‹ Parasitisme et mutualisme dans la natureChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

Rapports de réciprocité des êtres vivants. — Parasites et prédateurs. -- Commensaux et mutualistes. — La symbiose.

Dans un ouvrage publié récemment 1 , j ’ai étudié la nature et Torigine de la vie, j’ai cherché à montrer comment les formes organiques procèdent les unes des autres et pour quelles raisons le transformisme est la seule explication possible de Tunivers vn^ant. Je voudrais maintenant, après avoir exposé la succession des flores et des faunes dans le temps, étudier les rapports réciproques des êtres vivants dans l’espace. En effet, à un moment quelconque de la durée, chacun a besoin des autres et réagit à son tour sur eux. Il est certain qu’au début l univers organique se réduisait à des êtres qui n’empruntaient leur substance qu'au monde minéral. Les lichens qui couvrent les rochers nous fournissent un exemple actuel de ce mode de vie. Mais, si la plupart des végétaux inférieurs peuvent se passer du concours des animaux ou d’autres plantes, dès qu’on s élève un peu dans l’échelle des êtres, on s’aperçoit que

I. L. Laloy, L’évolution de la vie, Paris, Schleicher, 1902. Laloy.

leurs rapports d’interdépendance deviennent plus nombreux et plus complexes. Le monde vivant n’est pas seulement un champ de bataille où chacun lutte contre tous les autres pour s’assurer des aliments et une place au soleil. C’est aussi, et à un degré peut-être encore plus remarquable, le résultat d’un équilibre toujours instable, mais sans cesse renouvelé entre des forces, les unes concordantes, les autres opposées.

Il est, ai-je dit, bien peu d’êtres qui n’aient besoin de l’aide ou de la substance d’autres êtres vivants pour entretenir leur existence propre. De par leur alimentation tous les animaux dépendent directement ou indirectement des végétaux ; ils en dépendent encore par leur respiration puisque, sans l’incessante décomposition de l’acide carbonique par ces derniers, jamais, au cours des âges, l atmosphère ne serait devenue respirable pour les animaux. D’autre part, la grande majorité des végétaux utilisent les débris organiques qui constituent l’humus : les cadavres et les excreta solides liquides ou gazeux des animaux, en première ligne l’acide carbonique, constituent pour eux des aliments de choix.

C’est là une des grandes harmonies de la nature que nous n’avons pas à envisager ici avec plus de détails. Mais il est d’autres rapports infiniment complexes qui se ’ superposent aux précédents et qu’il est nécessaire d'esquisser à grands traits. Ils sont si nombreux que pour les énumérer seulement il faudrait refaire toute l’histoire naturelle. Nous serons donc forcés de nous borner et de ne citer que les corrélations les plus remarquables, celles qui permettent le mieux de comprendre le sens et la portée des phénomènes que nous avons en vue. Ce livre n’est pas en effet un traité de parasitologie : nous n’observerons les parasites, commensaux et mutualistes qu’au point de vue des idées générales qui se dégagent de cette étude,

INTRODUCTION

sans chercher à pénétrer dans l’infini détail des faits particuliers. Ceux-ci n’interviendront qu’à titre d’exemples et comme bases de théories générales. Ces exemples seront, dans la mesure du possible, choisis parmi les faits acquis récemment à la science, de façon à présenter une vue synoptique de nos connaissances actuelles. Nous nous contenterons de signaler au passage les faits connus depuis longtemps et qu’on trouve dans tous les manuels.

Je viens de citer trois termes qui sont universellement admis depuis les travaux de Van Beneden2. Ils sont nécessaires pour établir quelque clarté dans le sujet, mais disons tout de suite que ces dénominations sont purement conventionnelles, et que dans bien des cas il est impossible de savoir si les êtres qu’on a en vue sont exclusivement parasites, commensaux ou mutualistes. Quoi qu'il en soit de cette restriction, les rapports réciproques de deux êtres ne peuvent être envisagés que des trois façons suivantes :

i° L’un d’eux est franchement nuisible à l’autre, soit parce qu’il le dévore ou qu’il absorbe ses sucs nutritifs, soit parce qu’il lui vole ses aliments. C’est un parasite, à condition toutefois que cette attaque soit assez lente pour, que l’organisme attaqué ne soit pas détruit ou du moins ne soit détruit que lentement. En effet, nous ne dirons pas que les animaux herbivores sont parasites des plantes qu’ils mangent, ou les carnivores parasites des herbivores. Les uns et les autres sont des prédateurs parce qu’ils détruisent rapidement les êtres qu'ils utilisent. Nous n’avons pas à les étudier ici à ce point de vue. La limite entre le parasitisme et la prédation est souvent difficile à tracer. C’est ainsi que les moustiques qui n’ont subi du fait de leur genre de vie aucune régression rentrent plutôt dans

i. Van Beneden, Les commensaux el les parasiles dans le régné animal. Paris, F. Alcan, 4e éd. 1900 (Bibl. scient, intern.).

