TRAUMATISME
Le traumatisme sous toutes ses formes, qu'il s'agisse de fatigues musculaires considérables, de contusions, de plaies, de brulûres, etc., constitue la cause la plus fréquente des troubles moteurs et sensitifs d'origine psychique. A part les cas où la perversion de l'idée est consécutive à l'imitation, comme dans les exemples de Weir Mitchell rapportés plus bas, nous voyons que dans toutes les observations récentes qui ont trait à notre sujet et dans un certain nombre d'observations anciennes, les auteurs insistent tout particulièrement sur le traumatisme. Une seule chose diffère dans tous ces cas, c'est l'interprétation de la maladie. Nous pourrions écrire un long chapitre des erreurs de diagnostic commises à propos de ces paralysies, de ces contractures et des afîections douloureuses. Pour les uns, il s'agit de paralysies réflexes (Professeur Le Fort) ou de pseudo-coxalgies par inflammation légère de la hanche chez une hystérique (Terrillon, obs. XII de la thèse de Grenier, 1884). Pour d'autres , le traumatisme a occasionné une névrite. Dans certains cas , les accidents tiendraient à une myélite ou même à une localisation rare, exceptionnelle de lésion cérébrale, comme dans l'observation si intéressante de M. Duret (accidents nerveux bizarres survenus sous l'in-
fluence d'une vaste brûlure. Hémiplégie et hémianesthésie de la sensibilité comniune et de la sensibilité des organes des sens, guérison, H. Duret, interne des hôpitaux, Gazette 7nédicale de Paris, 1876).
Cependant, Brodie avait déjà signalé l'influence du traumatisme dans le développement des symptômes d'hystérie locale, et il rapporte quelques exemples intéressants.
C'est une femme qui, à propos d'une saignée au bras, se plaint d'une grande douleur. La saignée faite, la plaie cicatrisée, le lendemain la malade accuse une nouvelle douleur intense qui s'étend dans l'avant-bras, dans la main, dans le bras, et jusque dans l'aisselle, l'épaule, le côté du cou et la moitié correspondante du thorax. Vous examinez la cicatrice, vous ne trouvez rien. Néanmoins, cette femme accuse le médecin de l'avoir mal saignée. « C'est dans l'état particulier de son système nerveux, dit Brodie, qu'il faut chercher l'explication de ses souffrances. »
D'autres fois, ce sera une malade qui aura reçu un coup à la tête. On la soumet à toutes sortes de traitement. C'est en vain, la douleur augmente. Mais cette douleur s'accompagne de symptômes qui n'ont rien de commun avec un processus inflammatoire, etc. Ce sont des symptômes hystériques.
D'autres fois, et encore assez souvent, une jeune femme se pique ou se pince le doigt. Bientôt après, elle se plaint de douleurs partant du doigt et s'éteudant le long de la main et de l'avant-bras. Il s'en suit même, quelquefois, une action convulsive des muscles du bras ou une contracture des muscles fléchisseurs de ce segment, de façon que l'avant-bras est maintenu en flexion, au moins pendant la
veille, car ce spasme cède, en général, pendant le sommeil.
Enfin, l'auteur raconte l'histoire d'une femme qui entra à l'hôpital pour une fracture de l'avant-bras. Cette fracture s'accompagnait de douleurs très violentes. La fracture se consolida, mais les douleurs persistèrent pendant plusieurs semaines et disparurent graduellement. Cette femme, du reste, quelques années auparavant, avaient accusé une série d'accidents nerveux très graves à la suite d'un léger traumatisme à la cheville.
Russel Reynolds a insisté tout particulièrement sur les traumatismes occasionnés par les accidents de chemin de fer. Pour lui, bon nombre de paralysies flasques ou avec contractures, bon nombre d'affections douloureuses survenues à la suite de ces accidents, sont d'origine psychique. Le D"" Gairdner, président de la British médical association (1869) partage absolument l'opinion de Reynolds. « La classe des accidents de chemin de fer, dit-il, renferme un groupe singulièrement intéressant, et il avait trouvé juste de les assimiler à ceux qui surviennent chez les femmes hystériques. ^
Lasègue (i) signale un cas de blépharospasme survenu chez une jeune fille de 14 ans, le lendemain du jour où elle reçut dans l'œil quelques grains de sable. Ce blépharospasme cessa subitement au bout de 4 mois. Depuis, la jeune fille a présenté des accidents hystériques.
