‹ Paris à cheval (volume 2)Chapitre 33 sur 43 · L'ART DE TOMBER DE CHEVAL · texte numérisé non relu

L'ART DE TOMBER DE CHEVAL

CONSEILS, PRIiCEPTES ET A P II OR 1 SMES Y RELATIl'S

Les préceptes qui suivent, résultat d'observations faites sur le vif par un homme qui possède sur la matière une compétence expérimentale, formulés après réilexion à propos de chutes authentiques, étudiées d'après nature, nous ont paru constituer un guide précieux pour tous ceux qui, montant à cheval, sont exposés à en tomber.

S'il est vrai qu'il n'est pas de si triste situation que le sang-froid ne puisse améliorer, les cavaliers nous sauront gré de leur avoir indiqué ce qu'il y a à faire dans les cas désespérés pour tomber avec grâce.

En suivant nos conseils quand l'occasion s'en présentera, ils éviteront le ridicule d'une chute vulgaire, sans élégance, commune en un mot.

Si, en présence de l'accident, ils se rapj)ellcut nos recommandations, s'ils songent à les appliquer, le cavalier pouna être renversé, pilé, broyé, peut-être anéanti, mais le gentleman restera intact ; et c'est tout ce qu'il doive souliaitei-.

Les chutes se décomposent en plusieurs catégories, qui peuvent être réduites à deux genres principaux : les chutes purement accidentelles et celles qui sont le résultat d'une faute commise contre les lois de l'équitatiou.

Ces dernières devraient être classées dans la catégorie des châtiments, puisqu'elles frappent toujours un coupable; mais ce ne sont pas les causes de l'accident que nous nous proposons de rechercher. Il s'agit au contraire de savoir, dans un cas donné, le parti qu'un cavalier, homme du monde, préoccupé du qu'en dira-t-ou, peut tirer de la projection qui lui est imprimée par la vitesse acquise, les lois de la pesanteur, le déplacement du centre de gravité, la force centrifuge ou centripète, pour conserver, pendant le tiajet involontaire qu'il a à décrire du jwint de départ au point d'arrivée, une altitude correcte, et montrer, même dans cette position difficile, qu'il est et sait rester homme de tenue.

Nous cherchons simplement les différentes applications d'un problème mécanique dont la solution doit se trouver mathématiquement.

Une des chutes les plus fréquentes résulte du brusque arrêt du cheval lancé à une allure vive. Si l'arrêt du cheval est prévu, ou même deviné, une simple flexion des reins vous assied en selle de façon à ne rien craindre.

Mais pour peu qu'on soit distrait, le corps suit la vitesse acquise, la tête du cavalier joint l'encolure du cheval, et le mouvement qui résulte de l'impulsion est absolument semblable à celui qu'opèrent les enfants qui font la culbute.

ITTJTPWÏÏW

Les maladroits tombent comme ils peuvent, pile ou face; un homme habile doit retomber sur ses pieds, les rênes dans la main droite, le stick dans la main gauche.

.y"**^ 1^ Il

Pour obtenir ce ré- • ^' i-^^^J

sultat, voici la marche r/^. )/ jî î T ! à suivre : ne pas obéir ; ^'^""jP

à l'instinct qui vous v -.' ' ^-rJ

pousse à saisir soit la crinière , soit une oreille du cheval; se laisser complètement aller pendant la première période de la chute; mais, au moment où la partie inférieure du corps s'élève au-dessus de l'encolure, accélérer le mouvement par une contraction des reins.

En agissant ainsi, vous ferez le tour complet au lieu de parcourir seu lement un demi-cercle qui vous laisserait dans une situation qui, pour être

naturelle, prête toujours à rire aux spectateurs.

l'ous trouvant ainsi sur vos pieds, que votre monture reste immobile, ou cherche à reprendre son alhue, vous en restez maître, et vous êtes eu siliiation de remonter immédiatement en selle.

' J^ - ■. ^ jT. ,- J^^

Willllll !1 !

