CHAPITRE XI
Les faunes, leur origine et leurs modifications. — Les sociétés animales : les insectes sociaux. — Développement de la vie sociale chez les vertébrés; les cités des oiseaux. — Famille, troupeau et clan chez les mammifères.
— Associations d’animaux d’espèces différentes. — L’élevage chez les fourmis. — Les hôtes des fourmilières et des termitières : la symphilie.
— La guerre et l’esclavage chez les fourmis.
Aux associations végétales ou flores étudiées précédemment correspondent des faunes ou associations animales, variables suivant la région considérée. Les faunes dépendent de facteurs physiques et météorologiques que nous n’avons pas à envisager ici : climat, latitude, altitude, constitution minéralogique du sol, etc. ; et de facteurs biologiques qui nous intéressent plus directement. En effet, les herbivores sont sous la dépendance directe de la flore ; il y a des animaux voués exclusivement à une plante déterminée, et qui s’éteindraient si celle-ci venait à disparaître brusquement. Sans être en général aussi exclusifs, tous les herbivores ont au banquet de la vie une place nettement déterminée ; pour ne parler que des animaux terrestres, les uns trouvent leurs aliments dans les prairies herbeuses ou les marécages, d’autres dans les forêts, d’autres encore dans les toundras arctiques ou les savanes de la zone torride. A leur tour ces herbivores
servant de proie à des carnivores déterminent la présence de ceux-ci dans une région, un milieu ou une zone donnée ; parmi ces derniers, quelcpies-uns sont plus ou moins exclusifs et s’adonnent à la consommation d’une ou de plusieurs espèces limitées. Ils portent alors des armes spéciales qui leur permettent de lutter avec avantage contre les cuirasses ou autres moyens de défense de leurs proies habituelles ; tandis que les carnivores à alimentation moins exclusive sont plutôt doués du côté de l’intelligence dont la souplesse les rend capables de vaincre des animaux souvent bie*n supérieurs en force ou en volume.
Ces faits ont une portée absolument générale ; ils s’appliquent aussi bien aux invertébrés qu’aux vertébrés, aux animaux aquatiques qu’aux animaux terrestres. Partout nous voyons les êtres vivants dépendre à des titres divers les uns des autres. Les facteurs biologiques ont certainement contribué pour une large part à l’extinction des espèces anciennes. Les éléphants sont des animaux essentiellement forestiers et il est vraisemblable que le plus puissant d’entre eux, le mammouth, a succombé à la ruine des forêts qui a suivi la grande extension des glaces. On doit admettre de même que les grands reptiles
de cette époque et que la disparition de celle-ci a provoqué directement F extinction des reptiles herbivores et indirectement celle des carnivores.
Les espèces animales, de même que les végétales, n’occupent pas tous les pays où elles seraient susceptibles de vivre. C’est ce qui explique la possibilité de Y acclimatation, par exemple celle si parfaite des chevaux et des bovidés en Amérique, celle du lapin en Australie. En effet, outre les causes physiques et biologiques de la répartition des espèces, il y a aussi des causes historiques ; ce sont les variations de la surface des terres émergées qui,
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au cours des périodes géologiques, ont permis aux êtres vivants d'émigrer dans telle ou telle direction ou bien leur ont opposé des barrières infranchissables. Cet ordre de causes étudié par la géologie et la paléontologie a donné naissance dans chaque territoire à des faunes et des flores de caractères assez tranchés. Il permet aussi de comprendre % comment il se fait que certains pays se sont arrêtés à une époque plus ou moins avancée de l’histoire paléontologique. C’est ainsi que la faune de l’Europe est quaternaire ; mais celle de F Afrique, avec ses grands pachydermes, nous reporte à l’époque miocène, tandis que les lémuriens de Madagascar sont nettement éocènes et que les marsupiaux de l’Australie nous font reculer jusqu’au crétacé.
En ne tenant compte que des mammifères et de quelques autres vertébrés, on distingue les six provinces zoologiques suivantes :
i° Région paléarctique, comprenant l’Europe, le Nord de l’Asie jusqu’à l’Himalaya, le Nord de l’Afrique jusqu'au Sahara. Animaux caractéristiques : cheval, dromadaire, chameau, ovidés et bovidés ;
2° Région néarctique, comprenant l'Amérique du Nord jusqu’aux déserts du Mexique. La faune ressemble bien plus à la faune paléarctique qu’à la néotropicale. Mammifère caractéristique : le bison ;
3° Région indienne : 1 Asie au Sud de 1 Himalaya et les îles de la Sonde à l’exception de Célèbes. On y trouve l’orang-outan, le tigre, l’éléphant indien, le rhinocéros à une corne, le zèbre, des chauves-souris frugivores ; le paon, des faisans, et un crocodile spécial, le gavial ;
4° Région éthiopienne, comprenant l’Afrique au Sud du Sahara, l’Arabie méridionale et Madagascar. Formes caractéristiques : gorille, chimpanzé, cynocéphale, lion, panthère, léopard, hyène, éléphant d’Afrique, rhinocéros
à deux cornes, hippopotame, zèbre, giraffe, buffles et antilopes. Par sa richesse en lémuriens, et par l’absence des grands mammifères, Madagascar forme une sous-province distincte ;
5° Région néotropicale : Amérique centrale et méridionale. Patrie des singes platyrhiniens, du jaguar, du puma, des lamas, des édentés, et, parmi les oiseaux, des colibris ;
6° Région australienne : Australie, Célèbes et les îles voisines. Caractérisée par ses marsupiaux, et ses monotrèmes et par l’absence d’autres mammifères. Parmi les oiseaux il faut signaler l'émou australien, le paradisier de la Nouvelle-Guinée, et le kiwi, ce curieux oiseau à ailes rudimentaires, spécial à la Nouvelle-Zélande.
