‹ Paraphrases musicales sur les grands concerts du dimancheChapitre 58 sur 68 · ONE OU PARAPHRASES MUSICALES · texte numérisé non relu

ONE OU PARAPHRASES MUSICALES

LaTI, TU

tion, et comme armoricain, parce qu’aucun autre ouvrage musical n’exprime avec une intensité si poignante le grave reploiement, l'incoercible mélodie de l’âme celtique.

Malheureusement je m'aperçois davantage, de jour en jour, combien il est malaisé de rendre avec des phrases le caractère d’une symphonie, et je ne puis pourtant m'en tenir à ces stériles et fastidieuses énumérations de thèmes que les éditeurs s’obstinent à intercaler dans les programmes. Pour nous faire connaître la nature, le tempérament, la psychologie d’une personne, c’est en vain qu’on nous décrirait minutieusement son anatomie, qu’on nous analyserait tous les éléments histologiques de son corps. Ce qui constitue l’individualité d’un être supérieur, Sa personnalité, c'est moins la vie élémentaire de chacun de ses tissus que leur coordination, ou, si vous le voulez, que l’unité chimique de toutes ses cellules. Il en va de même en art. Pour peu qu’elle soit l’œuvre d'un esprit logique et inspiré, pour peu qu'elle vive réellement, dix mesures d’une symphonie, entendues à l’orchestre, nous renseigneront beaucoup mieux sur sa nature que l'analyse détaillée de tous ses thèmes et de toutes leurs transformations. Le vrai rôle d'un musicographe serait de délimiter avec justesse l’individualité d’une

pièce orchestrale, d'en donner la formule chimique gé- à nérale. Et, les épithètes étant la nomenclature verbale 1 des substances, il suffirait toujours de doser, dans une — juste proportion, quatre ou cinq adjectifs, pour caracté- -

riser strictement une œuvre d'art.

Quand la musique est pittoresque, descriptive, concrète, rien n’est plus facile en somme : il faut être un

bien piètre goujat de mots pour ne pas transcrire très évocativement, en phrases, tel poème symphonique de Félicien David ou de Rimsky-Korsakow. Avec les œuvres abstraites, la tâche devient rude.

Il me semble néanmoins que, devant la Symphonie bretonne de M. Guy Ropartz, deux ou trois observations générales s'imposent. L'une d'elles est une petite critique; c’est que, dans la structure de l'œuvre, il y a quelque morcellement, non point fragmentation continue, mais solution de continuité par cassures nettes et espacées. Je ne parle pas seulement de la seconde partie, où l’alternativité de l’andante et du scherzo nous déroute quelque peu, je vise encore les mouvements continus, comme l’animato du début où le poète laisse, une ou deux fois, se rompre le fil de sa méditation.

Les autres remarques sont au contraire tout à l’éloge du symphoniste. L'emploi d’un grand nombre d'instruments à vent, surtout le triplement de chaque timbre de l’har-

monie, seconçoit facilement par la répartition très logique

et très sensible, en plusieurs points de l’œuvre, des deux forces expressives de la symphonie, l'âme bretonne étant confiée à cette partie de l'orchestre, tandis que le quatuor évoque plusspécialementl'atmosphère, le cadre du drame, sivous voulez. Pour lerythme, il y a de même un parti pris,

probablement instinctif, qui consiste à ne lefaire sentir

que de temps àautre, aux moments où, sans son apparition, l'esprit risquerait de se perdre dans le vague ; et le plus souvent, sa juste économie, sans avarice ni prodigalité, se manifeste surtout par l’accentuation des temps faibles ou par l’alternativité systématique de dessins ternaires et binaires.

Fu

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Avec ces austères procédés, M. Ropartz a rendu surtout l’intériorité de la nature bretonne, dont Edouard Lalo, naguère, exprima plutôt les dehors. Ici nous avons des couleurs plus sombres, plus rompues, des tons de . cire jaune, et, à la bouche, comme un goût de cuivre. Presque partout, sous les harmonieslugubres, onretrouve cette excessive préoccupation de la mort qui fut, jusqu’à ce jour, la grande entrave à l'essor du génie breton. Quelquefois cependant des éclaircies de joie brutale ou de rêverie plus douce y rompent la monotonie du sentiment. C'est ainsi que le commencement du finale évoque, avec des danses de pardon, la fermentation du cidre et du lait caillé, que le second lento de la deuxième partie exhale un parfum d’encens et que, pendant la dernière réexposition des thèmes, les vapeurs des prairies et des ruisseaux d'argent semblent monter peu à peu du qua- tuor en sourdine, comme s'élève, avec lenteur, l’amour du sol d'Armorique dans le cœur de ceux qui le foulèrent longtemps. Mais ce n’est que tout à fait à la péroraison de l’œuvre que se dégage enfin d’une telle concentration « l'énergie superbe de la race, clamée par toutes les puis. sances orchestrales, célébrant le réveil de notre vieille province endormie tant de siècles. | 4

Il suffit. Et je me plais à saluer joyeusement ce frère breton, puisqu'il chante, avec une dignité si mâle et des 4 accents si sobrement musicaux, le dynamisme d’un peuple, qui secoue le linceul de Lazare, et répandra bientôt, je l’espère, le trésor de ses forces trop longtemps comprimées !.… |

4] OL (4 m

té 15 Mars 1003.

