‹ Paraphrases musicales sur les grands concerts du dimancheChapitre 40 sur 68 · FRE · texte numérisé non relu

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Le 16 mars, on nous offrit, chez M. Colonne, Psyché, de César Franck et la grande scène religieuse de Parstfal. | Je n'aime pas à parler du père Franck, ni de ses œuvres. J'ai sur celles-ci des opinions personnelles dont je suis sûr. Mais elles n’ont de valeur que pour moi seul et je serais désolé qu’on m'attribuât la présomptueuse intention, si je les révèle, de prétendre les imposer à qui que ce soit. Je ne peux pourtant pas simuler une admiration sans bornes pour un maître dont je reconnais les qualités musicales transcendantes, mais dont le tempérament ne répond point à mes propres aspirations. C’est un point sur lequel je reviens toujours : le talent, mettons si vous le voulez le génie plastique d’un auteur, son génie musical, pictural ou littéraire ne suffiront jamais à me le faire aimer si son idéal d’art, si la qualité de son inspiration n'offrent aucune synchronie avec les rythmes sécrets de ma nature. Ceux qui croient à l’art pour l’art, ceux qui ne voient pas dans la musique, la peinture ou la poésie un simple langage, un moyen, mais qui la prennent pour un but, doivent en juger tout autrement, Quant à moi je place les émotions du cœur et la pensée trop au-dessus de leur expression quelle qu’elle soit, l’art en un mot trop au-dessous de la science et de la philosophie qu’il n’égale qu'en les servant, pour me

plaire à des combinaisons de sons, de couleurs ou de

mots purement abstraites. Je les goûte, soit pour lés sensations voluptueuses qu'elles éveillent en mon être, soit pour les idées qu’elles représentent ; il m'est impossible

de les aimer « en soi ». Dès lors on comprend que César

Franck me reste souvent lettre morte.

Certes j'admire sans réserve son quintette si vibrant, et la fin de sa sonate pour piano et violon. Mais plus j'entends sa symphonie, plus j'ose reconnaître qu’elle m'ennuie, et c'est, hélas! la même impression que j éprouve devant une bonne partie de son œuvre. Cet homme est trop vertueux, trop détaché de ce monde, il se complaît trop dans le domaine absolu des sons pour m'émouvoir profondément. Quelquefois cependant telle page de lui me captive et me séduit, lorsqu’une tentation le ramène vers l'humanité, lorsque des pensers troubies et de louches désirs se glissent dans son âme angélique. Comme tous les mystiques il aiguise, en ce cas, par une résistance apeurée les énergies naturelles qui font bouil-

lonner son être et colore de lueurs de cauchemars ses

aspirations les plus normales en les élevant à la dignité de péchés. Sa musique évoque alors je ne sais quelles rondes de succubes, je ne sais quels vols de lémures tourbillonnant parmi les verdâtres et fuligineux reflets de sabbats clandestins. Dans l’allegretto de sa Symphonie et dans le scherzo de son Quatuor à cordes, par exemple, on le voit tout à coup céder à cette délectation morose et je lui trouve alors une sorte de saveur ardente et démoniaque, qui est maladive assurément, mais qui du moins nous montre ce qu’eût donné cette âme, si elle n’eût pas nié la vie, si elle ne se fût pas étiolée derrière un buffet d'orgue, si elle s’était épanouie sainement, au clair soleil, dans la belle réalité des amours et des luttes humaines.

Malheureusement « le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli » et quand Franck écrit Psyché, etse donne pour

une fois la permission d’être païen, l'attrait du défendu ne surexcitant plus son imagination, il ne retrouve pas le livide et voluptueux éclat de ses heures criminelles. Il ne traduit le charme robuste de la nature en fête, l'attrait de l'éternelle source de vie que par des harmonies assurément fort belles mais trop subtiles, trop recherchées, sagement débordantes, conventionnellement blondes et roses. Que tout cela me paraît fade et compliqué! Les sentiments de la douleur et de la joie ne se sont-ils même pas confondus chez cet homme à ce point que quand il s’agit de décrire les souffrances et les plaintes de Psyché, son orchestre peint aussi bien l’enivrement de quelque passion triomphante que le cruel brisement d’une espérance déçue ?