Une jeune fille de 12 ans présenta subitement des symptônles de coxalgie à la suite d'une chute dans l'escalier de sa maison. Elle guérit subitement après trois mois de maladie. Un an après, elle eut une attaque d'hystérie (Lasègue).
(i) Lasègue. — Hystéries périphériques. (Archives de médecine, 1878).
Nous avons déjà parlé du cas de M. Yossé, où, chez un jeune garçon de 15 ans, une coxalgie se développa consécutivement à une chute sur la hanche. La guérison arriva subitement deux mois après l'accident, au moment où le malade essayait, sur le conseil de son médecin, de faire un peu de gymnastique (i).
L'observation de M. Newton Jhaffer concerne un garçon de 12 ans, très studieux, aux goûts efféminés, qui fut atteint d'une arthrite hystérique à la suite d'une chute sur le genou.
Dans l'observation de M. Terrillon (2), c'est une chute sur la hanche qui provoque une coxalgie guérie en 10 jours.
L'observation de coxalgie hystérique de cause traumatique (3) qui a fait le sujet de quelques leçons de M. le Professeur Charcot, concerne un homme de 45 ans, victime d'un accident dans une Compagnie de chemin de fer. « Le 13 mai 1883, la bielle de la machine à vapeur, située au-dessous de l'endroit où il travaillait, a violemment heurté le plancher sous ses pieds, et il a été projeté en l'air à une hauteur de 2 ou 3 mètres, assure-t-il. 11 ne perdit pas connaissance, mais ressentit immédiatement une douleur vive accompagnée d'engourdissement du membre, celui-ci lui semblait à la fois douloureux et absent. Il put faire quelques pas cependant; on le transporta chez lui; il resta deux mois au lit, ayant, dit-il, dans les premiers temps, le membre gonflé; au bout de cette période, il commença à marcher avec des béquilles,
(1) Thèse de Peugniez. Paris, 1884. (L'hystérie chez les enfants. )
(2) Thèse de Grenier. Paris, 1884. (Affections qui peuvent simule^' la coxalgie).
(3) M. Chakcot. — Progrès médical, 30 janvier 1886.
puis il ne se servit plus que d'une canne ; il y a plus d'un an que son état est demeuré tel que nous le voyons aujourd'hui. »
Les observations de paralysies psychiques de cause trauraatique sont tout particulièrement intéressantes, parce que ce sont elles qui donnent lieu le plus souvent à des erreurs de diagnostic.
La première observation de M. Debove (i) est très curieuse à ce sujet. Il s'agit d'un homme de 52 ans, ordinairement bien portant, qui tombe d'un échafaudage, le 30 avril 1874. Depuis cette époque, jusqu'en 1882, il ne cessa pas d'être sous le coup d'accidents hystériformes de diverse nature. Ce sont des pertes de connaissance, de la monoplégie brachiale gauche avec hémianesthésie commune et sensorielle. Des attaques d'hystérie, de l'hémiplégie avec hémianesthésie, de la paraplégie avec hémianesthésie.
Nous avons déjà signalé le cas si intéressant de M. Duret, qui observa des accidents nerveux bizarres survenus sous l'influence d'une vaste brûlure du bras chez un homme de 33 ans : De l'hémiplégie et de l'hémianesthésie gauche, qui se terminèrent par la guérison.
L'observation de Porcen. . ., présentée à la Société médicale des Hôpitaux, le 24 juillet 1885, et qui a fait le sujet des savantes leçons de M. le professeur Charcot. gur les paralysies psychiques, est aussi un exemple de paralysie traumatique. Porcen..., âgé de 25 ans, est cocher de fiacre. Le 24 décembre 1884, il est jeté à bas de son siège; il tombe sur l'épaule droite. Le 30 décem-
1 ) Debove. — Recherches sur l'hystérie fruste. Soc. médic. des Hôpitaux, 1882).
bre, en s'éveillant, il constate que son membre supérieur droit est complètement flasque.
Pin.., est âgé de 18 ans..., c'est un maçon, qui, le 24 mai 1884, tomba d'une hauteur de deux mètres et resta, à la suite, quelques minutes seulement sans connaissance. Le 27 mai, son bras commençait à se paralyser.
