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pi. on pté: sans doute parmi les injustes adversaires de cette
œuvre, dont, à l'heure actuelle, je ne saisis pas encore très bien les qualités si remarquables, dit-on.
Le charme de la séance fut l'audition de M. Raoul . Pugno dans le délicieux Concerto en la mineur de Grieg
et dans les admirables Variations symphoniques de César . Franck, deux pièces trop notoires pour que je les analyse.
Mais comment tairais-je l'admiration qu'inspire à tous ses auditeurs le talent de M. Pugno ? Il y a, chez ce pianiste, une élégance, une grâce, une réserve incomparables. Ce jeu féminin n’'avoue jamais son émotion, il la laisse sentir. Il ne se jette pas au cou des auditeurs, il les attire invinciblement à soi par l'intensité du sentiment, par la pudeur troublante d’une virtuosité qui s’oublie. Jamais les sonorités de ces doigts caressants ne cher-
chent à éblouir; elles interviennent sans brutalité, se
développent sans emphase, mais non sans ampleur, rentrent dans le silence avec une bonne grâce parfaite. Et pourtant leur tendresse, leur légèreté ne semblent ni fade ni superficielle parce que, sous le vol des mains effleurant les touches, on sent toujours l’exaltation du moteur, comme, sous les gestes parcimonieux et courts de la ditane, on devine l'extraordinaire tension des muscles furieusement crispés. Le maximum d'efforts intérieurs aboutissant au minimum d'effet apparent, tel est, chez M. Pugno, comme chez la danseuse de Grenade, le mécanisme d’un art qui nous secoue jusqu'aux moelles ; c'est, dans un cas comme dans l’autre, le triomphe souverain de la réticence; il y faut la flamme passionnelle jointe à l’obéissance d’un organisme prodigieusement assoupli ! que de gammes et que d'amour !.….
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Le dimanche suivant nous entendimes au Nouveau-
» A 4 . : . FO Théâtre un autre exécutant de premier ordre, le violo- … niste Marteau. Son archet témoigne de je ne sais quelle :
santé, de je ne sais quelle bonne humeur séduisante. On ne saurait imaginer un son plus pur, une assurance plus parfaite, un style plus pénétrant que les siens. Ah! comme les jeunes violonistes, — je le répète avec plaisir, — possèdent un charme, une finesse tout à fait inconnue de leurs aînés les plus illustres! |
M. Marteau a joué à ravir un concerto de M. Jaques- Dalcroze qui a reçu du public un accueil très divers : chaleureux de la part des uns, assez hostile de la part des autres. Cette hostilité m'étonne. Je concevrais à la
rigueur que certaines personnes soient déroutées par la :
nouveauté de l’œuvre et par sa complexité, mais il me semble que les moins compétents auraient dû être frappés de l'extrême habileté technique du compositeur et de son abondance d'idées vraiment exceptionnelle.
Je ne saurais cacher ma très vive sympathie pour
M. Dalcroze, l'auteur de ces délicieuses Chansons simples | et de ces Rondes enfantines, qui certainement paraîtront,
un jour, comme l’un des plus précieux chefs-d'œuvre
musicaux de notre époque. Mais n'ayant jamais entendu
à l'orchestre aucun ouvrage du jeune musicien génevois,
je ne m'attendais point à le trouver d'une si étonnante à dextérité. Son concerto est d’un bout à l’autre instru- « menté avec une variété d'effets, une nouveauté de tim- à bres, une sûreté remarquable dans la distribution des « forces sonores. Elles sont constamment nourries, savou- ñ
reuses, ondoyantes et multiples, sans jamais couvrir le chant de l'instrument principal, dont l'emploi n'est pas
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ARAPHRASES MUSICALES 145
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Pr 2 à | moins judicieux, moins neuf, moins élégant. Je n’en … finirais pas de détailler les coins exquis de l'œuvre; mais
les énumérations de ce genre sont trop froides sur le
papier pour que je m'y essaie. Allez entendre ce concerto, quand on vous en fournira l’occasion; vous serez frappé, j'en suis certain, de son orchestration délicate et joyeuse, tour à tour spirituelle et forte, toujours onctueuse. C’est d’un maître. Quant aux idées, elles m'ont paru extraordinairement abondantes et je n’attendais pas moins de l’auteur de ces petits bijoux d'émotion, les . Chansons simples, dont la beauté repose toute entière sur l’ample développement de mélodies pleines, et logiquement équilibrées. En un temps où l'inspiration est généralement si courte, c'est une joie de rencontrer dans une pensée musicale autre chose que des monosyllabes ou que ces scories avec lesquelles on fait mine d’allonge une écriture pénible et difficile. Car, hélas ! combien de compositeurs maintenant savent inventer une proposition musicale complète et limpide, une de ces bonnes + phrases à la Schubert, avec sujet, verbe et attribut, qui . donnent à la fois satisfaction aux sens et à l'esprit ?
Ë Quant à moi, je ne m'enflamme guère devant le style
temps, qui remplacent la marche harmonieuse des pé- - riodes par des adjectifs employés substantivement, et des = Jocutions adverbiales : boursouflure de néant! .. M. Dalcroze, lui, trouve de bons substantifs, de bons verbes et de bonnes épithètes; on sent qu’il ne parle pas pour le plaisir de parler, qu'il parle afin de nous transmettre ses belles inspirations. Mais M. Dalcroze est mon ami et je lui dois doublement la vérité de ce chef.
