‹ ParisChapitre 6 sur 12 · LES SEURES · texte numérisé non relu

LES SEURES

plus grands que les sujets aveugles sur lesquels il opé^ rait devaient opposer moins de résistance à son action. Le Jardin des Plantes nous offre en miniatiu^ l'image de ces conquêtes infinies et surprenantes qui ont renouvelé pour ainsi dire le vêtement de la terre. Des plantes exotiques , réunies de toutes les contrées du monde dans de vastes serres , où la main de r homme a su reproduire pour elles les climats qui les ont vues naître; des arbres, que la nature avait dispersés çà et là à de grandes distances sur le globe , rapprochés comme par enchantement dans les mêmes lieux y avec un feuillage nouveau, des grâces nouvelles y et comme un air de famille qui leur est venu en se déplaçant; des fleurs, dont les unes ont doublé leur parfum et leurs ornemens , dont les autres ont changé leur teint naturel, dont toutes présentent Firnage des soins de l'homme et des miracles de la culture, voilà ce que nous rencontrons à chaque pas dans les galeries vitrées ou même dans les libres avenues du jardin. S'il était permis de prêter l'étonnement aux végétaux, combien ces arbres, ces fleurs n'auraient-ils point à exprimer leur surprise à la vue des changemens que cette seconde création leur a fait subir? La température élevée ou abaissée tour-àtour selon les besoins de la plante et par des moyens artificiels ; les forces du soleil doublées par l'exposition ou par les enveloppes de verre ; le sol rajeuni sans cesse, chargé d'engrais puissans^ approprié par les mains de l'homme aux caractères des produits variés qu'on en attend, tout concourt ici à revêtir le nouveau règne végétal de beautés inconnues dans

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l'état sauvage, il n'est pas de moyens que Thorticulteur n'ait employés pour assujettir les plantes à mille combinaisons; il les presse, il les tourmente, il les croise entre elles jusqu'à ce que des cbapgemens survenus dans la parure des fleurs ou dans la qualité des fruits amènent des espèces nouvelles. Ce travail infini , continué sans relâche . sur presque toute la terre , a eu nécessairement pour effet de substituer les lois de l'intelligence bumaine àux lois de la mère nature. Nous voyons ainsi passer les existences végétales, à dater du déluge, sous laction d'un monde nouveau qui a comme l'ancien ses âges , ses développemens , ses tentatives. Les progrès de rbomme ont remplacé l'influence des milieux ambians sans cesse variables sur les formes toujours renouvelées de la nature primitive. Les termes d'observation nous manquent pour tracer une histoire, même imparfaite , des changemens survenus dans la grande famille des végétaux depuis les temps ipodernes; mais ici l'intelligence supplée aui^ faits, et nous concevons sans peine que dans les commencemens , la puissance humaine sur le monde extérieur n'étant pas encore ce qu'elle est aujourd'hui, les plantes n'avaient pas non plus les agrémens artificiels qu'elles ont acquis par la suite. Celte action de l'homme a d'abord été débile comme celle de (a nature elle-ménoe dans ses premiers ouvrages; elle a pri^ successivement plus d'intensité , et à mesure qu'elle se développait de siècle en siècle, elle renouvelait à-l^l-fois tous les êtres organisés dans le monde qui lui ét^it soumis. On peut se représenter à chacun de ces pro-

grès, de ces âges de la création humaine , des fpr* mes qui s'éteignent et d'autres qui leur succèdent, de véritables fossiles que la terre ne pous àpas co^r serves comme ceux de Fère antédiluvienne, mais qui deviennent en qiielque sorte visibles par le raisonp§r ment. U résulte de là que le mouvement du moi^de ne s'est point sirrété pour le règne végétal, pon plus que pour les animaux , après la grande et deraièrf catastrophe qui a couvert l'ancien état de choses* L'homme est devenu, à partir de ces évépemens, l'auteur des cbangemens à introduire dans les plantef qui composent }a pourriture des animaux, dans les fleurs qui forment la parure naturelle de la terre. C'est à lui qu'est échu en un mot le rôle sublime de se montrer yis*à*vis de toute la population du globe le ministre nouveau du Dieu créant.