La veuve Mel..., contracte une paralysie du membre inférieur droit, à la suite d'une légère contusion au coude-pied droit.
Dans les observations de contractures extraites des leçons de M. le professeur Charcot, on voit encore le traumatisme jouer un rôle important comme cause déterminante.
M"® X..., en tombant de sa hauteur, se heurta le dos de la main droite contre un tabouret. Deux ou trois jours après, il se développa une contracture de la main droite avec anesthésie. Un mois et demi après, la guérison survint subitement.
Hortense H..., eut l'avant-bras droit serré entre un mur et un plateau tournant, sur lequel reposent les glaces à polir. Immédiatement, les doigts entrèrent en contracture. Trois mois et demi après, la contracture cesse et se transforme en une monoplégie brachiale avec hémianesthésie.
B..., est une fille de 34 ans. Le 16 mai, elle fait un faux pas dans l'escalier, tombe loudement sur le côté gauche et glisse comme une masse inerte sur une dizaine de marches. Deux de ses compagnes l'ont relevée aussitôt; elle ne s'était pas fait grand mal, et aujourd'hui, la seule trace de la contusion consiste en une ecchymose qui couvre la malléole externe du côté gauche. Mais immédiatement après la chute, la marche était devenue très difficile, et la raison de cette difficulté était dans l'exis-
tence d'une rigidité survenue dans toutes les jointures (hanche, genou, cou-de-pied) du membre inférieur gauche, qui avait supporté le choc.
Une jeune fille de 16 ans présente une contracture hystérique de la main gauche survenue il y a plus d'un an. La malade, en cassant un carreau, s'est fait, sur le dos de la main, au niveau du deuxième métacarpien, une plaie insignifiante qui fut cicatrisée au bout de 4 ou 5 jours. C'est ce traumatisme léger qui a déterminé la contracture dont le début fut soudain et sans douleur.
Un forgeron de 34 ans, assez robuste, père de 4 enfants, a l'avant-bras et la main gauche touchés, le 27 juin dernier, par une barre de fer rougie à blanc. La brûlure quoique peu profonde mit six semaines à guérir, et aujourd'hui, il reste une plaque rouge violacé de 3 à 4 centimètres de large sur 10 à 12 de hauteur, occupant la partie inférieure de l'avant-bras et le dos de la main. La contracture de la main et du bras se développa graduellement en 7 semaines, chose exceptionnelle dans l'histoire de la contracture hystérique de cause traumatique, qui arrive toujours brusquement.
Ces exemples, dont nous aurions pu augmenter le nombre, suffiront à démontrer l'influence du traumatisme dans le développement des troubles moteurs et sensitifs d'ordre psychique. Nous avons vu que, dans un grand nombre de ces cas, au traumatisme se joint l'émotion, la frayeur, le « shock » nerveux comme par exemple lors des accidents de chemins de fer. Mais il y a des cas où le traumatisme semble agir seul comme chez le forgeron, par exemple, qui avouait n'avoir pas éprouvé d'émotion au moment de l'accident.
Dans d'autres circonstances, au contraire, il n'y a pas de traumatisme ; c'est l'émotion seule, la fi-ayeur subite
à la vue d'un accident grave qui produit la paralysie, la contracture ou la douleur.
Sexe. — Age.
Ces affections psychiques, traumatiques et émotives, se rencontrent dans les deux sexes, chez l'enfant comme chez l'adulte.
Les observations que nous avons réunies concernent des enfants et des adultes, indifféremment des hommes et des femmes. La vieillesse seule semble à l'abri de cette variété de troubles nerveux.
Il n'est pas possible, à l'heure actuelle, d'établir une statistique , de déterminer si la maladie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme. Cette question est trop récente et les observations trop peu nombreuses pour chercher une conclusion dans des chiffres.
Mais, en définitive, ce résultat qui ne pourra être acquis que lorsqu'on aura recueilli un plus grand nombre d'observations, nous importe peu actuellement.
Ce qu'il nous intéresse de savoir, c'est que sous l'influence d'un traumatisme même léger, sous l'influence d'une émotion passagère , des troubles graves de la motilité et de la sensibilité, des monoplégies, des hémiplégies , des paraplégies , des contractures , des arthralgies, des coxalgies, etc., peuvent se développer chez des enfants, chez des hommes robustes et bien portants.