- musical non plus que devant le style littéraire de notre
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L'édification d’une œuvre d’art se compose detrois parts très distinctes : la conception, la composition et la de réalisation. La conception est la part du génie, et la réaui lisation la part de l’habileté acquise par les travaux anté- | rieurs. Je viens d'énoncer assez formellement qu’elle me paraissent l’une et l’autre de premier ordre dans le concerto de M. Dalcroze. La composition seule demeure l'effet direct de la volonté immédiate. Eh bien ! en toute franchise, il m'a semblé que la composition de ce concerto ne valait pas son inspiration si riche, ni son écriture prestigieuse. Le plan m'en a paru compliqué, certainement trop long, beaucoup trop long, peut-être même un peu confus. Il se peut qu’en l’entendant plusieurs fois cette impression se dissipe; 1l se peut que quelques coupures suffisent à lui redonner des propor: tions plus satisfaisantes ; il se peut enfin qu'un petit programme littéraire, oh! pas thématique, ça jamais ! ee nous allons au concert entendre de la musique et non des thèmes, — il se peut, dis-je, qu'un petit programme littéraire aiderait à suivre la marche de cette œuvre qui répond, dans l'esprit de l’auteur, à une évolution men- 4 tale. Quoiqu'il en soit je me permets de croire que la . composition d'un livre, d'un tableau, d'une symphonie, pèche par quelque point si, dès la première fois qu'on le lit, qu’on le regarde ou qu'on l'entend, on n’en saisit pas à nettement l'ensemble, la portée, la structure générale. Toute œuvre profonde exige évidemment une sérieuse étude pour en pénétrer les moindres replis, pour en « dégager un à un les éléments de suggestion qu'elle « renferme; mais, du moins, le souci de l’auteur d’élaguer l'inutile, de balancer les parties, de se montrer -
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symétrique en un mot, doit suffire pour assurer une
harmonie de proportion générale, qui satisfasse dès l’'abord notre besoin de mesure et de rythme.
Chez nous, on est plus exigeant qu'ailleurs à cet égard ; mais M. Dalcroze est de taille à nous satisfaire sur ce point comme sur les autres et je suis bien heureux de lui répéter ici que, dès maintenant, la sincérité, le charme, la puissante gaieté de ses inspirations lui ont gagné tous les musiciens de France, et que, somme toute, son concerto nous le révèle, dès aujourd’hui, comme l’un des premiers symphonistes contemporains.
Une audition du premier acte de Tristan terminait la séance. Mme Litvinne, ayant fait prévenir, au dérnier moment, qu’elle ne pourrait pas chanter le rôle d’Yseult, a été rémplacée au pied-levé par Mme Adiny. Cette cantatrice ne connaissant pas la traduction d’Ernst — ah! qu’elle est donc heureuse ! — chantait en Allemand, tandis que Brangaene, incarnée par Mile Gaëtane Vicq, lui
répondant en son patois, s’écriait : « que dis-tu ? » Cela
eût été grotesque sans l’incomparable perfection de l'orchestre, sans l'audace, la fougué, l'ironie mordante et la passion folle avec laquelle Mme Adiny a tenu le rôle de la triste fille d'Irlande. Elle s’y est montrée splendide !...
Beaucoup de critiques reprochent aux chefs d'orchestre parisiens ces auditions Wagnériennes au concert. Je ne partage pas, en pratique, tout au moins, cette façon de voir, pour une seule mais excellente raison, c’est que ne pouvant me payer ni le voyage de Bayreuth, ni celui de Londres, ni même celui de Bruxelles, pour entendre certaines œuvres de Wagner au théâtre, je suis encore bien heureux qu’on me les donne à la rue Blanche ou au
Châtelet, fut-ce dans des conditions défectueuses; et je me figure que je ne suis pas le seul dans ce cas. Mais, quand les privilégiés de la fortune songeront-ils qu'il n’y a pas qu'eux au monde ?
1° février 1902.
Une deuxième audition du premier acte de Tristan avec Mme Adiny, qui cette fois chantait en Ernst, (ce qui ne veut pas dire en français), n’eut pas moins de succès le 12 janvier que le 5, et M. Moriz Rosenthal obtint, ce même dimanche, un succès délirant avecun Concerto de Liszt et une pièce de piano de sa composition. Cinq rappels ! Cinq, entendez-vous bien ! Je consens à croire M. Rosenthal un artiste remarquable puisque tout le monde le dit, — je ne l’ai pas entendu. Mais que les ovations faites aux virtuoses soient démesurées, voilà ce dont je ne saurais douter. Si l’on acclame avec une pareille frénésie les interprètes, comment s'y prendrait-on vis-àvis des grands compositeurs pour faire au génie un accueil proportionné à celui que l’on réserve au talent? D'ailleurs il est regrettable que l'on se mette à organiser chez nous des réclames semblables à celle qui prépara les récentes auditions de M. Rosenthal. Rien ne saurait m'indisposer davantage contre un artiste que les précautions prises pour me le faire trouver admirable a priori ; je déplore que l’on veuille lancer un musicien à Paris comme on lance à Chicago une maison de cochon salé. L'Art n’est pas le Commerce et je n’aimerais guère voir la France imiter les États-Unis sur ce point.
Le 19, le concert du Nouveau-Théâtre offrait un programme particulièrement captivant par son éclectisme.