Il l.llll

^'j£S f tAKfi^

Si, au Heu d'un simple arrêt, votre cheval fait une faute grave, s'il s'abat complètement, la force d'impulsion devient alors presque irrésistible. Alais,

en ayant soin de jeter le torse en arrière, la pointe des pieds ^l'îlfrtr ( touche d'abord le ' " sol, et vous vous trouvez debout audessus du col de votre cheval ren- " versé.

Vous passez alors la jambe, et vous êtes, comme dans le cas précétlent, droit à côté de votre monture. La seule précaution à prendre est de déchausser les étriers aussitôt que vous sentez s'abîmer sous vous l'avant-main de votre hack.

Cette chute, très-rare autrefois (on s'est toujours attaché à chercher pour les chevaux de selle des animaux dont les jambes sont d'une réelle solidité), est devenue assez fréquente depuis que les chaussées municipales sont tombées dans un élat voisin du délabrement. Les quelques allées cavalières qui existent dans Paris aux alentours du Bois renferment de véritables chausse-

Irapes , dans lesquelles les jambes d'un cheval lancé au petit galop dis|)araissent jusqu'aux genoux. Quand voire nialechance vous fait passer sur un de ces endroits mouvants, qu'aucun signe extérieur ne révèle, l'écroulement du cheval et du cavalier se fait si instantanément que l'œil de l'observateur le plus attentif ne discerne qu'à grand'peine l'homme de l'animal. Tous deux constituent pendant une fraction de seconde une masse con- - ,.

fuse, réfractaire à toute

description. Nous n'avons donc pas à nous préoccuper de l'elfet que peut produire durant cette période de la chute le promeneur qui la subit.

Qu'il se rappelle simplement que la souplesse remplace avec avantage les matelas les plus moelleux. Son attitude pendant l'accident lui-même n'olCre donc aucun intérêt; la promptitude et la grâce qu'il mettra à se relever constituent la seule chose importante dans ce cas particulier.

Aussitôt qu'il sentira le contact du sol , il devra ramener ses jambes sous

iliipsp

lui par une rapide contraction, et, d'un seul effort des jarrets, se redresser immédiatement, puis, sans s'inquiéter des souillures de ses vêtements, il passera l'inspection de son cheval, constatera s'il n'a reçu aucune atteinte, vérifiera les sangles, et se disposera à remonter en selle.

PARIS A CIÎKVAL.

Si sa redingote est maculée, une àme compatissante ne manquera pas alors d'enlever du paiement de son habit la boue ou la poussière, et le cavalier, rapproprié presque maigre lui, en sera quitte pour un rcmerciment.

Il est essentiel qu'il ne cherche pas à réparer lui-même le désordre de sa toilette; il ferait croire à l'assistance qu'il a l'habitude de s'habiller sans aide, et personne n'achèverait la besogne qu'il aurait commencée.

Dans aucun cas le chapeau d'un véritable cavalier ne doit tomber. Il faut que la coiffure d'un homme qui monte habituellement à cheval soit inébranlable. Les coiffes séparées du corps du chapeau sont celles qui offrent le plus d'adhérence à la tête. C'est d'ailleurs affiiire d'outillage, et il n'est pas à Paris un chapelier consciencieux qui ne sache qu'un chapeau de ville et un chapeau de cheval sont deux meubles essentiellement différents.

La solidité de la coiffure est d'une importance indiscutable, car les chapeaux ne tombent guère que dans les circonstances oii le cavalier lui-même est en danger de chute, et ce premier accident n'a pas seulement l'inconvénient de le couvrir de ridicule (un monsieur qui galope nu-tête a de tout temps constitué un spectacle des plus plaisants; Carie Vernet lui-même en a

clé frappe); il a encore celte conséquence yravc de laisser nu un cràiic exposé à se trouver, d'un moment à l'autre, en contact avec le pavé. Or, il n'existe pus de meilleure défense en |)areil cas que le chapeau haut de forme. Le volume eonsidérahle d'air qu'il renferme olfre plus de résistance que la cape la plus solide, el si tous les cavaliers qui doivent la vie au tuyau de poêle, tant el si injustement calomnié, inscrivaient leurs noms à la suite les uns des autres, la liste en couvrirait certainement le méridien.

On doit donc, quand on tombe sur la tète, conserver sou chapeau — c'est un point de la plus haute gravilé.

