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__ Pour la plupart des artistes, en musique c’est préci-
- sément l’instrumentation qui fournit la couleur et j'ai
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. moi-même essayé d'établir autrefois (1) qu’à la ernte des
arts plastiques (bleu, jaune, rouge, vert, indigo, etc...), correspond le é:mbre dans les arts acoustiques (flûte, clarinette, trompette, hautbois, alto, etc...). Or je crois précisément que beaucoup de compositeurs espèrent se montrer coloristes par le seul emploi de l'orchestre, comme Ingres pensait l’être en mettant sur ses toiles des bleus, et quels bleus ! des jaunes et quels jaunes! des orangés et quels orangés ! Or si, théoriquement, la couleur proprement dite ne réside que dans la teinte et dans le timbre, esthétiquement elle tient encore, peut-être même davantage, dans les valeurs. I] faut relire ce qu'ont dit là-dessus Fromentin dans « Les Maîtres d’autrefois » et Tôpffer dans ce délicieux traité d’esthétique qui s’appelle « Réflexions et menus propos d’un peintre génevois ». Ni l’un ni l’autre n’a défini la valeur (2). Mais ils en donnent la notion très claire, le premier dans les pages où il montre que Rembrandt, médiocre coloriste quand il se sert de la polychromie, est admirable coloriste dans ses eaux-fortes et le second dans les chapitres intitulés :
(1) De la Corrélation des Sons et des Couleurs en Art. Paris Fischbacher.
(2) Je crois être le premier à l’avoir fait scientifiquement dans un long ouvrage technique: L’Orchestration des Couleurs, qui vient
de paraître chez Joanin et Cie, rue de Condé, 24, Paris, Il m'a fallu
cinq années d’expérimentation pour arriver à la notion précise de
- la valeur, et je n’ai pu l’établir qu’en imaginant un disque parti-
culier que j'appelle diapason des couleurs et qui me permet de calculer les hauteurs respectives des couleurs différant par la teinte : d’un jaune et d’un violet, par exemple.
PARAPHRASES MUSTEALES en $
« Point de couleurs et cependant de la couleur », «Même sujet » et « Beaucoup de couleurs et cependant point de … couleur ». Sans entrer dans des détails longs et compli- . qués, je puis donner une idée superficielle de ce qu'est . la valeur musicalement parlant, en rappelant les épreuves : d'essai des tirages photographiques en trois couleurs. - Le tirage en bleu donne de l’objet ou du tableau photographié une image qui paraît presque complète et très : distincte. Le tirage en rouge est d'aspect moins complet . déjà. Quant au jaune du troisième tiragé il a l’air vague, pâle, effacé, presque inexistant et pourtant il remplira + dans l'épreuve totale un rôle aussi important que les. deux autres couleurs. C'est là une question de valeurs. À Eh bien ! de même qu’en peinture la valeur tient simul- : tanément à la teinte et à la hauteur apparente de chaque 4 couleur, de même, en musique, elle dépend à la fois du timbre et de la tessiture de chaque instrument. C'est : dans son emploi raisonné, élégant et divers que tient 4 la qualité symphonique de la substance sonore. Mais de 4 même que, dans lés arts plastiques, un simple dessin peut réaliser par le jeu des reflets et des ombres la … transposition relative des couleurs-téintes en couleurs-. nuances, de même en musique on peut remplacer, sur un instrument unique ou sur des instruments de même … famille, les effets de timbre par des harmonies conve- “ nables et des hauteurs judicieusement choisies. à
Dans le dernier des chapitres énumérés plus haut, Tôpfier en arrive à dire : « Vraiment je serais tenté de » croire qu’en fait de couleur en peinture la couleur pro- “ prement dite est un élément accessoire. » Je suis éga- … lement tenté de croire qu’en fait d’orchestration, en -
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musique, l'orchestre proprement dit est un élément se-
4 condaire. C'est à savoir qu’on peut écrire une pièce d’or-
# chestre qui n’ait aucune couleur et écrire, au contraire,
comme je viens de l’énoncer, une pièce de piano ou de
- quatuor à cordes (camaïeu musical), merveilleusement
S symphonique. Tous les musiciens reconnaîtront, par
à exemple, que les symphonies de Schumann sont plus
- symphoniques réduites à quatre mains qu'exécutées à
l'orchestre.
Il est évident que cette qualité coloristique primordiale et nécessaire de la symphonie conduit à des formes spéciales, — concision mélodique et structure polyphonique dont je parlais tout à l’heure, — mais ces formes ne sont qu'accessoires, secondaires, et n'entraînent pas réciproquement, par leur observation, une conception colorée. C’est prendre l’ombre pour la proie que de s’évertuer à bâtir des œuvres symphoniformes, si j'ose dire, en croyant construire des Symphonies.