Quand des accidents de cette sorte se développent chez des jeunes filles nerveuses, chez des femmes, quand surtout ces accidents présentent dans leur symptomatologie quelque chose d'insolite et d'irrégulier , on pense à l'hystérie et on à raison le plus souvent. Mais
peut-on songer à l'hystérie chez un cocher de fiacre, chez un forgeron qui, jusqu'alors, n'ont présenté absolument aucun signe de cette diathèse ? On rejette bien loin cette idée, si toutefois elle vient à l'esprit, et l'on se creuse l'imagination à rechercher quelle pourrait bien être la lésion cérébrale qui rendrait compte de symptômes si bizarres.
Déjà, du reste, Brodie, dans ses leçons sur les affections nerveuses locales, avait dit avoir rencontré ces affections chez l'homme. Les observations du Professeur Charcot, celles de Troisier, Debove, ont trait à des pseudocoxalgies, des contractures des paralysies hystériques survenues chez des hommes antérieurement exempts de phénomènes névropathiques, à la suite d'une chute, d'un traumatisme. Les auteurs anglais et américains, qui ont plus que nous l'occasion d'observer des accidents de chemin de fer, rapportent aussi des observations de pareilles affections survenues aussi bien chez l'homme que chez la femme.
En résumé, il s'agit ici d'hystériques, et cette question de la fréquence de l'hystérie chez l'homme a fait, dans ces derniers temps, l'objet d'un certain nombre de bonnes monographies (thèses de Klein et de Batault) qui nous dispensent d'insister plus longuement. Nous aurons, du reste, l'occasion de revenir plus loin sur ce sujet.
Émotions dépressives.
Nous allons voir apparaître ici, à côté de l'émotion, un nouveau facteur dont l'importance est considérable dans le développement des affections psychiques. C'est l'idée de paralysie ou de douleur, la crainte de devenir impotent, etc.. C'est cette idée qui prend naissance à la suite
du traumatisme, ou consécutivement à l'émotion, au choc nerveux qui suit les accidents de chemin de fer. C'est encore cette idée qui se fixe dans l'esprit des sujets prédisposés à la vue d'un trouble nerveux quelconque ou lorsqu'ils entendent raconter des histoires d'affections douloureuses. C'est sous l'influence de cette idée fixe que se développaient ces épidémies de démonopathie qui, sous le moyen-âge, ont fait condamner au bûcher plus de cent mille victimes innocentes. C'est encore sous l'influence de cette idée que nous voyons tous les jours dans les pensionnats ces épidémies nerveuses par imitation.
Nous allons retrouver chez nos malades cette influence d'une idée fixe, consécutive à une émotion.
Dans la première observation de MM. Marie et Souza- Leile, il s'agit d'une femme de 27 ans, du service de M. le Professeur Charcot, qui, dans les derniers jours d'avril 1884, présenta une éruption tout à fait typique de Zôna siégeant sur le trajet du brachial cutané interne, sur la partie externe et supérieure de la région mammaire et sur le trajet des branches postéro-supérieures des nerfs intercostaux voisins, un peu au-dessus de l'angle inférieur de l'omoplate, du côté gauche. L'apparition de cette éruption inquiéta beaucoup la malade, elle fut hantée de cette idée fixe que son bras (dont les mouvements lui étaient rendus pénibles par la douleur du zôna qu'elle sentait parfaitement malgré son hémianesthésie à gauche) commençait à se paralyser. Le 10 mai, au matin, elle accusait dans le bras gauche des fourmillements, une sensation d'engourdissement et de lourdeur; en outre, on nota un tremblement très évident et des troubles vasomoteurs qui persistèrent un temps assez long. Le 11, au matin, la malade dit que l'engourdissement, la lourdeur.
etc., n'çnt fait qu'augmenter; on constate une augmentation des troubles sensitifs et moteurs; elle offrait une paralysie nette du membre thoracique gauche ; le membre paralysé ne présentait aucune apparence de] contracture.