L'imagination aime à retrouver dans ce mélange d'arbres o^otiques et d'arbres indigènes, les traits mêmes du climat qui les vit naître. Le palmier et les autres végétaux, enfans des solitudes, s'élancent vers le ciel d'un jet droit et puissant , qui annonce la liberté. En les apercevant, j'aperçois l'Afrique, ses déserts , s^ population sèche et hautaine. Comme les oreilles droites du chien sauvage s'abaissent dans I91 domesticité, je vois de même les arbres, transplant4^ depuis plusieurs siècles de^ profondeurs de l'Asie, et soumis à notre culture , prendre avec le temps l'allurp* de la servitude. Us ont perdu à notre service cette fierté indolente et barbare qui caractérise les races primitives; leurs rameaux s'humilient sous notre main tout chargés de fruits. La civilisation les a domptés :

%^ us JARDIN DES PLANTES.

elle en a fait ce qu'elle fait des hommes , des citoyens utiles et productifs. Parmi ces peuples v^étaux, quelques-uns ont été naturalisés dans le Jardin même des plantes médicinales. C'est là qu'ont été faiites les premières plantations du cèdre du Liban , de plusieurs espèces d'érables, de platanes, de chênes d'Amérique, et d'autres arbres qui embellissent aujourd'hui tout le royaume. Non content de recevoir les produits de toute la nature, l'établissement les a quelquefois transmis à des pays éloignés, où on les croirait natur rels. Les premiers cafés qui ont été transportés à la Martinique furent tirés de ce jardin : la France, et surtout nos départemens maritimes , lui sont donc redevables d'une des branches de commerce les plus fructueuses. Quoique la plus anciennement établie sur cette terre classique de l'histoire naturelle, la botanique s'est long-temps traînée dans les ténèbres de l'enfance ; elle doit, comme le règne animal, sa splendeur actuelle au décret de la Convention. Nous négligerons l'histoire de ces accroissemens qu'on peut d'ailleurs se figurer. Un professeur très distingué, M. Adrien de Jussieu, concourt par son enseignement à jeter de l'éclat sur une science déjà si attrayante par elle-même (i). Les plantes qui forment la broderie délicate de l'écorce du globe , contiennent dans leur structure intime, des mystères devant lesquels l'intelligence humaine reste confondue. L'auteur de Faust a dévoilé une partie de ces merveilles. Il reste encore, nous le croyons, de très curieux rapports à constater

(î) M. Adrien de Jussieu est chargé des herborisations et M. Adolphe Brongniart de renseignement de la botanique.

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entre les formes de la nature animale et les formes des végétaux. Les relations des deux règnes , traitées jusqu^ici de rêveries , sortiront peu-à-peu des limbes de la science , et serviront à éclairer la marche de la nature, qui s'essaie d'abord sur la construction des plantes, avant d'aborder, chez les animaux, les mêmes faits plus compliqués d'organisation vivante. C'est là un vaste spectacle d'idées sur lequel nous aimons à nous arrêter.

Tn. — le musée de zoologie.

Il y a dans la Bible un beau passage, c'est celui où Dieu amène aux pieds d'Adam tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel , pour qu'il voie à leur donner un nom. Cette grande convocation de tous les êtres créés sous les yeux de l'homme , nous la retrouvons dans notre musée de zoologie. La science • a rassemblé ici tous les représentans de la vie sur le globe et elle les a nommés. Ce nom exprime non-^ seulement leurs particularités , mais encore quelquesuns des rapports qui les rattachent à la série. On n'attend pas de nous une description, ni un tableau des richesses variées que ce musée contient. Notre dessein n'est pas de passer la création en revue, ni de t décrire les mœurs des animaux: il y a des livres poiu» cela. Nous avons en vue de signaler le mouvement qui entraîne, à cette heure , toutes les sciences naturelles vers une rénovation philosophique.

L'ordre qui règne au musée de zoologie est le ré*

tn LE JiJLDÏtf DES PLANTES.

