‹ Parallèle entre l'inoculation blennorrhagique [electronic resource]Chapitre 4 sur 5 · IV. Inoculation blennorrhagique · texte numérisé non relu

IV. Inoculation blennorrhagique

Historique. — L'idée de traiter le pannus en produisant dans l'œil malade une ophlhalmie purulente aiguë appartient au docteur Henri Walker, de Glascow, qui la mil en pratique en 1810 (Edinhurgh med. a^d surg. Journal, 1811). Quant à la matière dont ce médecin fit usage, bien qu'il ne s'explique pas sur ce point, il me paraît évident qu'il a dû employer une substance organique et non, comme le pense M. Warlomonl, un excitant physique ou chimique quelconque. Il résulte, en eiïei, des nombreuses expériences que j'ai faites dans le but de pouvoir remplacer le muco-pus d'une iiiuqueuso enflammée par une substance appartenant à cet ordre d'agents, qu'il n'est pas en notre pouvoir de produire par eux Tirriialion sécrétoire caractéristique de l'ophlbaluiie purulente.

Quoi qu'il en soit, dès 1812, le professeur Fréd. Jaeger, de Vienne, et plus tard, Peringer, de Gràlz, généralisèrent cette méthode de traitement du pannus. Depuis lors, elle fut employée sur une grande échelle par MM. Vaii Roosbroeck, Warlomonl et moi. D'autres médecins, Fallol en Belgique, Kerst en Hollande, Spcriiio et Daveri en Italie, Carron Duvillars el Riveaud-Laudrau en France, Slout el Williams en Amérique, y ont aussi eu recours dans quelques cas isolés. On pouvait espérer que le travail de M. Warlomonl , en faisant connaître les avantages de la méthode, aurait eu pour conséquence de dissiper, el l'espèce de terreur qu'elle semble généralement inspirer, cl la réprobation dont quelques médecins, qui ne l'ont jamais employée, ont voulu rontachcr ; mais il n'en fut rien. Ce résultat a d'autant plus lieu d'élonucr que

celle méthode de irailemenl ne coniple guère que des succès. Employée dans plusieurs centaines de cas, elle a produit les guérisons les plus remarquables, et les accidents connus auxquels elle a donné lieu, tels que ramollissement, ulcération el perforation de la cornée, au nombre de neuf seulement, doivent être rapportés pour la plupart à ce que, contrairement aux indications établies par les premiers promoteurs de la méthode, on y a eu recours lorsque la cornée, ulcérée ou insulTisammenl protégée par le pannus, donnait prise à l'action désorganisatrice de la matière blennorrhagique.

Procédé. — On peut indifféremment employer, pour pratiquer Tinoculation, la matière fournie par des yeux atteints d'ophlhalmie purulente, ou par la muqueuse urélrale devenue le siège d'une inflammation blennorrhagique. La matière d'écoulement de la gonorrhée urélrale étant souvent la seule qu'on puisse se procurer, c'est elle qui est le plus souvent employée. Avant de pratiquer l'inoculation, il faut s'assurer si le canal qui fournit la matière n'esi pas le siège d'un chancre larvé, soit mou, soil induré. S'il en était ainsi, l'inoculation aurait pour conséquences le développement d'un chancre à la surface de l'œil, et de plus l'infection syphilitique, si l'ulcère qui occupe le canal est induré.

On soupçonne l'existence du chancre mou à une douleur fixe siégeant sur un point du canal de l'urètre, el celle du chancre dur à l'induration qui l'accompagne, et qu'on trouve facilemenl quand on la cherche avec soin à son siège d'élection. C'est dans la fosse naviculaire que se présente presque exclusivement le chancre.

La manière de procéder à l'inoculation consiste à recueillir la matière à inoculer avec un pinceau et à la déposer sur la conjonctive palpébrale. Quand l'inoculation de malade à malade ne peut se faire, on conserve le pus blennorrhagique, comme on fait du vaccin, dans des tubes ou entre deux lames de verres, et, au moment de l'employer, on le délaie dans un peu d'eau. FI faut quelquefois avoir recours à plusieurs inoculations avant d'en obtenir le résultat désiré. En général, plus la membrane qui fournit le pus est enflammée, plus le pannus est récent, et plus sûrement l'inoculation est suivie d'effet. L'inoculation de malade à malade échoue beaucoup plus rarement que quand elle esl faite avec du muco-pus conservé.

Résultais de Vinoculalion. — Lorsque l'inoculation réussit, le malade présente les premiers symptômes qui annoncent le développement prochain de l'ophlhalmie purulente après un temps qui a varié chez ceux que j'ai inoculés depuis quelques heures jusqu'à quatre jours révolus. Celle-ci parcourt ses périodes, el ne diffère de toute autre ophlhalmie blennorrhagique aiguë qu'en ce que, entée sur des tissus déjà malades, les douleurs qui provicnncnl surtout de la distension des tissus sont beaucoup moins vives.

Un symptôme que je n'ai jamais vu manquer quand la matière élail fournie par un écoulemcnl gonorrhéiquc, c'csl le bubon pré-auriculaire. Il se montre

en même lemps que les premiers symptômes se foni sentir du côté de la coiijonclive, et beaucoup plus souvent, plusieurs heures et jusqu'à quarantehuit heures avant. J'appelle l'allenlion de mes confrères sur cette dernière circonstance, qui, si elle se vérifiait, serait appelée à jeter un grand jour, nonseulement sur le diagnostic différentiel des ophlhalmies purulentes, mais aussi sur la nature de la matière des divers écoulements du canal et sur la valeur de certains symptômes généraux qui les compliquent parfois.