^^■-,^^^cf^

^K^'^^'Vtf^^X*'-

Si on a la mauvaise habitude, inaugurée à lorl, selon moi, de remplacer le matin le chapeau grand modèle par une coiffure de fantaisie, s'abstenir rigoureusement de tout exercice qui pourrait entraîner un panache complet — saut de mur ou de barrière fixe — ces deux obstacles ne peuvent être raisonnablement abordés que si l'on a le chef sérieusement garanti, et je le répète, les seuls prései'va- , , , - ' i

tifs sérieux sont le cha- '■■^^'%'/ //-.«*■■'•'/'/ /•■'"■-/'

peau haut de forme et la cape de chasse. Tous les autres couvre -chef n'of- Ireut aucune résistance, et ne préservent d'aucun choc de quelque sévérité.

Les mêmes raisons qui interdisent de nommer dans la conversation certaines parties du corps, ne permettent pas à un cavalier d'une véritable édu-

cation de tomber sur certains organes. Toute chute doit pouvoir être racontée partout. C'est un axiome qu'on a le tort de ne pas avoir toujours préseul à Tcsprit, et j'ai vu de mes yeux des gens dont la mise aurait fait présumer plus de décence, tomber, même en compaguie, dans des positions impardonnables, et cela sans paraître se rendre compte de l'inconvenance dont ils s'étaient rendus coupables.

Qa^.^vJ':j^.

Certaines personnes, une l'ois désarçonnées, semblent prendre plaisir à rester étalées dans la poussière ou dans la boue. C'est un tort grave. S'il est permis de faire une

chute, rien n'est plus malséant que de se vautrer sur le sol.

A moins d'avoir entièrement perdu connaissance, tout gentleman , si meurtri qu'il soit, doit employer ce qui lui reste d'énergie à se relever. ^

~' ^''C. f, £.7«^cT i^

Un cavalier tombé ne doit pas rester au milieu d'une voie étalé comme un nourrisson qui attend l'arrivée de sa bonne; c'est une attitude immiliante, et, d'ailleurs, cela entrave la circulation.

J'ai dit que tout cavalier en détresse doit tout d'abord déchausser l'étrier. Quand le cheval tombe, la chute est quelquefois si prouiple que cette précaution ne peut être prise et que le pied y reste engagé. Si le cheval ne reprend pas sa course, le mal n'est pas grand ; mais la plupart du tenq)s les choses se passent autrement : l'animal, à peine relevé, repart d'une allure vive.

Le cavalier doit alors, et c'est sa seule chance de salut, saisir à deux mains les ailes de son chapeau et le maintenir de toutes ses forces; la rigidité des bords garantira sa tète, et la contraction des bras, en recouvrant toute la partie supérieure du buste, ne laissera en contact immédiat avec les aspérités du chemin que les reins et les jambes.

Le cavalier pourra avoir une jambe brisée, mais il évitera d'avoir la tète fracassée, ce qui vaut la peine qu'on prenne en considération notre conseil.

J'ai vu un sporisman, dont le nom comme steeplechaser est bien connu, désarçonné après le passage d'un obstacle, resté h; pied pris dans l'étrier qui, faussé par le poids du cheval , formait élan , se

dcga<Tcr en piquant l'éperon droit dans la misse de sa jument. Un pareil moyen n'est pas à la portée de tout le monde; outre le grand sang-froid qu'il dénote, il faut avoir à sa disposition une vigueur de reins et une longueur de jambes qui sont le monopole de quelques-uns, « au nombre desquels on le range » , heureusement pour lui.

Si, pour rentrer chez vous, vous devez parcourir des rues pavées, évitez de tourner au trot pour peu que l'atmosphère soit chargée de la moindre humidité. Les petits pavés d'invention nouvelle, aussitôt mouillés, sont aussi glissants que le miroir le plus uni, et la chute qui coûte à l'armée chaque année sept ou huit estafettes est tellement prompte que peu d'accidents ont des suites plus sérieuses.

