‹ Paraphrases musicales sur les grands concerts du dimancheChapitre 42 sur 68 · SAISON · texte numérisé non relu

SAISON

Lettres à une Dame imaginaire

SOMMAIRE : Lettre préliminaire. — Les Symphonies en ut mineur et en ré majeur de Brahms. — La fin de l'Homme de M. Ch. Kæchlin. — M. Mark Hambourg, virtuose. — Les Symphonies

de Schumann. — Un concerto de Brahms. — Du Meyerbeer !!1— L'Après-midi d'un Faune de M. Debussy.

15 octobre 1902.

HÈRE Madame, vous n'existez pas, mais je vous # crée. Je n’ose affirmer que ce soit pour votre plaisir ; non point que je vous crois tout à fait incapable de m'entendre, mais j'estime bien mince la joie de recevoir mes épitres, et c’est avant tout ma propre satisfaction que je chercherai, cet hiver, en vous transmettant, deux fois par mois, les échos de nos grands concerts parisiens.

Oui, Madame, je renonce à la critique. À proprement parler je ne l'ai jamais cultivée et je m'en sens de plusen plus incapable. Le mot « critique », vous ne l’ignorez pas, vient d'un verbe grec qui signifie juger. Pour juger,

il faut s'appuyer sur des textes, sinon la justice est arbitraire et fantaisiste. J'ai bien, comme tout le monde, les balances plus ou moins précises de ma raison prêtes à recevoir les « ouvrages de l'esprit », mais les poids me manquent, hélas ! Plus je vais, plus je doute qu’il y ait un critérium de beauté, ou, du moins, s'il existe, je ne le connais pas, je ne sais où le chercher. Si donc je mets une symphonie dans un des deux plateaux, je ne puis jeter dans l’autre que mes impressions personnelles. Une pesée de sentiment n'est pas une critique et l’on finirait par m'en vouloir d’émettre, sous des apparences sérieuses, mille opinions subjectives marquées tour à tour aux coins du sophisme, du paradoxe et quelquefois même de la passion.

Car je me sens plein de passion, je l’avoue. On finirait par me faire dire, en me contredisant, que Mevyerbeer n’eût aucune espèce de mérite, ce qui réjouirait fort Clitandre et mécontenterait Cassandre à juste titre. Mais j'arriverais, d’autre part, à déclarer Donizetti supérieur à César Franck, et voilà renversé l’ordre des rires et des grincements de dents. Irrité par l’abus du germanisme . musical, j'aurais naguère soutenu, pour un rien, que je

préférais Rossini à Beethoven, opinion dont je rougirais

fort, aujourd'hui que j'ai retrouvé le calme dans les champs parfumés de menthe et d’ajoncs. Enfin n’ai-je pas dit un jour, au cours d'une discussion, que M. Despréaux l’emportait sur Shakespeare dans mon estime | Et le pis c’est qu’en toutes ces belles extravagances je me montre également sincère et ne pèche que par défaut de mesure. Je vous le répète, ce sont les poids qui me manquent.

Relégant, en un coin, la sévère plume d'oie du critique, je saisis donc une impertinente petite lance d’acier, pour vous larder de mes fantaisies... Me taire vaudrait mieux sans doute ; mais si je renonce à formuler désormais la moindre sentence, je n'en éprouve pas moins l’impérieux désir de confier au papier mes impressions musicales, et, comme il est plus gai de ne pas causer tout seul, je me choisis une confidente. Quant à la prendre en chair ou en os, c’est impossible ! Dès l'instant qu’on désire publier cette correspondance, elle ne doit renfermer rien de trop intime ni de trop particulier, et c'est pourquoi, chère Madame, je viens de vous élire pour partenaire.

« Ce ne sera peut-être pas bien gai, me direz-vous, de correspondre avec une personne inexistante ? » La preuve que si, Madame, c'est que déjà vous me faites une objection et M. Bergeret a grand raison de s’écrier : « N'est-ce donc rien qu'une existence imaginaire P »

Oui, Madame, c'est quelque chose, et voici même que je commence à vous apercevoir, un peu vaguement, mais toute entière. Juste assez âgée pour ne pas manquer d'une certaine expérience de la vie, longue, mince, élégante, un peu plate pour mon goût, mais si distinguée! Je ne crois pas que je devienne jamais absolument amoureux de vous; vous m’agacez un tantinet par votre volonté trop tendue d’être « chic ». Vous verseriez même dans le snobisme s’il ne vous manquait, pour y atteindre, un peu de ce scepticisme qu'on n’acquiert entièrement qu’à Paris. Car vous habitez la province, et vous croyez trop que « c'est arrivé »! Très intelligente d'ailleurs, j'en conviens, mais trop soumise au préjugé des noms. Vous

diriez tout de suite « Maître » aux peintres et aux musiciens consacrés ; ce n'est pas dans mon genre, je suis bien trop barbare pour cela. Et puis je vous soupçonne d'écrire des sonnets en cachette, des sonnets bien pensants, encore que légèrement teintés de nihilisme à la Leconte de Lisle. Moi, je n’ai jamais pu réussir un quatrain convenable. Au collège, lorsque je traduisais Virgile en vers, j'écrivais : « De Turnus à cheval admire l’impudence ! » La vocation me manquait totalement, avouez-le ! Si bien qu’il y aura toujours entre nous un petit malentendu poétique. Je manque de sentimentalisme et, sous vos apparences de mondaine cassante et brusque, vous en avez beaucoup, je crois.