Hug..., âgée de 30 ans, célibataire, entre dans le service de M. le Professeur Charcot, le 7 mai 1884..,. En novembre, elle se plaint un jour d'une sensation de fourmillements, de picotements et d'engourdissement dans le membre thoracique droit commençant dans le médius et dans l'annulaire, s'accompagnant d'une certaine tuméfaction et d'une rougeur qui gagnent progressivement la face dorsale de la main, de l'avant-bras et du bras, durent deux ou trois heures en augmentant d'intensité, jusqu'à ce que l'endolorissement et les fourmillements cessent en grande partie. Alors, à la rougeur succède une coloration blanc-jaunâtre avec une nuance rose, et la tuméfaction persiste avec un peu d'endolorissement; quelquefois l'indicateur et l'auriculaire sont pris, eux
aussi, mais jamais le pouce A cette époque est
survenue, une nuit, dans le membre supérieur droit, une sensation de faiblesse qui lui causa une grande inquiétude, car ne pouvant exécuter les actes ordinaires, elle se crut paralysée de ce bras ; le matin, on trouve ce membre presque tombant, la malade ne pouvant pas le soutenir
dans une position donnée Cette paralysie se dissipe
au bout de trois ou quatre jours, d'une façon pour ainsi dire aussi rapide qu'èlle était venue.
La veuve Mel... a été paralysée à la suite d'une chute, dans les circonstances suivantes : En novembre 1883, • lors de la distribution des prix à la Salpétrière, elle buta contre une estrade et tomba en se faisant une légère contusion ; à partir de ce moment, elle accusa une douleur
intense au niveau de l'articulation tibio-tarsienne, ce qui, joint à l'existence d'une légère teinte ecchymotique à ce ce niveau, fit craindre une entorse ; on appliqua une bande, et, sur les instances répétées de la malade, qui prétendait souffrir énormément quand on la retirait, on en continua l'emploi pendant près de trois mois; peu à peu, les douleurs ressenties par la malade avaient diminué, mais l'impotence motrice avait été en augmentant, de telle sorte que, bientôt, la malade se trouvait, comme elle en avait manifesté la crainte dès le premier moment, paralysée de tout le membre inférieur droit.
Henriette A..., 19 ans (service de M. le Professeur Charcot), vivant constamment avec son père hémiplégique, éprouve, pendant la nuit, une peur violente, à la suite d'un traumatisme très léger, mais elle nous a avoué qu'elle avait, dès ce moment, fait la réflexion que la planche qui était tombée sur elle pendant son sommeil aurait pu, en la blessant grièvement, la mettre dans le même état que son père; quelques heures après, elle était hémiplégique.
Nous retrouvons encore cette préoccupation de maladie, cette crainte de devenir impotente, chez la jeune fille qui fait le sujet de l'intéressante observation de Russell Reynolds.
OBSERVATION (Reynolds).
Une jeune fille qui avait été élevée dans la fortune, est amenée à l'hôpital pour une paraplégie.
Elle s'est paralysée peu à peu et a beaucoup maigri. Depuis deux ou trois mois, elle ne peut se tenir debout ne fût ce qu'une seconde; elle reste presque toujours couchée. Elle a la physionomie inquiète ; mais cependant elle a bon espoir que son état s* améliorera à l'hôpital.
La paralysie est presque complète; la malade peut à peine remuer les orteils et soulever séparément les talnns au-dessus du lit. Il n'y a pas trace de paralysie des sphincters ni d'atrophie'des membres inférieurs. La sensibilité cutanée est conservée; les réflexes sont difBciles à exciter. La contractilité électrique'^et la sensibilité musculaire sont conservées. Il n'y a ni contracture, ni douleur. Pas trace de tuberculose ni d'une autre cachexie. Dans les antécédents, on ne relève ni traumatisme, ni attaques d'hystérie. Il serait difficile de faire de ce cas une maladie de la moelle. Je le considérai donc comme une paralysie psychique. L'histoire de la malade et la guérison démontrèrent l'exactitude de ce diagnostic.
Le père de cette jeune fille, son seul parent, était tombé, il y a un an et demi, dans la pauvreté par suite d'un de ces accidents commerciaux qui produisent des effets de « shock » aussi graves et souvent plus durables que ceux des collisions de chemin de fer.
Il supporta bravement ce malheur; elle, de même. A un âge avancé, il reprit le travail qu'il avait depuis longtemps abandonné; et elle, quoique toute jeune encore, s'imposa des devoirs et des responsabilités entièrement nouveaux. Pendant quelque temps, tout alla bien, mais bientôt le père fut subitement paralysé et ils tombèrent dans la misère. Elle se mit institutrice, et les longues courses qu'elle faisait â pieds la fatiguèrent beaucoup. Pendant quelques tristes semaines, malgré sa fatigue, elle fit de violents efforts pour paraître vive et alerte. Mais bientôt les membres devinrent douloureux et maintes fois elle fut obsédée par l'idée quelle pourrait devenir paralysée comme son père. Elle s'efforçait en vain de repousser cette pensée qui revenait sans cesse jusqu'à ce que, "peu à peu, elle dut cesser de marcher.
