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MONSIEUR MARGES, LE BARON

marges. — Il est parti?

LE BARON. Oui.

marges. — C'est épouvantable ! Je ne peux pas encore croire à cette catastrophe... Il me semble que des années se sont écoulées entre ce matin et maintenant... et pourtant, tout cela n'est que trop vrai, hélas!

le babon. — Est-ce que Jean a pu reprendre connaissance?

marges. — Oui... très peu... enfin, tout de même, puisqu'il a demandé pardon à Juliette.

le baron. — Oh ! il n'était pas foncièrement méchant.

marges. — Ah! mon pauvre vieux, de tels événement.? vous changent les idées, je t'assure

le baron. — Il y a de quoi, en effet.

Cependant, le baron a tiré de sa poche un morceau de pain et en mange une bouchée.

marges. — Tu manges ?

le baron — Oui... J'ai faim... Je te demande pardon... Que veux-tu? je meurs de faim... Alors, j'ai pris un morceau de pain dans la salle à manger. Je sais bien qu'on ne doit pas avoir faim quand il s'est passé un drame pareil, même s'il a éclaté au moment du déjeuner. Aussi, je ne m'en vante pas... je mange du pain... du pain... ce n'est pas de la gourmandise... Ça ne m'empêche pas de prendre la plus grande part à votre malheur, crois-le bien.

marges. — Mais je n'en doute pas, mon bon ami... Je ne te fais pas de reproches. Ah! qu'allons-nous devenir?...

le baron. — Il faut avoir du courage, mon vieux camarade.

marges. — Songe donc : pour Paul, c'est 6a carrière brisée, un procès, la cour d'assise, notre nom traîné devant les tribunaux...

le baron. — Il sera acquitté. C'est ce que je lui disais tout à l'heure. Il a agi sous l'empire de la passion. Tout le monde le comprendra, l'excusera... Il n'est pas déshonoré. Et il est à l'âge où l'on peut refaire sa vie. Il la refera, sans Christiane, cette fois.

marges. — Et ma pauvre fille, ma pauvre petite Juliette... si tu voyais dans quel état elle est... Nous avions tout fait pour qu'elle fût heureuse, et voilà qu'en une minute tout est démoli.

le baron. — Elle a son enfant, ça la sauvera.

marges. — Elle aimait son mari, aussi ; elle l'adorait.

le baron. — Oh ! celui-là, si tu veux mon avis, n'étaient les circonstances, je ne regretterais pas autrement que Juliette en fût débarrassée. Ton gendre était un inutile, il n'a même pas su rendre ta fille heureuse. Il n'a pas compris quel trésor il avait entre les mains; elle n'aurait jamais été heureuse avec lui. Tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, ils se seraient séparés. C'est une délivrance.

marges. — Une délivrance !

le baron. — Sans doute. Sois persuadé que Juliette, au fond de sa très grande douleur, et sans même se l'avouer, en a le sentiment.

m hgès. — Je sais bien, je sais bien... mais c'est égal, elle souffre, en attendant.

le bakon. — Et puis, elle vivra au milieu de vous. Il est probable que vous allez passer quelques mois dans votre vieille maison de Pressagny. Ce sera le calme, la tranquillité, le repos dont vous avez tous besoin.

Estimez-vous encore heureux d'avoir une retraite toute préparée.

marges. — Ah! oui, une retraite, où vivre simplement... Est-ce que tu te doutais de ce qu'il y avait entre Christiane et Jean?... Je n'avais rien remarqué, moi !

le baron. — Parce que tu avais d'autres préoccupations. Chacun n'est occupé que de ses propres affaires.

marges. — Mais, toi, tu savais?

le baron. — Hélas ! nous en avions encore parlé avant^hier avec ta femme. Nous pensions que c'était un caprice de Jean, et que le temps arrangerait les choses. Nous ne pouvions pas croire, n'est-ce pas, à un dénouement si proche et si tragique. Et puis, il faut tout dire, ni l'un ni l'autre nous n'aurions voulu nous mêler de ce qui ne nous regardait pas!

Sur ces derniers mots, Eugène Eaidzell est entré.

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