juliette se toquât de ce Fostier qui n'avait pas le 60u ; on l'entendait tout le temps crier : — Juliette, Juliette, où donc est Juliette? — ... C'était comique. Tandis qu'une -eune fille peut se compromettre avec un Raidzell. Songez donc, avoir un Raidzell comme gendre... hôtel à Paris, château à Epernay, villa à Cannes, et des yachts, des mails, des autos, des dirigeables... Ça leur a tourné la tête, positivement.
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i \( 01 m-. i: n: . — Pourtant, Mmo Marges paraîl fort éloignée...
LE BARON. Elle parait, oui ; moifl e
son mari ne pensent qu'à ça. Comment en sont-ils venus là r C'est facile à reconstituer. Mnu' Marges ne «tous a pas tout à fait raconté les choses comme elles se pont passées. Moi, je le sais, j'étais là. Lorsque le blessé était étendu chez le jardinier, on 60 ■ait tout bonnement à ['emballer pour l'hôpital de Vcrnon. J'entends encore Mmo
me a la fièvre, le délire, bon; mais, dès qu'il reprend connaissance, on envoie Juliette auprès de lui. il a 6oif : — a Donne-lui tout rue à hoir» », — dit son père, tandis que, sou* prétexte qu'une femme peut être appelée à rendre des services dans une ambulance, en cas de guerre, la mère trouve utile, oui, utile, que la fille aide la garde à faire les pansements.
,.\< ouderie. — Dites-moi : heureusement encore qu'il était blessé à la tête.
LE BARON. — Et vous a%e vu juste, mon box ami...
Marges dire à son mari : Je ne tiens pas à ce que cet inconnu meure chez nous. Elle a même ajouté : on a bien assez des siens... on a bien assez des siens !
lacouderie. — C'est admirable !
le baron. — Mais, lorsqu'on a appris par le chauffeur que l'inconnu n'était autre que Jean Raidzell, le richissime marchand de Champagne, oh! alors, on l'a fait transporter dans une des meilleures chambres de la maison. Et voilà le point de départ.
lacouderie. — On peut voir dans ce fait une certaine considération pour la fortune; mais, à ce moment-là, levs parents ne pouvaient pas encore avoir des projjets.
le baron. — Obscurément, si... ça germait déjà en eux. Mais suivez-moi : le jeune hom-
jë baron. — Oui, heureusement... bientôt le malade entre en convalescence... les heures sont lentes, il faut le distraire. C'est encore Juliette qui lui fait la lecture, la conversation, et, penchées ainsi sur la faiblesse du jeune homme, de quelle force ne sont pas les grâces de la jeune fille ! Et puis on a le cœur sensible quand on vient d'échapper à la mort. Les Marges exploitent admirablement un état comateux.. Et, pour la jeune fille, de quel tendre intérêt n'est-il pas, ce jeune homme qu'elle a vu, quelques jours auparavant, tout couvert du sang qui coulait d'une horrible blessure? C'est-à-dire qu'elle vit continuellement en émotion ; en émotion, comprenez-vous ? Et maintenant, elle le voit renaître; elle a peut-être contri-
bué à le sauver; clic lui en est reconnaissante; elle l'aime.
lacouderie. — Mais, pour vous, la sincérité de Juliette dam> tout cela ne ferait pas de doute.
le baron. — Oh ! la pauvre petite, pas Je moindre... Elle est sans arrière-pensée ; d'ailleurs, vous la connaissez, c'est une nature droite, fière, et si même elle se -doutait que ses parents !... Mais ceux-ci, <jui la connaissent, se garderaient bien •de l'avertir... on n'en parle à personne, pas même à moi qui suis un ami de la famille... un vieil ami, leur meilleur ami... Enfin !
lacouderie. — Cette préméditation des parents serait assez hasardeuse, si le jeune homme n'a vu dans cette aventure qu'un flirt de convalescence. Aime-t-il Juliette au ■degré de l'épouser? Il n'en a pas manifesté l'intention ?
le baron. — Pas que je sache. Une seule •chose me réjouirait si ce mariage avait lieu... c'est que Mme Deguingois en ferait une maladie. Oui, si Juliette se trouvait tout à coup transportée dans une situation tellement supérieure à celle de sa fille, Mme Deguingois en ferait une maladie. Ça, j'avoue que ça me ferait plaisir. Oh! c'est qu'elle n'est pas bonne!
lacouderie. — Mais pourquoi semblezvous prévoir, baron, que Juliette, si elle épousait Jean, ne serait pas heureuse?
le baron. — - Parce que ce charmant neurasthénique, ce "Werther de l'extra-dry, cet Hamlet carte noire n'est pas fait pour le mariage... Non, ce millionnaire qui craint ■de ne pas être aimé pour lui-même, cet artiste honteux qui ne montre pas sa musique... •c'est un pierrot qui est dominé en tout par le désir d'approbation, ce qui le met dans l'avenir, comme par le passé, à la merci de toutes les femmes. (Mais il aperçoit dans le jardin Juliette et Jean qui se diriçjent de leur coté.) Chut! je vous dirai ça tout à l'heure.
Juliette. — ■ Ces dames ne sont pas ici !...
lacouderie. — Elles sont descendues au bord de l'eau. Vous ne les avez pas rencontrées?...
Juliette. — Nous sommes remontés par le potager... je pensais les trouver encore ici... c'est ennuyeux.
lacouderie. — Nous allons les rejoindre.
Juliette. — Nous descendons avec vous... Venez-vous, monsieur Raidzell?
jean. — Oui, dans un moment... restons
un peu ici... laissez-moi respireT, vous m'avea fait monter avec une rapidité!
Le Baron et Lacouderie sont sortis.