A son entrée à l'hôpital, les infirmières, ses voisines, tout le monde enfin lui dit très confidentiellement qu'elle pourrait bientôt parfaitement marcher; on lui ordonna quelques toniques. Les muscles de la jambe furent électrisés surtout pour produire une impression morale. Le dos, les reins furent vigoureusement frictionnés; et la malade, soutenue par des infirmières qui faisaient l'office de béquilles, faisait, toutes les quatre heures, pendant cinq minutes, le tour de la salle. Le lendemain du début du traitement, elle put marcher bien doucement, et au bout de quinze jours elle marchait aussi facilement qu'avant sa maladie.
Imitation.
On pourrait écrire un long chapitre de l'influence de l'imitation sur le développement des maladies nerveuses. Nous avons déjà parlé des grandes épidémies du moyenâge. On en rencontre encore de nos jours de moins importantes certainement, mais occasionnées par une idée fixe, la plupart du temps inspirée par l'exaltation religieuse.
Les deux observations qui suivent sont des exemples remarquables de ce que peut l'imitation sur la production de l'idée et le développement des alfections psychiques.
OBSERVATION (Weir Mitchell).
Une jeune fille de 13 ans, qui n'est pas encore réglée, et n'a jamais eu que la rougeole, se fatigue le cou-de-pied droit en patinant en 1866, et, pour cette légère fatigue, on la tient au repos pendant trois semaines. Un jour, elle eut une indigestion ; depuis lors, son appétit disparut et les vomissements revinrent fréquemment. Quelque temps après, ses vomissements diminuèrent, mais elle me raconta que lorsque son accident survenait, on l'entourait de tant de soins qu'elle aidait à la production de ces vomissements qui ne tardèrent pas à augmenter de fréquence. L'enfant devint pâle, anémique et d'une faiblesse considérable. Une sensibilité exagérée se développa sur toute la peau et elle
éprouva de violents hoquets Quand je la vis, elle était
affaiblie ; le ventre était très sensible, à moins qu'on ne détournât son attention. Je remarquai que sans détourner la tête, elle suivait mes mouvements d'un œil attentif. Je plaçai sur ses lèvres une cuillerée de lait ; elle ferma la bouche, mais un moment après, elle rejeta ce lait. Je recommençai en tenant un doigt sur le larynx. Elle rejeta encore le lait ; mais je m'aperçus que le larynx ne se relevait pas ; dans ces conditions, il était évident quj la malade
n'avait pas avalé. Je constatai cette fraude plusieurs fois. Quelquefois, elle avalait une partie, mais retenait le reste dans sa bouche et le rejetait en imitant un spasme. Sûr de mon fait, je l'accusai brusquement de supercherie. D'abord, elle nia, disant qu'elle ne pouvait conserver ce qu'elle prenait, et se mit à crier. Une petite réprimande de ma part me permit de lui faire prendre un verre de lait. Alors, je fis sortir tous les amis ; puis je persuadai à la malade qu'elle pouvait guérir, que le lait était nécessaire, que si elle le rejetait je lui en rendrais et que j'avais l'intention de la nourrir malgré elle.
Au bout de six semaines de soins suivis, elle fut capable de venir chez moi, et aujourd'hui c'est une mère de famille pleine de santé.
OBSERVATION (Weir Mitchell).
Enfant de 14 ans, habitant Ohio. A la suite d'une fièvre intermittente, elle se mit à boiter et accusa une douleur dans le genou droit. Un médecin l'examina et dit avec juste raison qu'il n'y avait aucune cause de crainte, et conseilla l'exercice pour tout traitement. La malade eut facilement guéri si l'on avait suivi ce conseil; malheureusement, un ami conseilla de consulter des médecins qui voyageaient pour un institut chirurgical. Ils diagnostiquèrent une coxalgie, appliquèrent un appareil temporaire et promirent de guérir l'enfant à leur institut. Du jour où on se prononça pour une maladie grave, l'état de la malade devint plus grave, et sous l'influence des discussions auxquelles donnèrent lieu sa coxalgie et ses symptômes, elle commença à remplir aussi pleinement que possible le drame pathologique qu'on lui avait ainsi enseigné d'une façon insensée. La douleur augmenta. La contracture survint du côté de la hanche et du genou. A l'institut, le mal augmenta très vite; il se développa une double coxalgie sous l'influence des applications locales et des nombreux et prodigieux appareils que l'on appliqua.
