‹ Paraphrases musicales sur les grands concerts du dimancheChapitre 62 sur 68 · PARAPHRASES MUSICALES N/D · texte numérisé non relu

PARAPHRASES MUSICALES N/D

l'on dit tout ce que l'on a à dire, mais on ne ditrien de plus. Or, hélas ! avec ce gaspillage de sensations dont le moindre barreur de croches prétend nous étonner le tympan, nous arrivons bien vite à ce « rebutant » et à ce « fade » que stigmatisait le vieux critique. Et, qui pis est, sous ce débordement de recherches stériles, quelque chose va s’étioler et mourir, le plus beau titre de gloire

de notre école française, je veux dire la science de la

composition. Parysatis est une œuvre composée; c’est

pourquoi je trouve qu'elle ressort avec bonheur de tout

le gâchis de notes où nous pataugeons depuis quelques années. C’est fort bien de s'intituler compositeur de musique, encore faudrait-il ne pas livrer au hasard des agencements successifs la tenue de ses produits : encore serait-il bon de savoir établir un plan général, de s'y 4 conformer pour construire, et d’élaguer impitoyablement tout ce qui ne concourt pas à l'expression voulue de la pensée. Oh ! d’ailleurs qu'il s’agisse de peinture, de littérature ou de musique, c'est tout un désormais. On s'élance, au hasard, — on marche plutôt, car on n'aplus assez de passion pour s'élancer, — on va devant soi, la main très habile et la poitrine bien calme, et puis, au jour le jour, on continue, sur une trame lâche, à tisser l’inextricable réseau de broderies byzantines. C’est que, pour

être simple et clair, il faut précisément une pensée directrice ; il faut maintes idées. Faire œuvre de sélection, ”

choisir un thème propice à la plus juste expression de nos concepts, les synthétiser avec élégance, économie de

moyens et netteté decontours, tout cela suppose beaucoup

d'inspiration et beaucoup de travail. — L’inspiration, vous nous faites rire ! et le travail, nous ne travaillons

donc plus ?.,. Non, messieurs, nous ne travaillons plus, où nous travaillons mal. Nous nesavons ni préparer notre œuvre, ni la bâtir; et nous masquons la sécheresse de nos cœurs sous les complications aléatoires d’une forme débridée ! Nous sommes longs, confus, nébuleux ; nous perdons cette merveilleuse limpidité, cette justesse d’accents, cette harmonie de proportions qui furent jadis la marque et l'honneur de la pensée française.

Ai-je besoin d’aller chercher mon exemple ailleurs que dans cet Amour des Ondines entendu au même concert. Assurément ce poème symphonique avec soli et chœurs, offre de nombreuses qualités. Je ne parle pas des vers de M. Jean Rameau, où les séraphins, émus par la gorge nue des ondines, présentent un bel échantillon de ce qu'on nommait le phébus au dix-septième siècle. Je songe à la musique de M. Bachelet. |

On y trouve beaucoup de choses : et des harmonies fluides, dont, par moments, l'acidité paraît un peu surie, et l'évocation laborieuse du miroitement argenté de la lune sur les flots, et telle jolie phrase de cor, et beaucoup d’intentions excellentes. Mais, en somme, tout cela ne produit pas l'effet d’une œuvre mûre; une seule idée mélodique nette et sentie, présentée sans longueurs et bien élaborée, nous ferait tellement plus de plaisir !

J'ai presque envie de chanter avec Alceste :

Si le roi m'avait donné Paris sa grand’ville….

Non, n'est-ce pas, c’est trop simple ! et l'amphigouri, c'est le beau, comme dit l’Intimé dans les Plaideurs! Moi, voyez-vous, je trouvé que c’est le laid. Et ne pré-

Fa AS

tendez pas que je condamne les recherches modernes.

Loin de là ! Mais on doit savoir ce que l’on veut; tenez! je vais lâcher le grand mot : il faut être capable de symétrie. Wagner, qui avait la terrible excuse du génie, Wagner, à cet égard, nous a fait bien du mal, encore que dans ses pages les plus durables il ait été lui-même un symétrique. Aujourd'hui l’on prend un poème, et l’on tâtonne, mot par mot, pour étirer du son : cherche, tâche, peine, encore deux vers; il n'enresteplus;un semblant de cadence. Et c’est ça une mélodie ! L’humble minéral pourrait là-dessus nous donner des leçons éloquentes et je voudrais que nous ayons tous un prisme

hexagonal de basalte ou un rhomboëdre de cristal de

roche sur nôtre table, pour nous dire sans cesse : « remember ! » lorsque nous travaillons.

Notez que ce besoin de retrouver la symétrie perdue se fait si bien sentir qu’il est, je le gage, la principale cause du succès de M. Debussy.

Si cet auteur n'est pas précisément simple, dans le sens du naturel, du moins l'est-il éminemment, dans le sens de l'unité. L'avenir lui appartient pour peu qu'il

filtre ses inspirations, troublées par un métaphysisme extra-musical. Et je pourrais citer également telles mélo-

dies d’Ernest Chausson comme ZLassitude ou Oraison (dans les Serres chaudes, sur les poésies de Maeterlinck) etles Heures,sur la poésie de Mauclair, dontles harmonies singulièrement subtiles se légitiment par une volonté précise et s’échafaudent sur une charpente rythmique, une et robuste, comme celle des vieux maîtres. N'oublions donc pas cette nécessité primordiale dont M. Saint-Saëns vient de nous redonner, après ses admi-

ESF CRIE

g ñ = de nr

Page 1