Bref nous allons nous chamailler souvent. Une sorte de télépathie me révèlera vos pensées. Vous me permettrez bien quelquefois de leur donner un corps, en les transcrivant le plus fidèlement possible, et vous ne vous moquerez pas de moi, dites, chère Madame, si je m’éver-

tue avec trop d’ardeur à réfuter les convictions fantoma-

tiques de l’être irréel et charmant que vous voici désormais.

J’allais oublier de fixer quelques traits essentiels de

votre caractère esthétique. Vous n'aimez, bien entendu,

que le grand Art, — et moi qui prise encore le petit, à mes heures; il ne faut pas le répéter, n'est-ce pas! L’école italienne du dix-neuvième siècle vous semble tel-

lement méprisable que vous ne daignez même pas faire

d'exception pour le chantre du Barbier. Je vous assure que vous avez tort. Quand on parle de Mevyerbeer ou d’Halévy, l'esprit de Drumont semble planer sur vous, et si quelque bonne pâte de provinciale célèbre, en votre

présence, l’ambroisie que distillait Thomas, une nuance

de pitié s'étend sur vos railleries. Vous êtes exquise ! Mais je ne vous aurais pas crue wagnérienne à ce point ? « Wagnérienne ! eh! vous n’y songez pas, mon cher! » Il est vrai; ça commence à dater furieusement, et grâce à Dieu, nous sommes du dernier cri ! D'ailleurs le poème du Ring est d'un métaphysisme !... Alors ? Alors, mystère et complication, et notre petite âme rare n’ouvre plus sa corolle d’orchidée qu'aux harmonies équidistantes et qu'aux formules symétriques de Claude-Achille Debussy. Votre vieux professeur en doit gémir, qui trouvait Saint- Saëns presque décadent.

Allons ! nous nous entendrons tout de même, quelquefois, Claude-Achille a du bon, et Jules Massenet aussi. Mais il ne faut pas que je vous taquine trop fort tout de suite. Vous me prendriez en grippe, et je tiens à rester votre ami, celui que l’on ne présente pas dans le monde, parce que c’est compromettant d’être liée avec un anarchiste, mais que l’on aime bien, tout de même, recevoir dans une stricte intimité.

Paris, le 20 octobre 1902.

Chère Madame, tandis qu’un public houleux courait chez Chevillard applaudir le vieil Or du Rhin, j'inaugurai hier la saison musicale, en suivant la foule non moins compacte venue au Châtelet pour entendre quelques nouveautés.

La séance commençait par la première audition de la Marche du Couronnement, écrite pour la cour d’Anglsterre, par sir Saint-Saëns, baronnet. — Cette Marche

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est sonore, brillante, solidement bâtie, avec un beau motif robuste, et un air populaire anglais du xvi° siècle. Muni du programme, je vous dirais où le compositeur l’a déniché. Mais je pense, chère Madame, que cela vous indiffère. Si cependant vous teniez à éblouir de votre érudition les salons de la préfecture... Non? - D'ailleurs il en va de toute cette pompe et de toute cette élégance musicale, comme de la cérémonie du couronnement elle-même : il ne faudrait pas que le renard du fabuliste s'amusât trop à regarder ce qu'il y a dedans. Et puis, je comprends que M. Saint-Saëns n'ait pas voulu faire lancer par ses violons d’austères vérités parmi les radieux mensonges de la « Coronation ». Jouer les Gwynplaine, fût-ce en musique, c'est manquer de goût; et nous autres, de l’Institut de France, nous ne manquons jamais de goût !

Ici, Madame, vous allez suspecter ma bonne foi. Je vous affirme cependant que je suis venu d’humeur exquise au Châtelet, que j’y occupais une excellente place, que j’apportais à l’audition de la Symphonie en ut mineur de Brahms une impartialité farouche et que M. Colonne et ses musiciens l’ont parfaitement jouée, par-fai-tement. Eh bien ! malgré tout cela, je suis également contraint de confesser que la Symphonie en ut mineur de Brahms, parfaitement jouée par M. Colonne, m'a très fort ennuyé. Ah ! mais entendons-nous ! Je ne prétends en aucune façon que cette symphonie soit ennuyeuse ; je constate qu’elle m'ennuie; voilà tout. Ci-joint quelques notes grifonnées dans ma loge au cours de l'audition.

« Un poco sustenuto. Début d’une douleur intense, poi-

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