ï PARASITISME ET MUTUALISME

le cas des prédateurs : cependant les puces qui infligent une attaque tout aussi brusque et d'aussi courte durée présentent de véritables régressions parasitaires et notamment l’absence des ailes. D’autre part, la vie simplement fixée sur un support inorganique provoque, par exemple chez certaines annélides et chez des crustacés, des atrophies et des modifications d’organes tout à fait analogues à celles du parasitisme. Des dégénérescences semblables s’observent chez les végétaux vivant, comme les champignons saprophytes, sur un milieu mort mais très nutritif. Enfin, dans le cas d’un parasite empruntant à un autre être des sucs alimentaires, ceux-ci peuvent être d’une plus ou moins grande utilité pour le parasité. S’il s’agit d’excreta ou de déchets de l’alimentation, le parasite lui rend un véritable service en l’en débarrassant. Nous rentrons dès lors dans le second oû le troisième cas.

2° Le commensal est, comme son nom l’indique, un être qui s’installe à la table d’un autre pour avoir le superflu de ses aliments et en même temps un gite. Mais il ne rend aucun service à son hôte. Il s’établit tantôt en croupe sur son dos, tantôt à l’entrée de la bouche, au passage des vivres, ou bien à l’orifice de sortie des déchets. D’autres fois, comme les acariens que l’on rencontre sur les bousiers, il ne se sert de son hôte qu'à la façon d’un omnibus, pour se transporter d’un point à un autre, ou bien comme les hôtes des fourmilières et des termitières, il emprunte la maison de ses protecteurs.

3» 11 y a mutualisme lorsque deux êtres se rendent des services réciproques. Il va sans dire que, comme dans le commensalisme, ces services sont parfaitement involontaires. C’est dans son propre intérêt que la bergeronnette débarrasse la peau des moutons et des boeufs de ses parasites. C'est aussi sans la moindre idée des services qu ils se rendent que les insectes assurent la fécondation croisée

INTRODUCTION

des phanérogames et que celles-ci attirent les premiers au moyen de nectars appropriés. L’évolution et la sélection naturelle ont seules produit ces adaptations réciproques. Dans d’autres cas de mutualisme, la conscience intervient de la façon la plus nette et ce serait retourner aux doctrines démodées de l' animal-machine que de refuser une conscience çlu but à atteindre au chamois qui veille sur le reste du troupeau ou à ces villages de manchots antarctiques si admirablement décrits par Racovitza (Voir p. 2 2 3).

Si ce mutualisme social est assez facile à distinguer des autres ordres de faits, il n'en est pas de même du commensalisme. Celui-ci; degré intermédiaire entre le parasitisme et le mutualisme, a le plus souvent des caractères ambigus ; il est presque toujours très difficile de discerner si l h ôte auquel le commensal emprunte le vivre ou le logis ne reçoit pas de celui-ci quelque avantage, ou n’en éprouve pas quelque dommage. 11 est d’autre part hoçs de doute qu’au point de vue des services qu’il reçoit de son hôte, le commensal est un véritable parasite. Aussi, me suis-je basé sur les tendances plus ou moins parasitaires ou mutualistes de chaque cas particulier pour en rattacher l’étude soit à celle du parasitisme soit à celle du mutualisme.

Dans les deux grandes divisions ainsi définies, des coupures toutes naturelles s’établiront suivant que les relations parasitaires ou mutualistes existent de plante à plante, de plante a animal ou vice-versa, ou enfin d’animal à animal. Ce serait en effet une erreur de croire que ces phénomènes constituent des exceptions ; il n’est pas un être vivant qui ne nourrisse plusieurs espèces de parasites et qui ne rende ou ne reçoive des services d’autres êtres placés au-dessus ou au-dessous de lui dans l’échelle organique. Ces relations peuvent être plus ou moins intimes ; il peut s’agir de parasitisme ou de mutualisme social, fa-

milial ou organique. Il peut même y avoir fusion plus ou moins complète entre des organismes se rendant des services réciproques. Ce cas est celui de la symbiose, qui peut avoir lieu entre des êtres de même espèce ou d’espèces ou même de familles tout à fait éloignées. On l'a même constatée entre des animaux et des végétaux, tels que les hydres et certaines algues. Il naît ainsi des espèces « par agrégation »qui ne sont pas un des objets d'étude les moins attachants offerts par la nature (Voir p. 1 68 et 210).

La symbiose nous ramène d’ailleurs au sujet étudié dans le volume précédent. Nous avons vu la vie débuter par des êtres monocellulaires qui s’agrègent bientôt pour former des colonies. Celles-ci d'abord sans caractères déterminés, comme chez la Magosphœra, se spécialisent bientôt. Chacune des cellules qui composent la colonie perd quelques-unes de ses propriétés pour se réduire à une fonction déterminée qu elle remplit mieux que les autres cellules de l’organisme. A mesure que nous remontons l’échelle des êtres nous voyons cette spécialisation s’accentuer de plus en plus ; chez les végétaux et les animaux supérieurs, il y a des tissus et des organes qui remplissent chacun un rôle nettement déterminé, et le bon fonctionnement de chacun d’eux est indispensable à la vie de tous les autres. Ainsi tout au bas de l’échelle, simple association de cellules de même valeur, plus haut symbiose de cellules, puis de tissus et d’organes remplissant chacun une fonction déterminée. Telle est en gros la marche générale de l’évolution. Il était nécessaire de la rappeler pour montrer que les phénomènes que nous avons en vue ne sont pas isolés dans la nature ; ils ne constituent que des cas particuliers de la réaction des êtres vivants et de leurs éléments constitutifsles uns sur les autres.

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