Ces réflexions peuvent sembler longues et fastidieuses.
J'estime qu’elles ne sont pas absolument stériles, car tous les compositeurs aujourd’hui veulent écrire au moins une symphonie. C’est fort bien si vous sentez en vousmême des propensions sÿmphoniques. Oh ! alors, allez de l’avant, brisez tous les vieux moules; violez, si cela vous fait plaisir, la loi et les prophètes, car vous serez symphoniques parceque et quoique !.... Mais vous aurez beau suivre les bons conseils des bons maîtres ét des bons traités, vous perdrez votre temps si telle n’est pas
votre aptitude individuelle. Il n'y a d’ailleurs pas de crime à posséder tel don plutôt que tel autre. Ingres, — puisque j'ai cité son nom, — fut un merveilleux peintre
+ En A trad. | e 2 4.
symphonie picturale : celui de l’ancien Hôtel de Ville : suffisait à prouver que pour être un styliste incompa-
rable on n’est pas forcément un passable symphoniste.
Avec tout cela je n'ai pas parlé des Symphonies de Boëllmann et de Chausson. Du moins dois-je dire, avant
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de clore cette causerie démesurée, l'exécution magnifi-.
quement nerveuse et chaude que M. Colonne et son
orchestre nous ont donnée de la fantaisie symphonique
sur les Maîtres-Chanteurs. C'était la perfection même, avec une allégresse pleine et communicative. La voilà
bien la couleur, la couleur somptueuse, éclatante, la fan-
fare du Titien, de Rubens et de Delacroix.
1° Mars 1902.
L'événement le plus caractéristique de ces dernières
semaines aux grands concerts dominicaux fut l'accueil hostile reçu par les virtuoses, tant au Châtelet qu’au Nou-
veau-Théâtre. Deux concertos, l'un joué par son auteur, le dimanche gras, chez M. Chevillard, l’autre par. M. Willy Burmester, chez M. Colonne, le 16 février, soulevèrent des tempêtes de sifflets et de huées. C'est très.
fâcheux pour les excellents artistes, objets ou occasion
de ces manifestations violentes, mais ils n’ont récolté là que le fruit de leur mauvais goût. Si j'excuse à la rigueur
le violoncelliste interprétant son œuvre personnelle, M
parce qu'il était dans son rôle en la croyant intéres-.
sante, — tous les pères sont aveugles, — je ne saurais
montrer la même indulgence pour le violoniste hambourgeois, qui, paraît-il, avait choisi, pour se produire,
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le plus soporifique des ouvrages : un concerto de Spohr. Déjà l’année dernière le même « professeur » nous avait gratifié d'une abominable machine de Paganini. On l’a empêché cette fois-ci de continuer son petit travail; puisse la leçon lui profiter !.. Maïs surtout je voudrais que MM. Colonne et Chevillard tirassent de ces manifestations les conclusions qu’elles comportent : le public va chez eux pour entendre de la musique; il ne tient pas à ce qu’on l’empoisonne d'exercices d’école et de traits fastidieux. Passe encore si ces exercices étaient bien bâtis, mais souvent ce sont des balbutiements que prétendent faire exécuter de téméraires auteurs.
Aux programmes de la rue Blanche, une seule nouveauté : l’Edith au col de cygne de M. Georges Hüe, sur un poème de M. Maurice Chassang, chanté fort intelligemment par Mme Chassang, dont la voix est sympathique et pure. [l est très regrettable que sur un cycle de six mélodies, formant un tout homogène, on en retranche deux, pour servir aux auditeurs l'ouvrage incomplet, — économie de temps bien maladroite, et qu'on récupérerait facilement en rognant sur la moindre cadence ! Nous avons bien aperçu que, dans ce poème mélodique, M. Georges Hüe avait, comme toujours, mis en œuvre son écriture distinguée, son bon goût parfait, son inspiration gracieuse, mais sans pouvoir apprécier exactement la beauté dramatique de l’ensemble. C’est d'autant plus regrettable que dans les mélodies choisies, ie chant vocal n’a guère qu’une importance de récit, et que, par conséquent, elles valent moins par leur plasticité individuelle que par leur action commune. Cette absence de précision vocale, je ne saurais la reprocher à l’auteur, — encore
que personnellement je la déplore un peu, — ce serait lui faire un procès de tendances, et si j'ai regretté que dans la deuxième des pièces : Un dimanche, la gaieté mélodique fût presque uniquement instrumentale, j'ai fort goûté la discrétion de la fileuse qui sert de Prologue, la belle déclamation de l’Abandonnée et surtout l'épilogue: Champ de bataille, d’un sentiment descriptif intense, d’une couleur sombre et tragique où l’audition de la voix est ménagée très adroitement, au milieu d’un en vol de corbeaux funèbres sinistrement décrit.