sultat de travaux qui remontent à 1795. Entrepris en commun par Cuvier et par Geoffroy Saint-Hilaire, ces travaux ont jeté la base de la classification des mammifères, qui sauf quelques perfectionnemens, détermine encore aujourd'hui la place de ces différens citoyens de la création. F^s méthodes sont utiles, comme moyens d'enregistrement et de classement des êtres : mais il ne faudrait point s'y arrêter. La nature ne se laisse d'ailleurs pas tirer au cordeau , et les plus zélés méthodistes sont forcés de reconnaître l'impuissance de leurs efforts pour arriver à un résultat satisfaisant. Une classification parfaite, qui exprimerait tous les rapports naturels des êtres vivans, est une sorte de pierre philosophale , à la découverte de laquelle il faut renoncer. Dans cet état de choses, ne convient-il pas de se tourner, avec l'école de Buffon, vers une direction moins stérile, vers des essais moins laborieusement nuls? Élevons-nous donc ik quelques » idées générales sur l'ordre de la création. Dans cette réunion d'animaux qui peuplent les salles du muséum, Cuvier cherchait surtout des différences, et M. Geoffroy des analogies : il faut y voir des unes et des autres. — La nature après avoir satisfait, par des organes, aux besoins particuliers de chaque animal^ Itii trace, dans ces mêmes organes, des rapports , des points d'attache avec F ensemble des êtres vivans.

Nous allons donner l'idée d'une conversation qui aurait pu et qui a dû même se passer, dans ces galeries, entre les deux chefs d'école : — Ne voyez-vous pas, disait M. Geoffroy, planer au-dessus de ces variétés de formes la grande loi d'unité de composition

L£ MUÂÉe DE Zoologie: ^ju

organique? La nature tourne en tous sens autour d'iin axé fixe. Le fiât lux de la puissance créatrice est tombé ici dans les plairies de l'air, là dans TOcéan, ailleurs sur Técorce solide du globe; douée d'une force relative, la vie s'est développée dans ces diffé-* rehs milieux seloti des lois appliquées à la nature du séjour. — Vous êtes poète , répondait Cuvier avec uii sourire méprisant et froid! — Historien et philosophe, reprenait fièrement son adversaire, j'ai cherché mes preuves dans la nature. Qu'y ai-je vu ? Avec les mérnes élémens modifiés, l'auteur de l'univers a établi des lois constantes d'harmonie entre les organes d'un animal, et les circonstances dans lesquelles cet animal est appelé à vivre. Ce qui est poil ici, devient plume ou écaille ailleurs. La main se transforme en patte, en aife^ en nageoire. Au fond c'est toujours le même principe qui agit. — Mais vous enchaînez la liberté de Dieu ! — Je n'enchaîne rien : retracer la marche que le Créatetir a suivie dans l'arrangement mécanique des êtres, ce n'est aucunement lui dicter des lois ! Je n'ordonne pas , je constate. — A qui espérez-vous faire croire qu'un insecte ou un mollusque soit construit sur le même plan que l'homme? — Plus on descend vers les régions obscures et basses du règne animal , plus sans doute les difficultés augmentent pour rattacher l'organisation des être» inférieurs à celle des mammifères. Les tentatives hardies faites dans ce dessein^ au-delà des animaux vertébrés, ont pourtant donné déjà quelques heureux résultats. Il faut tout attendre de la révélation croissante des faits. La lune se montra long-temps rebelle

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à la loi de gravitation : un astronome prédit alors qu'elle rentrerait un jour dans cette loi, et elle y est rentrée. Il en sera de mon système comme de celui de Newton. Les faits qui lui résistent maintenant le plus en histoire naturelle finiront par se ranger dans la suite à l'unité, et par devenir une confirmation écla« tante de mes vues. — Folies ! chaque être a reçu , en sortant des mains du Créateur, ce qui lui est nécessaire pour vivre; rien de moins ^ rien de plus. — La nature a, sans aucun doute^ pourvu à la conservation des animaux en leur assurant des moyens propres d'existence ; mais après avoir satisfait envers eux à cette loi tout individuelle, elle a eu soin de leur ménager, dans un assez grand nombre d'organes rudimentaires, des conditions d'analogie avec les êtres qui les entourent. — Quels rapports trouvez-vous donc , par exemple, entre un oiseau et un mammifère? — L'oiseau a un membre antérieur, terminé par une main; seulement comme cette main est destinée à choquer l'air, elle se revêt de plumes. Le bec est une bouche composée de lèvres cornées. Contrairement à l'adage vulgaire, les oiseaux ont des dents; ces dents paraissent dans le premier âge ; puis, comme elles seraient inutiles, à raison de la densité des mâchoires , elles s'efi&cent bientôt et se fondent, pour ainsi dire, dans le développement du bec. Il ne faut donc plus dire : « Quand les poules auront des dents ! » — Vous feriez mieux de vous en tenir, comme les naturalistes ordinaires, à constater les différences et les caractères des êtres, au lieu d'aventurer votre imagination dans ce dédale de rêveries. — Je n'imagine ni ne rêve ,

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