Le 1°* et le 8 mars, l'Association artistique des Concerts Colonne a donné, pour l’anniversaire de sa fondation, les Béatitudes de César Franck. Cet oratorio, illustre sans être populaire, jouit du respect à peu près unanime de tous les artistes, et, pour ma part, j'admire profondément le talent de son auteur, la noblesse de ses intentions, la robuste structure de sa musique. Je me garderai toutefois de vous dire ici le fond de ma pensée relativement aux Béatitudes : les réflexions qu'elles me suggèrent, tout en intéressant l’esthétique au plus haut point, touchent en même temps à d’autres questions plus graves encore, et je me ferais scrupule de les effleurer dans une revue musicale.

En tous cas nous devons une réelle reconnaissance à M. Colonne de nous avoir fait entendre cette œuvre

grandiose, et puisqu'il célèbre actuellement son jubilé

trentenaire, le moment est venu de le remercier des efforts que, seul en France, il réalise, avec une infatigable activité, pour nous donner des auditions intégrales des grandes compositions symphoniques; sans lui nous ne les connaîtrions guère. Trente années de direction méritent d’ailleurs la reconnaissance de tous les artistes. Quelquefois il m'arrive d’être un peu brutal dans mes appré-

ciations sur les ouvrages de l’art et sur leurs interprètes.

C'est qu'à tort ou à raison je considère la franchise la plus intransigeante comme le seul mérite possible d’une critique, et, si je me tiens systématiquement à l'écart des musiciens, pour sauvegarder mon droit de leur dire toujours ce que je pense et tout ce que je pense, cela ne

m'empêche pas de A SR à joe mérites &

individuels. La pensée de ces mérites ne m’arrête jamais quand il s’agit de combattre sur tel ou tel point particulier, mais la réciproque est vraie. C'est pourquoi M. Colonne pourra s'étonner peut-être que je lui exprime ici l'hommage de mon admiration pour son labeur considérable et pour son talentchaleureux, qui servittantdefois, de manière éclatante, la cause dela musique française : il peut être sûr du moins que je le fais avec cette absolue sincérité qui est mon seul orgueil, et que je défendrai toujours jalousement contre tout esprit de coterie.

.…. Passons au Nouveau-Théâtre.

Je n'ai pas entendu: M. Siegfried Wagner cette fois. Mais j'avais assisté à la séance qu’il donna au Châtelet, ilya deux ou trois ans, — on s’en souvient peutêtre, (1) — et je trouve, comme alors, très triste de voir l'enfant d’une divinité compromettre, dans de médiocres exhibitions, ce nom que tant d'artistes ne prononcent qu'avec respect et l'exposer aux quolibets d'une presse légitimement ironique.

Dimanche dernier le programme de M. Chevillard comprenait, comme pièces de résistance, la Symphonie pathétique de Tschaïkowsky et la première audition, aux concerts Lamoureux, du Deuxième Concert sis violoncelle de M. Saint-Saëns.

La saison dernière, j'ai déjà parlé de cette symphonie, musique vivante et colorée, mais absolument dépourvue

de l'émotion réelle et de la dignité que promet son épi-

thète emphatique; ce n’est, en somme, qu'une suite de

(1) Voir ci-dessus, page 55.

morceaux amusants et colorés mais vulgaires, adroite-

ment bâtis sur des mélodies abondantes mais communes (je ne dis point banales). La partie à cinq temps, lunaire et flambarde tour à tour, me donne, je nesais pourquoi, la vision de George Sand exécutant un çake-walk symbolique sur les cœurs de ses bons amis. La marche du troisième mouvement a beau sonner d’une façon merveilleuse, comme elle reste « bonnes d’enfants et militaires ! » Et les deux morceaux extrêmes justifieraient peut-être le titre, si le tout n'avait l'air orchestré par Carolus Duran. Enfin j'éprouve, comme l’an dernier, l’invincible impression qu’il faudrait écouter cette œuvre sous un parapluie, tant l’instrumentation évoque. à jets continus, les hachures d’une averse; c'est un frémissement ininterrompu des accompagnements, serrés comme les losanges des ondées et je gagerais que l’auteur écrivit cette symphonie sous un climat humide. Vous voyez, vous vous enrhumez déjà : Tschaïkowsky! Dieu vous bénisse !.. Je ne suis pas sérieux P Pourquoi voudriez-vous que j'acceptasse de l’être, en présence d’une œuvre qui ne m'y invite point ? si elle était signée d’un nom français, comme à l'étranger on se récrierait, une fois de plus, sur notre art superficiel!!! Voulez-vous me faire avouer qu'elle est charmante P J'y consens volontiers. Mais pathétique, ah ! que non point!

Et pour faire valoir cette composition, M. Chevillard et ses musiciens déploient néanmoins tant de verve, tant d'éclat, tant de rayonnement sonore |

J'en arrive au nouveau Concerto pour Violoncelle de M. de Saint-Saëns.

Mais d’abord lJaissez-moi vous transcrire un petit

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