Le D"^ Finn, qui vit la malade, la décida à quitter cette maison de charlatans. Le D'' Mitchell, appelé en consultation, conseilla et entreprit un traitement absolument psychique et, en quelques semaines, la malade guérit complètement.
Enfin, pour clore ce chapitre, je crois intéressant de rapporter l'observation suivante de Reynolds, qui est un exemple curieux des troubles nombreux que peut faire naître l'idée de douleur chez un sujet prédisposé par la diathèse hystérique.
OBSERVATION (Reynolds).
Un garçon de 9 ans entre à l'hôpital pour de la difficulté à marcher et même à se tenir debout. Quand on veut le mettre dans la position verticale, il est pris de violents accès de douleurs dans tout le corps et surtout dans les reins ; pendant ces accès, il éprouve de la difficulté dans la déglutition et des mouvements spasmodiques des paupières. S'il veut avaler quelque chose, il se produit des spasmes dans les muscles de la face et de la gorge ; le malade pousse des cris effrayants, comme s'il éprouvait une grande douleur, et bientôt il est pris de convulsions générales du tronc et des reins.
Ce garçon est pâle mais non épuisé; il paraît intelligent et répond facilement aux questions qu'on lui pose.
Il n'y a pas de déviation du rachis ; pas de sensibilité des apophyses épineuses. Quand il est couché, il peut exécuter toutes les variétés de mouvement du tronc et des membres inférieurs. Si je le soulève, en le tenant sous les aisselles, il n'éprouve aucune douleur. Il n'y a pas de perte de la contractilité électrique, ni douleur quand les muscles sont vigoureusement contractés par la faradisasion. Mais, lorsque suspendu par les aisselles, je lui fais toucher le sol des pieds, il pousse des hurlements de douleur. Cependant l'expression de son visage indique plutôt la crainte ou la peur de la douleur que la douleur réelle.
Voici les renseignements qui m'ont été donnés parle D'' R... de Wattingham.
Le père était nerveux, la mère délicate. Il y a 16 semaines, ce garçon eut la grippe et une angine dont on ne put affirmer la nature diphthérique. Quinze jours après, il éprouva une douleur assez forte au milieu de la région dorsale. On crut à une affection
dn foie et on le soumit à un traitement mercuriel avec vésicatoires pendant 16 à 20 jours. La douleur était paroxystique, sans fièvre. A la fin de la 3« semaine, on lui permit de quitter le lit; mais la marche était douloureuse et devenue véritablement impossible à cause des douleurs qu'il éprouvait dans les jambes, aux aines et de chaque côté du tronc. Le D"^ R... qui le vit six semaines après reconnut l'impossibilité de marcher qu'il attribua plutôt à de la douleur qu'au manque de force. Les douleurs devinrent telles que pendant des heures entières, le jour, le malade poussait des cris violents. Les nuits étaient bonnes et même pendant les intervalles de douleurs, le malade était gai et enjoué. Morphine, belladone, quinine, rien ne lui procura d'amélioration.
Trois à quatre semaines plus tard, apparurent des contractures dans les fiéchisseurs des jambes et des mains, qui disparaissaient pendant le sommeil. On ordonna du bromure de potassium et un vésicatoire sur la colonne vertébrale, et peu à peu les spasmes et les douleurs diminuèrent un peu de gravité. Les injections hypodermiques n'ont produit aucun résultat. ..