Le cheval manque de partout à la fois, et tombe avec une violence telle qu'il est rare que la jambe du cavalier ne se trouve pas engagée sous le corps de sa monture. En outre, la tête, qui se trouve au point le plus élevé de l'arc du cercle décrit dans la chute, arrive sur le sol avec une force décuplée par la distance, et si rien ne vient amortir le choc, on a toutes chances d'avoir le crâne ouvert. C'est en pareille circonstance qu'on connaît l'utilité des bords rigides du chapeau noir, qui rompent, mais ne plient pas.

Le seul mouvement préservatif à conseiller est d'étendre le bras du côté où se fait la chute. On garantit la tète; il est vrai qu'on peut avoir le poignet broyé. C'est à l'intéressé à examiner s'il tient plus à ce dernier membre qu'à son cerveau. Il a, pour décider la question, un moment qui varie d'une demi-

seconde à une seconde entière; mais ce temps suffit largement, car toutes les fois qu'on court un danger semblable, le raisonnement prend une activité incroyable, et souvent on conroit en un clin d'œil une série d'bypothèses qui demanderaient, pour être formulées, nu travail de plusieuis beures.

Les plaques de fonte qui recouvrent les ouvertures d'égouts constituent un autre

genre de pièges tendus par ^^ - -'

nos édiles à leurs administrés qui s'adonnent à l'équitation.

Beaucoup de cbevaux s'en -l- r^l ^^^sri Î1 '

effrayent et refusent d'ap- 'v^";;^^v;^" ~

procber. T"^*;

C'est qu'ils y ont été déjà — pris, et qu'ils savent coni- v bien deviennent glissantes,

par les temps secs, ces plaques de métal polies par le continuel passage des roues.

/.JC/-£/^r^/l£r. ît^

fittr >

Si le fer du pied qui y cliercbe un apj)ui est lui-même un peu usé, la jambe glisse, et le cbeval s'abat. Ce qui résulte de toute cbute faite au centre de Paris est le produit de tant de circonstances fortuites, qu'où n'en peut

dcteniiincr la gravité. Si les dieux sont pour vous, il se peut que vous en soyez quitte à bon marche; mais pour peu que vous soyez en froid avec eux,

l'impulsion reçue vous envoie sous les roues d'un omnibus ou la tète sur l'angle d'un trottoir, et, dès lors, votre sort est dans les mains du hasard seul, dont les facéties sont volontiers cruelles.

'*: â^ifi^r.

Quand un gentleman est lancé par sa monture dans l'intérieur d'une voiture, il doit, si le véhicule est occupé, s'excuser en ternies polis; si, au coutr-iirc, le hasard l'a fait pénétrer dans une voiture de louage déserte, il peut

'.mi

en profiter pour se faire reconduire chez lui. S'il préfère reprendre sa promenade, il doit la moitié du prix de la course au cocher qu'il a inutilement dérangé. (Voir les tarifs.)

Un cavalier aiusi introduit dans la victoria d'une veuve, peut, s'il a quelque présence d'esprit, tirer un excellent parti de sa situation. On affirme que M. de Z... n'a pas été présenté autrement à madame de P.. Ce qui est certain, c'est que leur fils aîné a aujourd'hui dix-huit ans.

Il est clair qu'un maladroit qui, ayant la bonne fortune de tomber dans la voiture d'une dame seule, serait assez gauche pour lui briser un bras ou lui fracasser une jambe, serait immédiatement classé parmi les importuns les plus fâcheux.

Il impolie donc d'examiner quelle conduite il convient de tenir en pareille

circonstance.

L'cvéncmonl ])enl se produire de deux manières différentes :

1 " Le cocher tournant court cl venant se placer dans la ligne que vous

suivez. Votre cheval s'arrête net; à ce moment précis, saluez! vous avez dès

lors la certitude de ne pas pénétrer chez cette inconnue le chapeau sur la tèle,

en véritable malotru.

Tranquillise sur l'opinion qu'on peut avoir sur votre compte, songez dès lors à tout ce qui peut amortir la violence de l'abordage. Si vous pouvez arriver à combiner votre chute de manière à vous trouver assis à côté de la dame, vous aurez atteint l'idéal.

^'1.:. y 8fi--.'(i.

'^'Pl

Page 1