Après Psyché nous entendimes la scène religieuse de Parsifal et voilà que le chantre de Tannhaüser, de Trisan et de Siegfried, ces prodigieux assoiffés d’amour, nous apparut dans la limpide et gigantesque évocation du plus saint et du plus grandiose des sacrifices. Ah ! les cloches de Montsalvat ! la marche vers le temple des purs! la radieuse illumination du Graal! les agapes sacrées !.… Avec quel respect, quels tressaillements intimes, quelle candeur infinie, Wagner n’a-t-il pas évoqué ce monde supérieur et cet acte suprême de l'humanité transfigurée par l'héritage de réconfort et de compassion ! Pourtant il avait connu, mesuré, chanté toutes les forces cosmiques et toutes les puissances viriles, il n'avait fait maudire l'amour, foyer des énergies, que par un nain, et avait magnifié splendidement le désir au Venusberg, dans les ardins du roi Marke, près du brasier de la Walkyrie. Il “ait connu tous les combats du monde, sans jamais en

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maudire l'essence, mère de tous progrès, bien que tour à tour espérant et désespérant de la victoire pour le héros de bonne volonté, et son dernier cri d’optimisme proclamait précisément. dans le plus profond des langages, le triomphe du vouloir humain capable de reconquérir la joie des divines splendeurs. N'est-ce point une preuve impérissable, ce Parsifal, que le mysticisme n’est pas le meilleur ferment de l'esprit religieux, et que, pour franchir, d’un pied sûr et d’un œil clairvoyant, le seuil du mystère, pas n'est besoin d’avoir vécu dans l’irréel, en se dérobant par la fuite aux feux de toutes les passions ?...

Encore une fois, il est bien entendu que je ne conteste aucunement la valeur « musicale » de Ja musique de Franck ; son esthétique seule me blesse par les complications auxquelles ne peut manquer de conduire un idéal métaphysique. En écoutant une symphonie je n'aime pas à me figurer que j'assiste à une concertation des réaux et des nominaux ; j'ai le plus absolu respect de ceux qui pensent autrement.

L'orchestre du Châtelet a fort bien joué Psyché, mais son interprétation de Parsifal demeura très loin de la perfection. Je ne parle ni du manque de cloches, ni de la mauvaise disposition des chœurs, défauts d’organisation matérielle que l’on doit excuser, mais de l'absence de recueillement parmi les interprètes. Si M. Colonne s'efforça visiblement d’assurer une exécution fidèle et intense à l’admirable page wagnérienne, ses musiciens en revanche paraissent ignorer totalement la conviction artistique qui mène au respect d'un chef-d'œuvre austère et permet de l’aborder avec foi et amour. Ces exécutants

témoignent d'une fougue enlevante et d’une belle ardeur quand il s'agit de jouer Berlioz ou Lalo, mais chaque : fois qu'il faudrait un peu de la concentration, dont À l'excès m’agace chez les Allemands, nous les voyons se | lancer étourdiment à travers les œuvres les plus ésoté- … riques et tirer l’archet en écervelés ou inspecter les loges … sitôt qu'ils ont dix mesures à compter. Dans là musique il n’y a pas que des blanches et des croches à jouer juste eten mesure, il y a un sentiment à comprendre et un état d'âme à réaliser: Parsifal ne pourra jamais se … rendre dans la même disposition d'esprit que Funiculi- Funicula. 4

Au contraire, on ne saurait que louer ce même orchestre pour le Festival-Russe donné le dimanche suivant. Mais, mon Dieu ! que parmi tant de musiciens en … sky et en ow, il y en a peu de vraiment russes! Et M comme ils nous rappelèrent tous imparfaitement les | rythmes pleins de mélancolie et les harmonies tour à 4 tour meurtries et miroitantes, que Balakirew et ses quatre disciples distillèrent comme une essence véhémente du génie slave, de ses rages soudaineset deson immense ennui.

Glazounow, au commencement de sa carrière, fut . bien près de cette école « des cinq », il en paraît tout à fait éloigné désormais. Le début de sa symphonie en ut … mineur, plutôt suite d'orchestre que symphonie vériz. table, m’a charmé cependant par sa violence dramatique, par la beauté classique de son allure et de sa couleur, « par l'élégance et la clarté de sa forme, dans une multiplicité polyphonique d’où émergent sans cesse des basses n palpitantes.

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