J* étais convaincu, quelle qu'eut été l'affection à son début, que les symptômes actuels relevaient d'un trouble psychique et émotif. Je considérai la douleur, la paralysie apparente^ les contractures, comme d'origine psychique, et instituai un traitement en conséquence. Il était évident, d'après ce que j'ai dit, qu'aucune position du corps, qu'aucune contraction musculaire, qu'aucune pression des vertèbres n'étaient douloureuses par elles-mêmes. Il était aussi évident qu'il n'existait pas de paralysie réelle. Il n'y avait aucune explication raisonnable de la douleur qui était occasionnée par la marche ou plutôt les tentatives de marche. L'expression de la physionomie d'ailleurs ne répondait pas à l'idée de douleur; et bien que ce jeune garçon affirmât éprouver une douleur atroce et qu'il poussât des cris terribles lorsqu'on le mettait sur ses pieds, je pense que la douleur était de la nature de celle du boucher (i) que le croc a saisi par la manche. Je ne veux pas affirmer, pour
(i) Il s'agit d'un boucher qui, dans une chute, fut retenu à un crochet parla manche de son habit. Il ne fut pas blessé; mais, depuis, chaque fois qu'il pensait à sa chute, il éprouvait une douleur intense dans le bras.
le moment, qu'il n'y eut pas douleur; je pense au contraire qu'elle existait, et que dans les deux cas même, elle était violente ; mais dans les deux cas elle avait la même origine.
Comme traitement, j'ordonnai que l'on plaçât près de lui toutes les quatre heures, de la viande coupée menue et des légumes sans qu'on l'aidât à prendre ces vivres ; mais que, au bout d'une heure, s'il n'avait rien mangé, les plats fussent enlevés.
On lui dit que toutes les quatre heures il devait aller et venir dans la salle, maintenu par deux infirmières et qu'il devait s'efforcer de ne pas penser â la douleur car il irait bientôt mieux et la promenade le remettrait.
On lui enjoignit, de plus, de se conduire comme un homme et de faire le moins de bruit possible en criant.
Pendant les trente-quatre premières heures, il ne prit aucune nourriture: mais à la fin du 2^ jour, il avait tellement faim, que la sœur faisant apporter son plat de viande, il le mangea sans difficulté et sans spasme. D'abord, il criait beaucoup quand on le faisait promener ; mais ses cris cessèrent bientôt complètement et, en quelques jours, il marchait bien, sans douleur. Au bout de quinze jours d'hôpital, il devint même le commissionnaire des autres malades, montant et descendant les escaliers à tout instant pour faire les courses des malades et des infirmiers.
Je crois qu'au début, ce garçon était bien réellement malade ; qu'il avait une douleur qui le faisait souffrir en marchant et que la douleur provoquait des mouvements spasmodiques. Mais je crois aussi qu'au moment où je le vis, tous les symptômes ne tenaient plus qu'à l'idée ou à l'imagination, les impressions anciennes persistant peut-être de la même manière que certaines impressions peuvent être gravées par les organes des sens spéciaux, après le départ de leur cause première de production. Nous savons qu'il existe de grandes différences suivant les sujets, dans la rapidité avec laquelle l'image des formes et des couleurs complémentaires peut se produire, et dans la durée pendant laquelle elle peut être conservée par l'œil. Il arrive parfois que des gens croient à la réalité de ces images ; mais le plus souvent, les plus impressionnables même les considèrent comme des hallucinations, et ce qui leur permet d'arriver à cette conclusion, c'est la possibilité
de confronter l'illusion que présente un sens avec la réalité que donne un autre sens. Mais pour ce qui est de la douleur et de la paralysie, il n'y a pas de semblable correction à espérer. Le médecin peut arriver à trouver des faits suffisants pour guider son esprit dans l'interprétation du prénomône, mais le malade ne peut séparer le réel de ce qui ne l'est pas ; et souvent il est poussé à exagérer l'importance de son aflFection, par la sollicitude, bienveillante si l'on veut, mais mal avisée de parents anxieux et de savants amis.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le seul fait de penser à une paralysie, par exemple, et de revenir souvent sur cette idée, suffit pour faire naître une paralysie. Il faut autre chose; il faut une prédisposition du sujet: « Ces malades par imagination, dit M. Ch. Féré (i) ne sont pas seulement affectés d'un trouble local : pour se laisser dominer par cette idée de maladie, il faut être particulièrement excitable et suggestible, il faut être doué d'un état de faiblesse psychique congénitale qui coïncide, du reste fréquemment, avec des manifestations névropathiques plus ou moins caractérisées ou des malformations physiques. N'est pas hypochondriaque qui veut, comme disait Laségue. y>
{ 1 ) M. Ch. Féré. — La médecine d'imagination, Progrès médical, 1884. p. 309.
Recherche de l'état mental, psychique, de nos malades