CHAPITRE PREMIER. — Son RECRUTEMENT
De quoi se compose la cavalerie parisienne. — Son recrutement. — Le marché aux chevaux. — Le Tattersall. — Le cheval de trois mois. — Chez Chéri. — Les grands marchands. — Le marchand chic. — Son écurie. — Son piqueur. — Le marchand français. — Son installation, — Le marchand de cheval. — Marchands suburbains. — Les arrivages en gare. — Les annonces, — Bon cheval de service, se monte, s’attelle, a chassé, mis pour dame.
L n’y à, parait-il, rien de plus rare à Paris qu'un
véritable Parisien, issu de Parisiens, Parisien lui-
même, et procréateur de Parisiens. Certains hommes
de science vont même jusqu'à affirmer que non-
seulement ce phénomène n’exisle pas, mais qu'il
ne saurait exister, que les lois de l'anthropologie s’y
opposent, et que le Parisien de pur sang ne peut dépasser la deuxième génération. De ce fait, prouvé ou non, ils donnent une foule de raisons basées sur l'hygiène : la transmission des infirmités produites par la vie surmenée, surchauffée, surchargée de préoccupations, à laquelle les nécessités sans cesse renaissantes de la lutte pour l’existence condamnent les habitants d'une ville arrivée à l’apogée de la civilisation. De là, la nécessité d’une immigration constante de la province dans la capitale, compensée d’ailleurs, dans une certaine mesure, par lémigration des citadins vers la campagne.
Ce même mouvement de va-et-vient, nécessaire au renouvellement de la race humaine dans les grandes villes, prend pour leur cavalerie des proportions invraisemblables. Si elles consomment rapidement un homme, elles ne font qu’une bouchée d’un cheval, cela dit sans aucune allusion aux époques d’hippophagie obligatoire, sinon gratuite, que nous avons dà subir.
Les causes d'usure pour le malheureux cheval amené à Paris des mille et un pays où l’on s'occupe de sa production sont innombrables ; mais la plus terrible est sans contredit la facon déplorable dont se recrutent les cochers chargés de les conduire, et les palefreniers qui ont mission de les soigner.
Es premiers les surmènent, et les seconds ne les pansent qu'après avoir bu leur avoine, c’est-à-dire avec la désinvolture de gens qui, personnellement bien repus, trouvent que tout est pour le mieux dans la meilleure des écuries. — Dans ces con- QU , j ditions, le cheval le plus robuste ne saua) 7 TN ii) j rait résister longtemps : brutalisé, mal
ee nn soigné, mal nourri, il dépérit ou nn
Elysées à la liquéfaction de l'avoine. rétif, et, dans les deux cas, son propriétaire se voit obligé de le remplacer. — Il ferait infiniment mieux d’expulser, avec tous les égards dus à sa négligence, l’homme cause de tous ces maux; mais, outre qu'il aurait toutes chances de rencontrer aussi mal, sinon pis, il ignore presque toujours les méfaits de celui-ci, et, comme sa malheureuse victime n’a aucun moyen de faire connaître ses griefs, c’est toujours elle qu’on exile.
Cette injustice commise, on se lance à la poursuite du cheval incomparable
qui doit réunir toutes les qualités. Aux mérites qu’on exige d’un quadrupède, quel maitre serait digne de trainer son propre coupé? — A la difficulté de trouver réunies dans un même animal toutes les perfections, vient alors se joindre l’embarras du choix. — À quelle race donner la préférence? quelle taille adopter? quel modèle choisir? Si les grands chevaux ont leurs qualités, les poneys ont aussi les leurs, et les animaux d’origine méridionale peuvent luller avec ceux que le Nord nous envoie. — On tombe alors dans un océan
de perplexités dont le hasard peut seul vous tirer.
Embarras du choix.
ous les spécimens de la race chevaline sont en effet réunis à Paris, où chacun d’eux trouve son emploi : le pygmée shetlandais aussi bien que le mastodonte poitevin; le cheval syrien y rencontre le cheval cosaque, et le trotteur russe s’y voit dépasser par le trotteur américain ; les hongrois y traînent nos fiacres, tandis que les mus-
tangs des prairies de la Plata y portent nos dragons, et nos élégants montent à tour de rôle des pur-sang anglais ou arabes, sans négliger les irlandais et toutes les variétés de demi-sang produites aux quatre coins de la France, tandis que les wurtembergeois et les normands traînent leurs coupés et leurs phaétons.
Le fusilier Dumanet, rendant compte au sergent Pitou d’une visite qu’il avait faite au Jardin des plantes, affirmait avec raison que cet établissement zoologique renfermait tous les animaux, « depuis les plus incohérents jusques aux plus superficiels ». Cette phrase, qui pourrait avoir été consacrée à l’arche de Noé, s’applique avec une incontestable précision à la
cavalerie parisienne, d’origine essentiellement cosmopolite.
ETTE macédoine hippique, dont l’ensemble constitue la cavalerie parisienne, est à l’ordinaire éparpillée chez les différents particuliers, et aucune loi ne s’oppose à ce. que
Jacques échange son cheval contre celui de
Paul; aucune loi ne défend non plus à Paul
d'acheter à Jacques son trois pour cent ou son mobilier espagnol.
Cependant, l'usage fait qu'on s'adresse de préférence à un agent de change, ou qu’on va directement à la Bourse. — Quand il s’agit de chevaux, l'agent de change s’appelle un marchand, et la Bourse est le marché.
u marché aux chevaux, situé dans un quartier absolument excentrique (le boulevard de l’H6pital), le cheval de luxe ne se rencontre qu’à l’état d'exception. — Le petit nombre d’ani-
maux d’origine distinguée qu'on y amène n'y
arrivent qu'après une série d'aventures analogues à celles qui conduisent un fils de famille à se faire cocher de fiacre ou chiffonnier. |
Le fait se produit assez fréquemment pour qu’un observateur scrupuleux le mentionne, mais trop rarement pour qu'il puisse conseiller à un amateur
de chevaux brillants d’aller s’y remonter. — Pourtant le spectacle vaut le déplacement. — Rien de plus pittoresque, en effet, que la foule des maqui-
gnons, le va-et-vient des chevaux, le mouvement des animaux qu'on présente, les efforts des chevaux de trait qu’on essaye à la montée sur un squelette aux roues enrayées, auxquelles se cramponnent des grappes humaines, et ces longues files de vigoureux percherons attachés à la queue leu leu, conduits par un gamin,
tout fier d’avoir à diriger un aussi beau convoi aux crinières enguirlandées et nattées, aux croupes rebondies et luisantes, au milieu des haridelles décharnées, osseuses, et criblées d’écorchures, que trainent péniblement par la figure de misérables maquignons qui cherchent à tirer encore
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