Enfin les faunes arctique et antarctique présentent des caractères si particuliers qu’on peut, avec Trouessart 1 en faire deux provinces spéciales, ce qui porte à huit le nombre des grandes provinces zoologiques.
Si I on étudie d'autres groupes, on constate qu ils rentrent assez bien dans ce classement général. Les régions que je viens de décrire ont en effet une origine paléontologique, et, à moins de causes perturbatrices, cette distribution s’est imposée au moins aux animaux terrestres. Les localisations produites par les facteurs physiques et biologiques viennent s’y superposer, et, comme dans le règne végétal, nous trouvons des habitats variés, qui cadrent à peu près avec les régions botaniques décrites précédemment. La mobilité des animaux et leur spontanéité intellectuelle viennent seules troubler ce tableau. On conçoit en effet que, libres de changer de station lorsque les vivres sont épuisés ou que pour toute autre raison les conditions sont devenues défavorables, les ani-
i. Trouessart, La géographie zuologigue. Paris, J. -B. Baillière, iSqo.
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maux sont moins que les végétaux soumis à l’influence directe du milieu. D’autre part leur mobilité même peut dans certains cas leur devenir nuisible. C’est ainsi que, dans les îles de peu d étendue, il n’y a presque que des insectes aptères ; ceux qui sont pourvus d’ailes sont en effet entraînés par le vent et destinés à se noyer.
L’état d’équilibre dans lequel nous voyons les faunes est purement apparent et leurs modifications actuelles ne sont que la suite de leurs transformations au cours des périodes géologiques anciennes. Incessamment des espèces s'éteignent tandis que d’autres s’adaptent à des conditions biologiques nouvelles. L'homme est le facteur le plus puissant de la destruction des espèces vivantes. Mais même indépendamment de lui certains animaux cèdent le pas à d’autres. C’est ainsi que vers le milieu du xvme siècle des bandes de surmulots ou rats gris, Mas clecumanus , venues d’Asie ont envahi 1 Europe. Elles ont partout refoulé notre rat noir indigène, Mas rattas et, grâce au commerce et aux moyens de locomotion que l’homme lui fournit involontairement, cette espèce s est maintenant répandue dans l’univers entier. Parmi les espèces dont l'aire de répartition a été fortuitement modifiée par l’homme citons le termite lucifuge venu sans doute des Antilles a\7ec des marchandises et qui s’est parfaitement acclimaté dans le Sud-Ouest de la France.
Si nous passons à l’étude des sociétés animales, nous rencontrons d’abord les rassemblements indifférents, formés par la simple juxtaposition de nombreux individus que des conditions de a de favorables ont fait naître et retiennent au même endroit. On trouve sur nos côtes des colonies de mollusques tels que les littorines 1 , les moules
i. A. Espinas. Les sociétés animales. Paris, F. Alcan, 1S78.
et les patelles ; ailleurs des cirnpèdes, les balanes couvrent entièrement les pierres arrachées 'a la falaise ; des annélides forment, par l’agglomération de leurs tubes, de véritables rochers ; les colonies de bryozoaires comprennent des milliers d’individus ; elles sont tantôt libres, tantôt insérées sur des algues ou des pierres. Dans les régions chaudes les coraux sont si nombreux que par l’accumulation de leur squelette ils édifient des continents nouveaux. Dans tous ces cas, l'animal, plus ou moins fixé, tire un profit direct du voisinage de ses semblables ; en effet grâce à ce voisinage la fécondation réciproque directe devient possible ou, dans d’autres cas, les produits sexuels entraînés par les courants ont plus de chance de rencontrer ceux de sexe opposé nécessaires à la perpétuation de l’espèce. Chez ces êtres, F autofécondation est donc é vitée par un procédé semblable à celui que nous avons rencontré dans les sociétés végétales. Mais chez ces animaux inférieurs l’association n’est que fortuite, et due simplement au grand nombre de germes produits et aux conditions ambiantes favorables.
Un autre genre de société est celui du type des chenilles processionnaires, si bien décrites par Fabre1. Pâturant isolément sur les aiguilles de pin, ces chenilles se réunissent le soir à leurs compagnes pour passer la nuit dans de vastes bourses de soie à la confection desquelles toutes collaborent. Elles cheminent toujours en déposant sur leur route un fil de soie qui leur sert de guide au retour. Mais si ce fil croise la piste d’une autre chenille elles suivent indifféremment cette piste qui peut les ramener soit dans leur nid originel, soit dans un nid voisin. Une fois arrivée, la chenille ajoute encore quelques fils à la construction puis se repose au milieu de ses compagnes. De temps en temps on fait des excursions plus lointaines ;