Huit jours après, M. Colonne avait cédé la direction de son orchestre, à M. Félix Mottl.
Jusqu'ici je n'éprouvais qu’un enthousiasme très tempéré pour la manière de M. Mottl. Cette fois elle m’a ravi. Le geste de ce capellmeister a quelque chose de lourd et de gauche qui doit, je pense, gêner les musiciens peu accoutumés à sa direction. Mais, chose étrange, ce défaut devient une qualité de premier ordre par la puissance avec laquelle il en triomphe. Les chefs d'orchestre ont, un peu comme les escrimeurs, une ligne basse et une ligne haute. La ligne haute de M. Mottl est naturellement parfaite; son bâton y gesticule clairement et de façon très vibrante. La ligne basse, qui est la ligne des accents toniques, est au contraire étonnamment contrainte chez lui. Chaque fois qu’il bat un temps fort il semble que son poing ren-contre un obstacle et rebondisse aussitôt, palpitant et meurtri. Par un effort de volonté cependant il le maintient dans cette région douloureuse, et l'y replonge fortement, et en vertu du principe universel que la résistance intensifie l'effort, une énergie merveilleuse d'interprétation résulte de cette série d’actions et de réactions violentes.
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savante, a chanté la première scène de Gunlæd, et la Jeanne d'Arc de Liszt, sur des vers ou plutôt sur des bouts rimés d'Alexandre Dumas :
Allez me chercher ma bannière!
Par la victoire bénis
De Jésus-Christ et de sa mère Les deux saints sont réunis.
Cette mélodie de Tony-Johannot nous étonne un peu désormais et les Allemands sont bien candides vraiment de la goûter encore.
J'ai préféré la scène de Gunlæd, opéra inachevé de Cornélius : livret étrange et fort belle musique, généreuse
d'inspiration, élégante et forte, puissamment orchestrée,
pleine de souffle et de couleur, et qui serait d'un génial artiste si, tout le temps, elle ne semblait être de Wagner. À notre époque où l’on aime à montrer que Messaline fut chaste, Duguesclin poltron et que c’est Charles Martel qui perdit la bataille de Poitiers, on dira sans doute bientôt que Wagner a beaucoup « pigé » Cornélius. Pauvre Cornélius!
15 Mars 1002.
Une fois n’est pas coutume. N'ayant à rendre compte aujourd'hui que des deux derniers concerts de la rue
Blanche, je vais être très bref.
Je n’ai pas entendu M. Arthur Nikish conduire l’orchestre du Châtelet; sans doute il ne m'’eût guère enthousiasmé. L'année dernière, quand il vint avec la Société Philharmonique de Berlin au cirque d'Hiver, je
goûtai médiocrement sa direction. Les comptes rendus de lundi dernier, en m’apprenant toutes les licences qu'li a prises la veille avec les textes de Beethoven et de Wagner, me permettent de croire que je l’eusse franchement détesté cette fois.
Au contraire mon admiration pour M. Weingartner croît à chaque nouvelle audition de ce chef d'orchestre prestigieux. Le 2 mars, au concert Lamoureux, il n’a donné que deux pièces de Berlioz pour tout programme : Harold en Italie et la Symphonie fantastique. En ce qui concerne la seconde, je préfère, à vrai dire, l’interprétation de M. Colonne. Certes la « Scène aux champs » subtilement détaillée par le capellmeister allemand, est bien exquise, et quel curieux spectacle de voir ce gesticulateur parfait accomplir des sorcelleries dans le
« Songe d’une nuit de Sabbat » ! Il n'empêche qu’au Chä-
telet on imprime à ce cauchemar musical une allure plus tumultueuse, mieux en rapport avec son caractère, et surtout que l’on y conduit avec beaucoup plus de puis-
sance, de terreur et de débordement la phénoménale .
« Marche au Supplice ». À cet égard, il n’y a pas de comparaison possible.
Nul, en revanche, ne saurait exécuter plus remarqua-
blement que M. Weingartner Harold en Italie ; V «Orgie
de Brigands » lui a notamment fourni l’occasion d’un triomphe bien mérité, car ce fut une merveille de clarté, de souplesse et de cohésion plastique.
M. Hermann Ritter tenait la partie d’alto principal.
Ce vieil artiste, très simple et très sympathiqued’allures,
possède untalent fort élevé; son style est excellent, discret et chaleureux tout ensemble. Mais je regrette qu’il nous