Traitement. — L'inflammation blennorrhagique une fois établie, il faut l'abandonner à elle-même, quelle que soit son intensité, et n'intervenir que quand une douleur très vive de l'œil ou des douleurs sus-orbitaires annoncent, dans le premier cas, que la cornée s'entreprend, et, dans le second, que l'inflammation gagne l'iris ; dans l'un et l'autre cas, il faut chercher à enrayer au plutôt ces symptômes par un traitement anliphlogislique énergique; dans ces circonstances, M. Warlomont se loue beaucoup de la cautérisation de la conjonctive. Dans les cas les plus ordinaires, le traitement local doit se borner aux soins de propreté. Le malade est mis à une diète légère pendant les premiers jours. Vers la fln de l'inflammation, si le travail de résolution se ralentit, on cherche à le raviver en touchant la face interne des paupières avec le sulfate de cuivre, par quelques instillations de laudanum ou par l'emploi du mucilage lannique. Ces moyens ont toujours suffi pour amener la résolution complète du pannus et la disparition des granulations palpébrales.

Slalislique. — J'ai employé l'inoculation blennorrhagique dans trente cas de pannus; vingt-sept fois de 1844 à 1850, et trois lois pendant l'aunée dernière. Pendant onze ans, et sur plus de cent cinquante cas de pannus que j'ai eu à traiter pendant cet espace de temps (18S0àl861), le traitement dit rationnel, tel que je le formulerai plus loin, m'a toujours réussi. Vingt-huit fois le succès a été complet; une seule fols il y a eu récidive ; une autre fois ce traitement a été sans résultat; vingt-neuf fois, l'inflammation provoquée, quelle qu'ait été sa violence, a élé abandonnée à elle-même; une fois seulement, les membranes profondes menaçant de s'entreprendre, je dus intervenir. Une large application de sangsues derrière les oreilles, les hyposlhénisauts générau.x, les purgatifs, les instillations d'atropine, conjurèrent le mal. Dans aucun cas je n'eus à déplorer le moindre accident.

Indications. — Le traitement du pannus par l'inoculation blennorrhagique, malgré les résultats admirables qu'il a donnés, ne saurait pourtant constituer qu'un traitement exceptionnel. Les accidents graves qui en sont parfois, quoique assez rarement, la conséquence, doivent en réserver l'usage aux seuls cas où le traitement ordinaire a échoué. Encore faut-il que dans ces cas le pannus soit complet, étendu aux deux yeux, ou à un seul œil, l'autre étant perdu. Ce traitement est donc formellement conirc-indiqué lors(iuc la cornée est ulcérée ou incomplètement protégée par le pannus contre les effets désorgaiiisateurs do la sécrétion purulente ; il l'est également, lorsqu'un œil est sain ou à peu près ;

car si l'on peut espérer de soustraire cet organe à l'action directe du mucopus par l'occlusion palpcbraic, on ne peut empêcher qu'il ne s'enflamme par l'influence sympathique qu'un œil malade exerce sur son congénère demeuré sain. D'autre part, quelle que soit l'eflicacité reconnue de cette méthode de traitement , le médecin ne saurait se dispenser d'éloigner, dans certains cas, avant de la mettre en pratique, les causes qui ont donné lieu au pannus ou qui contribuent encore à l'entretenir, quand ces causes ne sont pas de nature à disparaître par le fait du traitement.

Explication du fait. — Le traitement du pannus par l'inoculation blennorrhagique n'a rien de spécifique ; ce traitement réussit, en effet, quelle que soit la nature de la matière muco-purulente employée; l'inoculation n'agit que par l'inflammation intense qu'elle détermine. Elle agit en vertu de l'influence curative reconnue d'une inflammation aiguë sur une inflammation chronique. L'influence curative de la blennorrhagie urétrale aiguë sur les écoulements chroniques de ce canal est connue depuis longtemps; j'ai vu des individus chercher à se donner une nouvelle blennorrhagie pour se guérir d'une ancienne goutte militaire. L'inoculation, dans le canal de l'urètre, de la matière provenant d'une gonorrhée aiguë était dans l'armée, me disait un ancien médecin militaire français, un moyen de guérison vulgaire des écoulements chroniques. Le fait de la guérison du pannus par l'inoculation blennorrbagique n'est donc point un fait isolé, un fait nouveau; ce fait se rattache à d'autres analogues parfaitement connus. — Mais comment, par quel procédé, par quel travail intime, une inflammation aiguë guérit-elle une inflammation chro- ^nique? Est-ce en activant la circulation capillaire? Est-ce eu produisant de nouvelles exsudations qui modifient les épanchements anciens de manière à en favoriser l'absorption? ou bien est-ce en changeant le mode vicieux de vitalité de la partie malade, ou enfin, en déterminant l'atrophie de cette partie, ainsi qu'on voit certaines inflammations produire l'atrophie de l'organe qui en est le siège? L'étude qu'il m'a été donné de faire du pannus en voie de guérison, les exsudations plastiques qu'on peut voir disparaître en même temps qu'on peut suivre le mouvement de retrait des vaisseaux du centre de la cornée vers la périphérie, indiquent assez que ce n'est point par un travail airophique que la guérison s'opère, mais bien par un acte vital appartenant, quel qu'il soit, au procédé curatif dit de résolution.

Page 1